A NÉPOMUCÈNE LEMERCIER
Nous l'avons dit cent fois , mon cher Népomucène , Oui , sans doute il existe , on distingue sans peine , Sous le nom de génie , un instinct précieux Qui sur le grand artiste est versé par les cieux. Cette ardente vigueur, sève active et vivante, Bientôt l'émeut, Tétonne, et Tenflamme, et l'enchante. Raphaël crayonnant s'écria : « Des couleurs ! » Et l'abeille, en naissant, se jette sur les fleurs. Dans ce champ des beautés qui parent la nature, De cent miels différens l'or rayonne et s'épure. Sous des ciseaux hardis , sous de rians pinceaux, jiupiter prend sa foudre, et Vénus sort des eaux. Du peintre , du sculpteur , le poète est le frère : La nature comme eux l'aime, l'instruit à plaire; Excepté son art seul , tout paraît le gêner. Son talent est un charme, il s'y laisse entraîner. Tout charme est un tyran, sitôt qu'il nous possède; ïl lui faut obéir, il faut que tout lui cède.
Mais le Parnasse, ingrat, à ses chers nourrissons N'offrit pourtant jamais ni pampres ni moissons. Jamais, dans ses flots purs, à l'œil le plus avide N'apparut un grain dor dans l'onde Aganippide. Et je vois sur ses bords , dans le sacré vallon , ' Mille amans implorer les faveurs d'Ajx>llon : Trop heureux si le ciel les eût tous faits poètes! Sur des gazons fleuris, sous de fraîches retraites Ils goûtent, sans obstacle, heureux de leurs désirs, Une peine charmante, ou d'innocens loisirs.
Le lecteur dans leurs vers , pour eux souvent stériles ,
Rencontre un sel piquant ou des leçons utiles.
Ce rêveur immobile , assis sous des couverts ,
C'est ce bon La Fontaine instruisant l'univers.
Molière met à nu Tartufe qu'on déteste,
Le traîne en plein théâtre; ou se peint dans Alceste.
Bonhomme avec humeur, l'Homère du Lutrin,
En goût, en poésie, est juge souverain.
Avant lui Fart des vers naquit avec Malherbe.
L'ode acquit sur sa lyre un ton juste et superbe.
Par lui la mort se plut à publier ses lois ,
Et brava la consigne et la garde des rois.
A table avec Vénus, Chaulieu se plaît à rire;
Des secrets du couvent Gresset va nous instruire.
Parmi les jeux , les ris , les grâces , les plaisirs ,
Mille auteurs, tous Français, sont rivaux des zéphyrs.
j5o ÉPITRES.
Quel bonheur enivrait et Racine et Corneille, Lorsqu'un souffle sacré divinisa leur veille! Polyeucte! Athalic! ah! leur nom [jhjiicux Par vous s'élève encore, en planant dans les cieux; Et vous, nouveaux Davids, sur vos harpes mystiques J'entends pour l'Éternel retentir vos cantiques !
Heureux qui , sans orgueil, sur le coteau sacré, Cultive un laurier pur, de sa muse assuré : Il n'aura pas besoin, sachant ce qu il doit croire, De se tromper soi-même et de rêver sa gloire.
Mais la vieillesse arrive , et le besoin affreux
Gagne, atteint ini poëte et fier et malheureux.
Son front, ceint de lauriers, sous leurs feuilles divines
N'aura que trop senti se glisser les épines.
Où la gloire brillait, le péril fut caché.
Ah ! ce laurier tardif, moins cueilli qu'arraché.
Songe, charme, et tourment de notre couite vie,
Qu'au milieu des serpens nous dispute l'envie,
Après trente ans d'efforts, quand on peut l'acquérir,
Orne enfin nos tombeaux , sans jamais les rouvrir.
Auteurs , vous payez cher , ivres de sa conquête , Ce superbe rameau qui croît pour votre tête ! Mais l'amant éperdu , mais l'amant transporté , Fut-il par un obstacle un moment arrêté ! hésuxdie au sem des flots s'est plongé dans l'orage,
Et rend grâce à 1 éclair qui le [juide au rivage. Mais le savant caché jx'ilit de ses clïorts : L'avare sur les mers court clierclier des trésors. Alexandre, dans l'Inde entraîné par la guerre, Combat, sue, et s'essouffle à conquérir la terre, Tandis qu'en pfaix Corneille, assis à ses foyers, Se conquieit toute Rome, en peignant ses guerriers, Et que, du goût français prêt à fonder l'empire, Boileau ronfle en plein greffe, et rêve la satire.
Mais il est des mortels d'un naturel plus doux , Sans J'use, indépendans, de leur repos jaloux. Errant sans cesse au gré d'une planète heureuse, Qui, dans l'accès charmant de leur muse rêveuse. Semblent trouver leurs vers en les sentant venir. Et n'avoir plus besoin que de s'en souvenir. La Fontaine et Panard étaient de cette espèce : Ils n'avaient point au monde envié sa richesse ; Ils avaient pris de lui tout ce qu'il a de mieux , La liberté, la paix, ces doux présens des cieux. Panard (je l'ai connu) me parut un bon homme. Pauvre et toujours content, vivant on ne sait comme, Vieil enfant qu'on attrape, en ayant la pudeur, Et sur son front joyeux la facile candeur. Parlerai-je de moi? Si ma mémoire est bonne, On m'a trompé souvent, je n'ai trompé personne; Et si plus d'un renard m'a jadis attaqué, n n'en est pas sur cent un seul qui m'ait manqué.
ir.2 KPÏTPFS.
À ce peuple innocent il no faut point d'affaire.
Que j'ai toujours haï la fourbe et le mystère ! <
Mais ta raison, ton air, tes traits, ta vérité,
Cher ami , m'ont d'abord offert la sîireté.
ISospenchans s'accordaient, nous nous savions d'avance;
L'hymen sacre des cœurs naît de leur ressemblance.
Que dis-je? il est tout fait, et sans peine affermi.
Notre instinct mieux que nous sait juger d'un ami.
Tu vins voir quelquefois, dans le loisir du sage,
Mon petit bois, mes fleurs, l'ermite et l'ermitage!
Tu n'y trouvas point l'or, les grands, les dignités,
Mais le sommeil tranquille assis à mes côtés :
Rien n'y troubla nos goûts, notre entretien des Muses;
Du terrible et des riens, comme moi, tu t'amuses.
Aux tragiques accens tu joignis les pipeaux;
Né pour peindre les cours, tu chantas les troupeaux;
Pan toujours protégea l'ami de la houlette :
Par Joséphine aussi te voilà comme Admète :
Excepté d'être roi, chez vous tout est pareil;
Douce communauté de cœurs et de sommeil!
Il est facile et pur le bonheur de famille !
Un soupir pour la mère, un souris pour la fille;
Sans un si tendre hymen, par l'amour invoqué,
En mourant , cher ami , ton bonheur m'eût manqué !
Mais on craint l'avenir sur un passé coupable.
Nos souvenirs, l'hiver, tout nous est formidable :
Une neige flétrie, et nos demi-frimas,
Pans une fange humide, onl sali nos climats.
Les fleurs ne naîtront plus; et le peu qu'il en reste, Le nord l'emportera. Chargé d'un froid riinostc, Borée accourt et souffle... Ah! si le doux zéphyr; Après un long hiver peut enfin revenir, (Car ne nous flattons point, race trop criminelle, Méritons-nous encor d'entendre Philoméle?) Va dans cette vallée, asile des neuf Sœurs, Où le calme et l'étude épanchent leurs douceurs; Où courait Catinat pour oublier Versailles, Où Rousseau de Paris se cachait les murailles. N'aimant qu'à voir le vrai , les champs , et ses foyers ; Où Grétry vient dormir sous leurs communs lauriers. Il semble avec Jean-Jacqiie habiter l'Ermitage, Et battre encor des mains au Devin du village. Oui, c'est là que Taunay, par son goût entraîné, Peignit d'après ses mœurs ( père , époux fortuné , Cachant, non sans éclat, sa vie heureuse et pure), Les plus charmans tableaux qu'inspira la nature. Riant Montmorency ( i ) ! qu'il me plut ton séjour.
( I ) J'ai habité quelque temps ce charmant endroit avec ma première femme Élise, et mes deux filles, Aure et Henriette, encore dans l'enfance. Mon bonheur eût été' d'y passer mes jours, au sein delà vie domestique, d'une belle retraite champêtre, et du plaisir de me livrer à la poésie jpastorale et tragique, travail auquel je me sentais appelé par la nature. Telle était ma secrète et chère résolution : mais la faible poitrine de ma femme m'obligea
i54 ÉPITRES.
Quand mon cœur palpitait de jeunesse et d'araour! Voilà, voilà tes bois, tes chamj)s et tes prairies, Tes cent ver(jers eu fleurs, ton lac, mes rêveries!
Imagination ! tyran que j'ai chanté !
Ton charme est invincible, il est illimité.
Le poëte est par-tout : amour, crime, innocence,
11 pertît tout sur sa toile; il touche un orgue immense :
Cet orgue est dans son ame, et met en son pouvoir
D'innombrables claviers que lui seul fait mouvoir.
On dirait qu'il les presse; et, par sa main légère,
Qu'il règne, en ra{;itant, sur la nature entière;
Qu'il emplit à son gré, doux, terrible et profond,
Ses cent roseaux d'argent du souffle d'Apollon.
Magicien charmant, adorable Protée, C'est ainsi qu'il commande à notre ame enchantée , Qu'il prédit , et qu'il tient tous les temps , tous les lieux , Et le sceptre, et la foudre, et leuier, et les cieux. Mais , s'il peut par sa verve et de vives images
de revenir bientôt à Paris, où je ne tardai pas à la perdre, en attendant que le même fléau me condamnât à survivre aussi à mes deux filles. Je n'oublierai jamais que, pour aller m'établir à Montmorency avec ma famille, je passai par Saint-Denis le même jour où y entrait madame Louise, pour y prendre possession de sa solitude dans le monastère des Carmélites,
ÉPITRES. i55
M entraîner à Tibur sous les plus frais ombra{;cs, Il peut aussi sur moi , jierdu dans les déserts, Verser des monts de saljl(; a{jités daus les airs; Il peutm'ensevelir, glacé par la froidure, Sous les frimas du nord , tombeaux de la nature ; En chantant les combats, Mars, ses cris, sa fureur, Il peut, troublant mon sein, y porter trop d'horreur. Ah! si mes vers jamais t'ont rendu quekpie hommage, Muse à qui je dois tout , n'environne mon âge Que de doux souvenirs, que d innocens objets! Que je rêve Arcadie, Hémus et ses forets. Le chant de deux bergers, le désert qui repose. Pour nous donner le miel la jeune abeille éclose. Que je rêve les fleurs , et les bords fortunés Où TiVrioste , Homère , et le Tasse , sont nés ; Et la beauté sensible avec la grâce unie : Andromaque, Didon, Eve, Inès, Herminie.
Arrachant les forêts, tout nu, pâle et jaloux, Quand Roland vagabond fait mugir son courroux. Sous sa grotte, à l'écart, qu'Angélique amoureuse. Des feux du beau Médor sort encor plus heureuse ! Sur la mousse et les fleurs du plus doux oreiller L'amour va m'endormir... Si j allais m éveiller!
Imagination ! si féconde en prodiges , Je ne dispute point le charme à tes prestiges. Mais, ciel! que de périls et d'attraits sur tes pas! Je m'y crois près d Armide, et j y crains ses appas.
i56 ËPITRES.
Par quel art enchanteur, fjuollcs douces adresses,
Tu sais chercher, surprendre, exciter nos faiblesses,
Nous en ôter la crainte, et verser dans nos cœurs
Le poison des désirs, des transports, des langueurs!
Dans tes états charmans tout brille et se colore.
Le devoir qui les fuit vers eux se tourne encore.
De tes songes long-temps on aime à se bercer.
Eh! qui de tes romans peut se débarrasser?
Qui sait si ton étrange et suspecte puissance
îse nuit pas au bon sens , au calme , à la constance ,
Que dis-je, à la vertu? Ta flexibihté
Fait, sans cesse, à tous vents mouvoir ma volonté.
Dieu fit pour 1 homme exprès son amour et sa crainte,
Et de ses traits en lui fit resplendir l'empreinte :
Il lui transmit d'un père et le cœur et le nom.
Il Ta , comme en un trône , assis dans sa raison :
Il y mit le droit sens , la bonté , la justice ,
Le noble amour de Tordre et la haine du vice ;
Attachant aux vertus leur prix dans leurs efforts,
Le CcJme à l'innocence, aux forfaits les remords;
N'ayant jamais permis que l'homme , son image,
Ait pu voir de sang-froid le crime qui l'outrage.
Quand, m offrant Cléopâtre, et de sa coupe armé» Corneille peint sa rage, en paraît animé, Qu il se change en furie , en exécrable mère , Et que , fumant encor du sang du second frère , A l'autel de l'hymen, prêt à les couronner.
ÉPITRES. i57
Il flatte deux amans qu'il veut empoisonner;
Quand Conieiile, en un mot, si grand, si niafjnanime,
De lui-même eût osé commettre un si {^rand crime,
Kùt-il pu dans ses vers nous l'offrir? jNon. Soudain
Sa plume accusatrice eût tombé de sa main.
Du ciel, du ciel ainsi le veut la loi suprême :
Jamais un scélérat ne se peindra lui-même.
Que Tatroce Roger ( i ) , que ce tigre ose enfin
Démurer, s'il se peut, le cachot de la faim;
Qu'il y voie à loisir le squelette d'un père,
Mort d horreur, immobile et glacé sur la pierre,
Mort déchirant sa chair ; que sur ses ossemens
Il distingue, attentif, les os de ses enfans,
De ne pas s'abhorrer il ne sera plus maître.
Pour Ugolin, pleuré par les pères à naître,
Il ne concevra pas l'excès de sa fureur.
De ce tombeau rouvert parcourant la terreur,
C'est le ciel qui le veut , pressé par ses murailles ,
Pour venger Ugolin, il en prend les enti ailles.
Va s'asseoir sur sa pierre ; et là , sans mouvemens ,
Seul, de l'Enfer du Dante épuise les tourmens.
Ne nous y trompons pas; de tout temps, sur la terre. Il existe, invisible, un tribunal sévère.
(i) Roger, archevêque de Pise, dont le comte Ugolin dévore le crâne di.ns l'Enfer du Dante : c'est le plus beau morceau de poésie qui existe dans le j>enrc terrible.
ir>8 ÉPITRES.
■ L'ame douce en ce monde en jouit doucement. Tout coupable y subit son juste châtiment : Tout crime a son supplice; il y tient, il y cloue, Sous sa roche Sisvphe, Fxion sur sa roue. Cet avare est Tantale , altéré par les Ilots , Qui, de dépit, de soif, sèche au milieu des eaux. Vous qu'un grand attentat unit aux Danaïdes , Oh! que d'espoirs vont fuir de vos urnes perfides! Et toi, fameux vautour, quel mortel dans son sein, Peut-être parmi nous, t ollre un affreux festin! Notre Tartare aussi poursuit les parricides. J'y vois au lieu de trois courir cent Euménides , Cent hydres s'y dresser, rouler cent Phlégétons, Et l'enfer des vivans s'emplir sous d'autres noms. Oui, Dieu même ici-bas lâcha son épouvante : Il remit sa terreur entre les mains du Dante. Jeunes amans des arts , contre l'audacieux Révélez et la marche et le pouvoir des cieux ! Percez les murs, voyez. Quand tout meurt et tout change, Sont-ils morts vos aïeux, Raphaël, jNlichel-xVnge, Le Dante, Pergolèze, avec tous leurs lauriers? Les trônes, l'airain s'use, et leurs noms sont entiers. Savez-vous d'où leur vient cette gloire infinie? La vertu fut chez eux la source du génie : Leur génie habitait dans le fond de leur cœur, Et leurs conceptions y puisaient leur vigueur. C'est là que mûrissaient leurs beautés éternelles ; De là que s'élançaient leurs audaces nouvelles.
Méditez-les , séchez , consumez-vous d'ardeur : Mais n'écoutez pas trop, fraj)pps de sa splendeur, L'inia{]ination, si prompte à vous séduire. Retenez vos pinceaux, vos doigts brùlans d'écrire. Le plan d'abord, le plan! l'inflexible unité! Que tout y soit d'accord , tout y soit arrêté. Ouvrez-vous dans les airs des routes inconnues; Mais qu'un but, un frein sûr vous règle dans les nues. Que votre enchanteresse, avec tous ses attraits. Pare alors la raison sans la guider jamais. Craignez donc en l'aimant cette belle ennemie.
Cependant des vertus c'est quelquefois l'amie; Mais hélas! trop souvent elle entraîne aux excès Un naturel terrible et voisin des forfaits. Vous qui , tout près du crime , en sentez les alarmes , Venez de la vertu contempler tous les charmes, Tomber à ses genoux , de ses rayons percés ! Trop heureux les mortels sur sa trace empressés ! Préservez-moi , grands dieux ! ou qu'à l'instant j'expue , D'un cœur où le remords s'enfonce et le déchire ! Fonde plutôt sur moi tout ce globe abattu, Que d'avoir un instant à pleurer la vertu !
O céleste vertu! tout méchans que nous sommes, Tu conserves encor quelques droits sur les hommes. Sans excès merveilleuse, admirable sans bruit, Tu défends qui t'opprime, et cherches qui te fuit.
i6o ÉPITRES.
C'est ainsi que Socrate éclata dans Athène,
Donnant un grand spectacle à la nature humaine.
O Muses! chastes Sœurs! sur un luth adouci,
Chantez, chantez Socrate! il lut poète aussi.
Ce grand homme enchaîné, que son calme enveloppe,
Mit en vers le génie et les fables d Ésope.
Sous ses attraits sacrés il offrit la raison :
Adorateur de Tordre, il enseigna Platon ;
Montra ce qu'on savait, nous apprit à l'apprendre,
À ne jamais monter, à ne jamais descendre,
À respecter notre ame, à maîtriser nos sens.
À bien voir la beauté, la hauteur du bon sens.
Pour être sage, heureux, sans que tel on nous nomme,
H cria son secret : C'était d'être honnête homme,
Patient, ami sûr, vrai, juste, officieux,
Toujours restant au poste où nous ont mis les Dieux.
Ses juges vont aux voix; il leur dit sans colère :
« Dois-je vivre ou mourir? Voyez, c'est votre affaire.
« Moi, j'obéis aux lois. » Puis, calme, "^en sûreté,
Il boit et leur ciguë et l'immortalité.
É Pli RE