‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 17 sur 97 · A M. ODOGHARTY DE LA TOUR · texte numérisé non relu

A M. ODOGHARTY DE LA TOUR

Fin d'avril i8ii.

De lia Tour, il est vrai, ma muse appesantie, D'un été sans soleil s'est long-temps ressentie. Son automne sans fruits n'eut pas de ces beaux jours, Du peintre et du poëte ordinaires amours. L'hiver maussade et dur, triste, et souillant la terre, Même avec des frimas n'eut point de caractère; Mais le printemps s'avance, et réchauffant mon cœur. De la nature encor m'annonce la vigueur. Sous d'antiques forêts mon ame rajeunie Voit apparaître au loin Corneille et son génie. Mon luth se tairait-il , lorsque dans ses déserts Du rossignol craintif j'entends les premiers airs? Maintenant qu'il revient, je serais sans excuses. Ses chants et ses amours ont réveillé les Muses. Déjà Mai renaissant nous promet ses couleurs , Mon petit bois sa feuille, et mon jardin ses fleurs. À ses concerts, ami, le printemps nous invite. Viens, ta cellule est prête et veut voir son ermite, Ualleluja joyeux fait entendre son chant. Sous son laurier pascal le jambon nous attend 3. II

i63 ÉIMTRES.

Sur mon ongle, en riant, la goutte que je pose Dans son tremblant rubis m'offre un jus qui l'arrose.

O mon cher de La Tour! sitôt (jue tu parais.

Ton seul aspect m'apporte et le charme et la paix.

La paix ! ah ! par l'erreur, les livres , les systèmes ,

IN allons pas, mon ami, la troubler dans nous-mêmes.

La paix! ah! sur la terre est-il un plus grand bien?

Avec elle tout plaît, sans elle tout n'est rien.

Devant sa table assis, vois-tu ce philosophe?

Son horloge a sonné, bientôt le jour s'approche.

Dans son sommeil souvent je crois qu'il fut troublé.

Oui, la main sur son front, il me semble accablé.

Il souiit, il s'attriste, il s'affermit, il doute.

Qu'a-t-il? Il s'interroge; il va parler : j'écoute.

" Quoi! sans cesse, dit-il, inquiet, tourmenté,

«. Je cours donc, sans l'atteindre, après la vérité!

" Je donne à l'ombre un corps, un visage au mensonge.

<'• Tout ne sera, ne fut, u'est-il donc qu un vain songe?

0 Que croire? où se fixer? — Va, crois ton cœm", entends

" Ces petits d'hirondelle , affamés et criaus ,

" Tout nus , sans plume encore , instiuits par la nature ,

^ Au père universel demander la pâture. »

Enfin, tout ce qui vit parmi les animaux,

Qui marche, rampe, vole, ou nage au sein des eaux,

Obéit sans murmure à des lois éternelles.

Dans ce vaste univers il n'est point de rebelles.

EPITRES. i63

Seul, voutlrais-tu donc l'être? Eh! dis-moi, le peux-tuî* Tu crois à rinnocence, à Tordre, à la vertu : Plus sage et plus heureux, crois encore au mvstère D'un Dieu ([và par bonté vint éclairer la terre. Il parla. Qu a-t-il dit? Nous pouvons en juf^er. Mais l'abyme est auprès. Comment l'interroger^ Le prodige est par- tout. Conçois-tu les merveilles Qu'enferment ces palais bâtis par tes abeilles? Comment de tes brebis croissent les nourrissons, Verdissent tes vergers, jaunissent tes moissons? D'où te vient cette pluie et douce et printanière? Quel miracle a de fleurs émaillé ton parterre? Crois ces roses, ces lis, qui germent sous tes veux. Et ce doigt immortel qui fait tourner les cieux.

Mais enfin ce bonheur où nous tondons sans cesse. De qui 1 attendrons-nous? Du ciel, de sa sagesse. Dans ses désirs sans borne, en ses projets sensés, La passion veut tout, et la nature assez. Que nous dit la raison? abstiens-toi, doute , arrête. Mais nous chantons le port, et cherchons la tempête L'homme hors de lui-même est sans cesse emporté. Il croit, sans les excès, n'avoir point existé. Au triste sort d Adam depuis qu ICve enchaînée Vers la pomme fatale, hélas! fut entraînée; Depuis que , séduisant un trop facile époux , ( Pouvoir qui doit encor long- temps régner sur nous ! ' Dans son esprit charmé, crédule, elle eut fait naitre

,64 ÉPITIIES.

De ce fruit enchanteur l'espoir de tout connaître;

Sur la foi du serpent, ce couple ambitieux

Rêva que tout-à-coiip ils deviendraient des dieux.

L'orgueil, Adam, Toigucil fit ton désastre extrême.

Il est semblable à nous, dit TÉternel lui-même!

Par la crainte à sa honte un voile fut prêté;

Et pourtant de son ame il vit la nudité.

Dans la nature alors tout perdit léquilibre.

Ainsi, né tempérant, roi de lui-même, et libre,

L'homme, en proie aux excès, n'a plus de vrais plaisirs,

La fougue et le caprice irritent ses désirs.

L'attrait des passions , l'orgueil et sa démence

L'enflent du faux besoin d'une vaste existence,

Qui lui creuse un abyme, et va l'ensevelir

Dans les langueurs d'un vide impossible à remphr.

Ces mêmes passions, abattez leur barrière, D'horreur et de débris s'en vont couvrir la terre. Ainsi les fils d'Éole, en son antre enfermés, Rugissent de fureur de s'y voir comprimés. Veiller, régner sur soi, fuir ou vaincre le vice, Voilà de la vertu le plus noble exercice. r.e devoir pèse, il coûte. Oui , mais est-il rempli, L'air devient plus léger, le ciel s'est embelli. Le jour de l'Éternel devant moi semble éclore, Jour qui n'a jamais vu de couchant, ni d'aurore. Ce front pur, virginal, m'enivre de pudeur. Et ce beau lis naissant m'imprime la candeur

ÉPITRES. i6'j

Avec notre ame en paix notre œil aussi s'épure.

Tout, quand nous nous plaisons, nous plaît dans la nature.

Que dis-je? Des beaux-arts les sublimes beautés

Descendent plus avant dans les cœurs enchantés.

Perffolèze, ah! dis-moi par quels célestes charmes

Ton chant gémit, décroît, s'éteint, meurt dans meslarmes^

Raphaël, ah! j'entends, à l'aspect des bourreaux,

Les mères dans Kama crier sous tes pinceaux.

Satan combat, rugit; l'enfer s'arme, il s'embrase;

L'aichange prend sa lance, il le touche et l'écrase.

Cécile , ah ! par ta lyre , et ta bouche , et tes yeux ,

J'aspire et ton extase et les concerts des cieux.

Paul instruit, Platon doute, et Socrate est en peine :

Le vrai Dieu n'est donc plus inconnu dans Athène !

Quel art, hors de sa chair, de son humanité

A fait jaillir le Verbe? Oui, sa divinité,

Devant les trois témoins qu'accable sa lumière ,

Libre, au haut du Tliabor, resplendit tout entière.

Michel-Ange, oh ! comment sur ce temple éternel

Où saint Pierre a sa tombe , et la croix son autel ,

De ton doigt jusqu'aux cieux, avec tant de puissance.

As-tu , comme en jouant, lancé ce dôme immense?

Génie, oui, la hauteur de ta conception

Nous fait frissonner d'aise et d'admiration;

Nous plaît par la peur même en des sujets terribles.

Mais nous aimons sur-tout à nous trouver sensibles.

Quand dans leurs longs replis deux énormes serpeos

Tiennent enveloppés un père et ses enfans;

ï66 KPITRES.

Quand le plus jeune lutte et presque se dégage; Quand le plus fort expire, étouffé par leur rage; Quand le malheureux père enfin, mourant trois fois, De ces serpens gonflés qu'il presse entre ses doigts Vainement do son sein écarte la furie, Ma douleur a son charme, et ma pitié s'écrie. Je ne vois plus alors dans tout ce bloc souffrant Ni le marbre animé, ni le marbre expirant. Je vois Laocoon, calme en ses sacrifices, Homme, pontife et père, au milieu des supplices.

Non, non , 1 affreux pervers, Tingrat fait à mentir,

S'il voit tant de beautés, ne peut pas les sentir.

Ehl comment du génie atteindrait-il la flamme,

(^uand la vertu l'accuse et n'est plus dans son ame?

i) vertu I c'est par toi que , purs et consolés ,

Nos jours de quelque joie en tout temps sont filés.

liC ciel , qui par bonté t'attache à notre suite,

Assiste à nos efforts, les sert, les facilite.

Oui, l'honnête homme pauvre a trouvé le bonheur.

Il vil de son travail , il y met son honneur.

A lui-même il s'est dit , fidèle à sa promesse ,

Gagnons ce qu'il nous faut, sans chercher la richesse.

Il la dit dans son coeur; et Dieu secrètement

Sur cet autel du pauvre a reçu son serment.

Et moi , j'ai fait aussi mon vœu (doux vœu que j'aime ! )

C'est de vivre par moi , moi seul , toujours le même.

Est-il sort plus heureux? Tu sais , cher de La Tour,

Si iMutus m'a jamais aperçu dans sa cour;

A bien compter de l or si ma main fut haliilo.

Une bourse en tout teuïjis me fut pr('s([U(' inutile.

Ma mère avec plaisir a ri plus d une fois ,

Me voyant me reprendre et compter par mes doigts :

« Eh bien! mon pauvre enfant, as-tu trouvé ta somme?

« Il le faut avouer, Dieu te fit un bon homme. »

Je crois (pi'elle eut raison, je n'en suis pas fâché.

O ma inére! ô trésor de mes bras arraché!

Chauve, au pied de ces bois, je vois d'ici ta tombe.

Je t'y suivrai bientôt. Ah! quand la feuille tombe,

C'est là que je m'en vais errer seul dans les bois.

J'y crois le voir encor, j'entends encor tu voix

Qui me disait : « Mon fils, tu ne mourras pas riche;

« Cent francs sont moins pour toi qu'un heureux hémistiche

« Mais va, console-toi : quand l'honneur n'est plus rien,

« Qui n'a pas fait de mal a presque fait du bien. »

Et voilà le seul bien qu'en effet j ai pu faire.

C'est peu . . . Non; c'est beaucoup. Quelle est la grande affaire?

C'est d'empêcher le mal. Oui, ma mère eut raison.

C'est un crime d'agir quand on sert un fripon.

D'où vient que la vertu court, s'épuise et s'expose?

C'est pour guérir les maux dont le vice est la cause.

O vertu! si le mal vient jamais à cesser.

Tu n'auras plus enfin tant de baume à verser.

Mais à son zèle , ami , donnons peu de matière :

Ne l'employons pas trop. Sans doute (et je l'espère )

L'himianité toujours aura des partisans;

i6S EPITRES.

Mais sans art, sans grands mots, pour être bienfaisans Écoutons simplement la pitié, la droiture. Faut-il tant d'appareil quand on suit la nature? Oui, Tart dans le bien mémo et fatigue et déplaît. Quand on est vraiment bon , c'est bonnement qu'on l'est.

Mais les cœurs les plus doux ont pourtant leur colère;

Puis-je voir sans crier, aux mœurs faisant la guerre,

Sur nos tables, par-tout, un luxe furieux.

En affligeant notie ame, épouvanter nos yeux;

Ses banquets insulter nos repas de familles ;

La fatigue des bals assassiner nos filles;.

Le vice, en sa fleur même, acbeter la pudeur;

L'bypocrite effronté nous parler de candeur;

Dans l'ombre, en s'irritant, se dérouler l'envie;

Se pavaner un fat en étalant sa vie ;

Des hommes, l'un cruel, l'autre lâche, abattu,

Ne sachant plus enfin ce que c'est que vertu !

J'aime mieux avec elle errer seul, sans reproches,

Parmi des sangliers , des genêts et des roches,

Que voir capituler l'honneur mal affermi.

L'honnête homme en un mot ne l'est pas à demi.

Tout esprit noble et droit, qui veut sa propre estime,

S'il aime la vertu, n'est point l'outil du crime.

Quel pacte officieux rend donc la probité

Si commode et si douce envers l'iniquité ;

Fait sitôt et si bien s'accorder deux contraires ;

L'un près de l'autre, à table, asseoir deux adversaires;

Joint au plomb le plus vil l'or le plus épuré?

Tant pis pour qui croirait ce discours trop outré.

Qui parle ainsi du cœur, sans que rien reuveloppe,

N est qu'un hommed'honneur, et n'est point misanthrope.

Ma lyre, au premier jour, ami cher, vertueux,

Trompera sans pitié mes doifjts présomptueux.

Voici bientôt pour nous (le temps nous dit notre âge)

La dernière couchée et la fin du voyage.

Mais de quoi rougirait notre front étonné?

Avons-nous loin de nous fait fuir l'infortuné,

Se voiler la pudeur, s'affliger la justice.

Laissé dans nos discours se glisser l'artifice?

Le secret délicat qu'il nous fallut cacher,

A-t-on pu le surprendre , a-t-on pu l'arracher?

Que tel ami, troublé du succès d'un ouvrage,

Ait eu peine à remettre, à calmer son visage ,^

Ne l'avons-nous pas plaint, en voyant sous nos yeux

Grimacer, malgré lui, son visage envieux?

Jamais le sot orgueil troubla-t-il notre vie?

Si parfois la fortune, en sa bizarre envie,

Voulut entrer chez nous, en nous disant : « Ouvrez ;

« Quels sont parmi mes biens ceux que vous desirez?

« Je les tiens dans ma main , ma main vous les apporte » ;

Nous avons répondu : « Vous vous trompez de porte,

« Déesse, nous dormions. Cherchez un peu plus loin. "

Heureux , cent fois heureux , qui n'en a pas besoin ^

Qui se dit tous les jours , avec une ame pure ,

Il faut beaucoup au luxe , et peu pour la nature 1

yjb ElMTliLS.

ÉPITRE A M. SOLDINI

Ami, par un saint oncle avec soin élevé, Des plus pures vertus dès l enfance abreuvé, Qui , sans trop rappeler le rany et la naissance De tes aïeux jadis estimés dans Florence , Toujours loin de l'excès, même en ta piété, Des mœurs, des mœurs sur-tout gardas la dignité, ïu cherchas, Soldini, ton bonheur sur la terre Dans les noms si touchans et d'époux et de père. Mais bientôt, resté seul à la fleur de tes ans, Tu perdis , comme moi , ta femme et tes enfans. Sur leur cercueil assis, des plus affreux orages iNous avons vu de loin s'assembler les nuages. La tempête éclata, l'univers fut surpris; L'univers dans l'instant fut couvert de débris; Jusqu'où n'ont pas monté l'erreur et la licence! Trône, autel, tout trembla dans ce désordre immense. Mais Dieu nous recueillit dans un asile heureux. Où sa grâce et sa paix nous ont unis tous deux. Le désert nous cacha. C est là que, solitaires , De celui qui peut tout adorant les mystères ,^

Nous avons dit souvent : « Quand tout est unité,

'< IJeuieux siu' tant de flots qui dans l'aiclu; est reste! "

Tendre amitié chrétienne, oh! quelh; est ta [Miissancc!

Tu consoles nos maux, soutiens notre espérance :

Doucement vers le ciel tu mènes deux amis,

L'un par l'autre éclairés, Tun par l'autre affermis;

Soldini , tu le sais , oui , telle fut la nôtre,

Qu'aucun d'eux n'eut jamais rien de caché pour l'autre.

Mes écrits, mes secrets te furent découverts;

Tu lisais dans mon ame, et tu lisais mes vers.

Le Parnasse aux vertus quelquefois fut utile,

Sur l'excès, sur ce monstre en mille autres fertile.

Je voulais de mon vers déchar^jer la fuieiu'.

Ce monstre, ainsi qu'à moi, te fit toujours honeur.

Ail! si mon vers pouvait se changer en massue

Pour écraser cette hydre à mes pieds abattue !

Sois ma muse, ô colère! offre-moi ses fléaux,

Et d'indignation viens armer mes pinceaux.

Faut-il , quand vers les fleurs un doux penchant m'attire.

Que ce penchant sur moi prenne enfin trop d'empire!

Que le maudit excès, il^itant mon désir.

Change en triste manie un innocent plaisir!

C est du sort d'un œillet, d im lis, et d'un narcisse.

Que dépend désormais ma joie ou mon supplice.

Et de tant de héros , guerrier ou souverain ,

Dont l'art nous a transmis les portraits sur l'airain.

Qui de rouille couverts viennent m'offrir encore

17a ÉPITIiES.

Ou Titus qui mn rharinf;, ou N( ron que j'abhorre, M'en man(jue-t-il un seul, nje voilà malheureux. Sous un c\c\ embrasé, dans son berceau pompeux, Sortant du sein des mers ai-je vu l'œil du monde Couvrir de mille fleins l'univers qu'il féconde, IJougir de ses rayons l'Olyuqie au loin doré? Me voilà furieux, souffrant, désespéré, Si par un autre excès, prenant soudain ma course Vers l'effroyable nord, vers les antres de l'ourse, Je n'ai vu mUle hivers l'un sur l'autre entassés. Des glaçons jusqu'au ciel en montagne exhaussés, Et là, transi d'horreur, et mourant de froidure, Sur son lit ténébreux expirer la nature. Ainsi de mille excès s'éveille en moi l'essaim; C'est un guêpier fougueux qui s'irrite en mon sein. J invoque ma raison , mais en vain je résiste ; Me voilà voyageur, antiquaire, fleuriste. Et que serait-ce donc, si, par de doux progrès Les passions ouvrant l'entrée à leurs accès. Je devenais injuste, ambitieux, avare.

Envieux, imposteur, voluptueux, barbare?

Chacun se tient chez soi : dans son creux le hibou . L'aigle sur son rocher, la fourmi dans son trou : J/ordre est dans l'univers, rien ne le contrarie; Zéphyr suit le ruisseau, le ruisseau la prairie. Cet ordre si puissant ne peut-il rien sur nous? Mais, dis-moi, cœur injuste, esprit bas et jaloux,

As-tu vu par envie uu coursier qui se cache,

Si quelqu'autre coursier porte un plus beau panache?

Et toi, vil orgueilleux, tu rampes sans pudeur

Pour fouler tes égaux de ta fausse grandeur.

En nous-mêmes, tout bas, nous nous disons sans cesse;

« Combien as-tu d'argent, de crédit, de noblesse?»

C'est toujours, loin de nous par un vice entraînés,

D'un défaut de raison que nos malheurs sont nés.

Oh! qu'un hymen heureux, un travail nécessaire,

Eût à ces faux besoins fait une utile guerre !

L'un ou l'autre eût éteint ces désirs monstrueux ,

Qui ne naissent jamais sous un toit vertueux :

C'est sur eux seuls que Tordre a bâti l'édifice

D'un bonheur simple et vrai, tourment secret du vice.

La honte lui convient , l'ennui , l'air abattu :

On trouve, en l'essayant, du goût pour la vertu.

Voyez-vous ce mortel obéissant et libre,

Qui dans tout ce qu'il fait garde un juste équilibre;

Qui met tout à sa place , et , grand par sa raison .

Honore le nom d'homme et mérite ce nom?

Sent-il l'excès? il tremble. Il goûte avec mesure

Tous les biens que le ciel a mis dans la nature.

Mais il sait boire aussi dans la coupe des pleurs;

Il porte avec respect sa joie ou ses douleurs.

Il va, le terme arrive, et c'est là qu'il espère

L'immense et long bonheur qui n'est point sur la terre,

Mais dans des prés fleuris, sous le ciel le plus clair.

Avec un réseau d'or soudain jeté dans l'air, Vois-tu la jeune É{;lé qu'entourent ses égales , Ses sœurs pour la beauté, mais non j>as ses rixales, Courant de luu à l'autre, admirant leurs couleurs. Suivre ces papillons, ces voltigeantes fleurs? Vois-tu ses jjras, son port, sa grâce enchanteresse:' \ois-tu ces étourdis légers d'aise et d'ivresse, Tous amans de la rose, et rivaux du zéphvr. Dans ce piège flottant se prendre avec plaisir? Oui, mais je les ai vus, sous des pointes cruelles, Églé, mourir long-temps en agitant leurs ailes. Sur ce chapeau galant, qui l'eût dit, entre nous, Que vous le perceriez , avec un air si doux? Vos massacres du jour qui font soupirer Flore, Demain à vous toucher auront moins droit encore; Votre cœur, par degrés aura su s'affennir, Et pour d'autres trépas aura moins à gémir.

— Bon! ne voilà-t-il pas les plus énormes crimes? Nous iaudra-t-il long-temps pleurer sur ces victimes? Mais raisonnons un peu : Pourquoi tant s enflammer? Est-ce contre des riens qu'il faut se gendarmer?

— Des riens ! des riens , lecteur ! Et moi je vous rappel Ir Le jeune enfant d'Athène et le nid d'hirondelle;

L aréopage eut droit de punir cet enfant : L'humanité se perd , la cruauté s'apprend. Votre Eglé me déplaît; votre Eglé se prépare, Par degrés, sans le croire, à devenir barbare. Quelque chose qu'on fasse, il faut le répéter.

ÉPITRtS. 175

Aisément vers l'excès on se laisse emporter. Telle insensiblement nne vis tortueuse Se {jiissc; au sein d'un chêne, active et ténébreuse Y descend, y pénétre, et ce serpent caché, I/embrassant (Tiui lon^^j pli , n'en peut être arraché. L'excès trompe souvent sous un masque paisible. Ainsi, sur des cieux purs, ini point pres(pie invisible Nous cache la tempête; il luit; j entends soudain Les pâles matelots crier : « Voilà le yrain ! » Et de ce forain déjà s'est échappé la foudre, Et la {jréle et l'éclair, et les mâts mis en poudre; Et les mers dans la rage, et les pics embrasés. Versant un jour affreux sur des vaisseaux brisés. L'excès couve en silence : oui , mais vient-il d éclore, C'est le serpent qui siffle, ou le feu qui dévore. Dans ce seul mot excès tout mal est réuni : C'est l'excès aux enfers que le Dante a puni. L'excès dans tous les temps fit un tijjre de l'homme : À trois tyrans ligués il abandonna Rome : Il acheta le lâche , il arma le pervers ; De crimes, de terreurs, inonda l'univers; Par lui dans Rome en sang tiois fureurs unanimes. Pour s'obliger, à table, échangeaient leurs victimes : Le masque et le poignard faisaient par-tout frémir; La rvige, en égorgeant, savait encor gémir. Près de ce temple antique où la jeune vestale. Cachant sous un lin pur sa beauté virginale , Nourrit du feu sacré l'éclat mystéjieux ,

Je vois de marbre et d'or un palais spacieux; C'est là que Messaline, aux halles dévouée, Ayant gagné sa nuit dans sa loge louée, Rentre et rapporte au jour, de sa lubrique ardeur, Dans le lit des Césars, la fatigue et l'odeur. Je vois, parmi les ris, des cruautés profondes; L'heureux Sylla du Tibre ensanglanter les ondes: Cent beautés de Néron disputer les désirs; Troie encore une fois brûler pour ses plaisirs : Un peuple adorateur d'un vil amphithéâtre. De sang, de nudités, d'esclavage idolâtre. Tibère, dans Caprée, y couve, ardent tison, Des obscènes fureurs, des voluptés sans nom: Y traîne, monstre usé, vaincu de lassitude, L'ennui de ses Romains et de leur servitude.

Ai-je assez peint d'horreurs? Excès, funeste excès!

Aurais-tu jusqu'au ciel fait monter nos forfaits?

Aurais-tu de tout mal dépassé la mesure,

Et sur ses gonds brisés abattu la nature?

Tu détruis, changes tout, dans ton délire affreux

Oui, tu rendrais Titus féroce et malheureux :

Les larmes de ce globe, hélas! sont ton ouvrage.

Oh! que j'aime un mortel et tempérant et sage, Qui dans sa propre estime a su se maintenir. Qui fait tout pour l'avoir et rien pour l'obtenir ; Qui , par ambition , de la langue commune ,

Exprès pour s'enrichir, raya le mox. fortune ; Sur le temps, sui- le sort a d'abord mis la main, Heureux dès aujourd'hui, sans attendre à demain; S échappe entre l'espoir et la crainte et 1 envie, Et rit de la tempête en côtoyant la vie!

Est-ce un si grand malheur, si, léger papillon, Il n'a pas fait crier, « Charmant » ! dans un salon?

Mais voit-il le printemps enchanter nos bocages. De nids et de concerts animer leurs feuillages; Voit-il verdir nos prés , nos pommiers blancs de fleurs , Nos épis se gonfler, nos ceps se fondre en pleurs; Sent-il par-tout la sève en doux torrens versée , Poète, il met en vers son ame et sa pensée. Oh!,d'aise et d'abandon momens délicieux! Le voilà dans les champs, sur les eaux, près des cieux; Il monte et descend l'air, s y balance avec grâce : Il prend son La Fontaine, il rouvre son Horace : Horace, humble, élevé, charmant, relu toujours; Ce sage, en négligé, qui chanta les amours, Le vin, les fleurs, la table; et dans un doux sourire. Eut toujours pour la mort une corde à sa lyre. " À peu de frais, dit-il, amis, vivons contens; <i 11 ftuit si peu pour l'homme, et pour si peu de temps. « Regardez ce cyprès ; pourquoi sur le rivage <i Tant de vivres , d'apprêts , pour deux jours de voyage? • Mais le plus violent, le premier de nos vœux, 3. 12 .

Ce n'est pas le bonheur, c'est de paraître heureux :

La sotte vanité, voilà notre misère.

Nous voulons tous briller clans notre fourmilière.

D'astres environne l'astre éclatant du jour

Se montre dans sa gloire, au milieu de sa cour;

Il se lève, il se couche, à sa marche fidèle,

Et tout a resplendi de sa pompe immortelle ;

Et l'homme, un ver rampant, malheureux et pervers,

Pour suite et pour témoins voudrait mille univers.

Libre et loin du tumulte , ah ! que mon sage ermite Est heureux des fripons et des sots qu'il évite! Si couru des mortels , le bonheur précieux, Il l'a mis dans son cœur, et non pas dans leurs yeux; Il est homme; il les plaint, les juge, et les soulage; C'est pour eux qu'il s'est joint au curé du village. Le froid, le collecteur viendra sans effrayer. Le fisc est satisfait , plus de dette à payer. D'abord le besoin fuit, l'aisance vient ensuite : À faire encor du bien , le bien qu'on fait excite : La honte, il la devine; un soupir, il l'entend : Quel bien immense il fait avec si peu d'argent !

Vous , opulens blasés , que tourmente un cœur vide, C'est pour vous qu'à grands frais la vie est insipide. Qui sait? Quelque bonne œuvre (on pourrait l'essayer) Réussirait peut-être à vous désennuyer.

On soupire en bâillant , les vapeurs ont des larmes ;

Mais pour votre langueur le bien même est safis-(^iarmes .

L'adresse, en vous flattant, vous endort sur des fleurs;

Pour lui, s'il est loué, ce n'est que par des pleurs.

Par-tout il voit briller la santé, respérance :

Là, le vin du vieillard; là, du lait pour l'enfance.

« Va, dit-il, va, Fortune, liabiter les palais;

« Moi , j'aime à me cacher sous la chaumière en paix. »

Aussi la Charité, sans bruit, mais à mesure.

De ses bienfaits, comptant le paie avec usure :

Aussi viens-tu. Sommeil, aux Jieures du repos,

Mollement sur ses yeux balancer tes pavots.

Rien n'a blessé son cœur, rien n'a troublé sa tète :

Il voit finir le jour, mais comme un jour de fête;

Et des bontés d'un Dieu de tout temps convaincu,

Ne rentre dans son sein qu'après avoir vécu.

i8o ÉPITRES.

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