ÉPITRE A FLORIAN
Florian, ombre aimable et chère, À qui , maîtresse en l'art de plaire , Ta muse apprit tous les secrets, Tous les tons d'une verve aisée :
Ami , sous tes ombrages frais , Dans le sein de la douce paix, Au milieu de ton Elysée , Entends mes vers et mes regrets.
Avec toi , quand la sourde Parque Dans leur fleur trancha tes beaux ans, Que de grâces et de talens Caron emporta dans sa barque !
Tant de vers heureux et bien faits, Tant de jours t'attendaient encore; Sans compter les charmans projets Qu'avec ivresse , à peu de frais , Nos deux cœurs avaient fait éclore !
D'Abufar , en couchant chez toi , J'avais la tente , à Sceaux-du-Maine :
Je t'eusse , ami , logé chez moi Dans la chambre de La Fontaine.
ÉPITRES. i8i
Tous les ans, ô touchant plaisir!
En cour plénière, assez bruyante,
Autour d'une table vivante,
Aux champs, dans les mois du zéphyr.
Parmi les ris et les bergères ,
Le front libre , au doux choc des verres ,
Nous devions fêter à loisir,
Tous en chœur, à voix éclatante,
Quand l'herbe rit, quand l'oiseau chante,
Quand la nature est en désir ,
Moi, mon Guillaume Sakespir,
Et toi , ton cher Michel Cervante.
Nous aurions de lauriers, de fleurs.
Paré leur poétique tête :
Bons vers , bons mots , et vous , bons cœurs
(J'y comprends aussi les auteurs),
Vous auriez été de la fête.
Le ciel n'écouta pas nos vœux ;
Mais Pluton , dans des bois heureux ,
T'aura mis au bosquet des roses ,
Avec ton maître Fénélon ,
Gentil Bernard ou l'Art de plaire,
Gresset et ton oncle Voltaire,
Le doux TibuUe , Anacréon ,
Sapho fuyant encor Phaon ,
L'Ovide des Métamorphoses,
Et l'ombre auguste de Platon,
Et Cervante avec qui tu causes^
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Ah ! voyant Tliomas , dis-lui bien (11 te croira) que jamais rien Ne l'ôtera de raa mémoire , Jusqu'à riieure oîi le vieux nocher, Pour vous voir, pour nous rapprocher, M'aura fait passer l'onde noire.
Dis-lui (mais tout bas pour ma gloire), Dis-lui que j'ai beau m'efforcer, Chez moi de l'amoureux empire, D'un bel œil , ou d'un doux sourire L'attrait ne saurait s'effacer , Quoi que la raison puisse dire.
Près de moi, de la jeune Elpliire Que la robe vienne à passer, Son frou-frou fait encor glisser Quelques tendres sons sur ma lyre, Qu'un rien charme, un rien peut blesser
Mais nos vignes en alégresse Vont faire, par leur jus charmant.
De nos coteaux incessamment Couler du lait pour la vieillesse.
Dis-lui que bientôt , fraîchement , (En route que Dieu l'accompagne!) Je vais dans mon joli caveau Mettre en place un petit quarteau , Non de Marly, mais de Champagne, D'un muscat, d'un Arbois coulant.
ÉPITRES. i83
D'un Roussillon encor brûlant, Et d'un vieux nectar excellent Qu'a mûri le soleil d'Espagne.
Dis qu'à les fêter diligens, Nous les boirons aux bonnes gens, À Galatée, à Marc-Auréle, Aux tendres mères, aux enfans, Aux vieillards, à l'amour fidèle, Sur-tout à l'amitié si belle , Le plus doux de nos sentimens; À ces tosts sacrés et charmans Nous chanterons tous son antienne.
Thomas et toi , que je relis , Vous consolez souvent ma peine; Les lieux où seul je me promène Sont par vous souvent embellis.
Florian , ta Flore est la mienne , Ma muse, enfant comme la tienne, Court vers les roses , vers les lis.
Cependant d'une horreur soudaine Parfois je tremble et je pâlis; Je me souviens de Melpomène, J'erre encor criant sur la scène.
Mais , ô mes bons , mes chers amis !
De ce trouble bientôt remis, Je retombe dans mon enfance.
D'un rien, d'un papillon épris.
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Papillon moi-même et surpris Dans ce doux transport d'innocence, Semblable à ces charmans esprits , Follets, actifs et favoiis, Qui soignent les jardins chéris De leur belle et jeune maîtresse , Je vais, viens, me repose, agis, L'œil sur le clos , sur le logis , Heureux, léger, jouant sans cesse.
Volage abeille du Permesse , D'air et de fleurs je me nourris; J'échappe à ma tragique ivresse, Et vas retrouver la sagesse Dans votre arae et dans vos écrits.
ÉPITRES. iS'i