LE THÉÂTRE DES CHIENS TRAGIQUES
Leur maître me voit : « Quoi ! c'est vous f
« Vous, monsieur Ducis ! Qu'il m'est doux,
« En plein air, dans ce lieu sauvage,
« De vous rendre un public hommage!
« Avec ces messieurs nous allons
« Dans un château des environs y,
u Représenter Ipliigénie.
« Notre princesse est fort jolie :
« Voulez- vous bien , je vous en prie,
« En voir la répétition?
« La route est le lieu de la scène.
« Allons , messieurs de Melpoméne ,
« Il faut ici vous signaler. »
Je vois déjà se rassembler,
Avec leur figure joveuse.
Leurs chansons, leurs reins excellens,
Leurs longs fouets , leurs grands cliapeaux blancs ,.
i88 ÉPITRES.
Tous lés muletiers de Chevreuse.
J'aperçois d'autres spectateurs, Les très respectal)les pasteurs Et de Chevreuse et de Dampierre.
Leur front pur n'est point trop sévère. Ils assistaient innocerament À la tragédie en plein vent, Même avec un peu de poussière.
Mais, sur ses pattes se dressant.
Oh ! qu'Achille est beau sous son casque ! Et sous sa coiffe, ou bien son masque, Ou'Iphigénie a l'air charmant!
Agamemnon, fier, imposant, D'Achille n'est pas trop content.
Entre eux survient une bourrasque.
Mais quel rapide mouvement Tout-à-GDup entraîne l'orchestre!
La basse ronfle en gémissant.
Le cri du fifre est plus perçant, Le hautbois est plus déchirant ; Qu'entends-je? ô ciel ! c'est Clytemnestre, L'œil en feu, l'œil étincelant, Bravant les Grecs, bravant Ulysse :
« Père barbare, oui, c est mon sang!
« Va , tu n'es qu'orgueil , injustice.
« Viens donc m'arracher mon enfant, « Le fruit, ce cher fruit de mon flanc. » Et cette mère en ce moment ,
ÉPITRES. iS^
Sur ses quati-e pattes tombant , Se soulage en levant la cuisse.
Nos Duménils et nos Lekains, Dans les jours de notre jeunesse , Sur notre scène enchanteresse Prédominaient en souverains :
Nous respirions et leur ivresse, Et leur fureur, et leur tendresse, Criant bravo, battant des mains.
Richard! un amour idolâtre T'entraîne encor vers le théâtre ; Guétré, le bàlon à la main , De nos acteurs de [jrand chemin , En tremblant je te vois trop proche ; Et réservé pour notre faim Ce dindon piqué d'un lard fin S'échappe, hélas! de ta sacoche.
Rien donc, rien n'a pu Tempécher.
Quelle est , Richard , notre infortune ! Déjà, pour se l'entre-arracher , Toutes les gueules n'en font qu'une :
C'est une curée , un débat ; On s'acharne , on mord , on se bat ; C'est et Clytemnestre , et sa fille , De Pelops l'antique famille , Ulysse, Achille, Agamemnon.
C'est de dents la discorde armée;
C'est la Grèce entière affamée Qui se jette sur Ilion :
Et tout ce que fit dans sa haine , Sur Troie, et l'Aulide, et Mycène, On le fait sur notre dindon.
Mais sur la troupe combattante, Et déchirée et déchirante, Un fouet claque et s'élève en Tair.
C'est le sceptre de Jupiter:
Toute gueule alors lâche prise , Et la Grèce est calme et soumise.
Mais Achille menace encor :
Il frémit dans son harnois d'or.
De s'ajuster chacun s'occupe; La princesse a repris sa jupe.
« Eh bien ! me dit le directeur, « Ltes-vous content? — À merveille !
La pièce est ma foi sans pareille. — Oh ! pour votre OEdipe , j'aurai .
Avec sa barbe vénérable , Un barbet , Nestor admirable , Qu'à plaisir je costumerai.
Oui , parbleu ! je le trouverai ; Mais pour veiller sur sa personne.
ie lui ménage une Antigone Qui la patte lui donnera.
Leur seul aspect attendrira ;
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Sur la route on se rangera.
Puis, voyant Ja fille, on crîra :
" Regardez, messieurs, la voilà! »
Quel spectacle pour la morale !
C'est la piété filiale!
Tout Paris en raffolera.
Mais ce dindon, je me reproche Qu'il soit mangé, j'en suis confus.
— Que voulez-vous? n'en parlons plus.
— C'est qu'il faut, exact là-dessus, Bien coudre et fermer sa sacoche.
Ces messieurs n'en ont laissé rien :
Ils font grand cas de la volaille; Et vous avez vu la bataille.
— Tous les grands talens mangent bien.
— Mais dans vous que j'aime , et j'admire Ce zélé ardent que vous inspire
Racine et cet art enchanteur D'un poëte et d'un grand acteur !
Mal advienne à qui veut vous nuire !
Gloire soit à vos écriteaux !
Prospérez dans tous les châteaux.
Qu'à la ville et qu'à la campagne Melpomène vous accompagne !
— Au revoir , mon tragique auteur !
— i\u revoir, mon cher directeur!
Et vous, divine Iphigénie,
Et vous, Achille, Agarnemnon,
Soutenez bien votre grand nom.
Portez par-tout la tragédie,
Aux champs, à la cour aj)plaudie :
Qu'en route il vous tombe un dindon!
Adieu, charmante Iphigénie!
Adieu , superbe Agarnemnon !
Et Técho cent fois nous répond.
De loin, dans un désert profond,
« Adieu, charmante Iphigénie!
« Adieu , superbe Agamemnon !
« Memnon , memnon , memnon , memnon ! »
Mais le vallon se décolore ; Et les ombres de tous côtés , De ses sommets infréquentés , Tombant , croissant , croissant encore , Nous disent : « Il est temps, partez. » Nous voilà regagnant le gîte :
Nous parlons peu, nous marchons vite.
Les bois, les champs sont attristés ; Nous sentons l'air froid de l'automne.
La feuille autour de nous frissonne :
L'appétit sur-tout nous talonne.
Le jour s'éteint, le bruit se perd; Tout est sourd , lugubre et désert , Tout est mort , et \ Angélus sonne. Le cœur à ce son plus joyeux,
ÉPITRES. ir
La nuit déjà couvrant les cioux, À travers les bois, les broussailles, Pays assez peu})lc de loups, Nous courons plus vite à Versailles, Pour souper et dormir chez nous.
Toi , Uichard , mon ami , mon frère, Déjà je te vois embrassant Tes cousines, trio charmant; Et puis, secouant ta poussière, Ta bonne tante qui t attend.
Et moi, de voler chez ma mère, Le sein de plaisir palpitant , Avec quelque peur cependant.
— Ah ! mon fils , la nuit est bien noire ; Il est tard : n'as-tu pas dû croire Que je pourrais m'inquiéter?
— Pardon. Mais pour nous arrêter, Il nous est survenu Thistoire Qu'en soupant je vais vous conter.
— Une histoire ! — Oui, de tragédie.
Sur la route avec des curés ,
Et des mulets très bien ferrés , Je sors de voir Ipliigénie.
— Quel conte ! Es-tu fou? — Mon dieu non ! Je quitte Ulysse, Agamemnon.
Ces messieurs aiment la volaille.
Si vous aviez vu la bataille!
— Pour le coup , je nV comprends rien. 3. i3
Ce n'est qu'une courte démence.
Ton cerveau , j'en ai l'espérance,
Ne sera pas toujours timhié.
Mais enfin, te voilà rentré :
As-tu faim? — (jrancl'faim. — Allons vite
Fanchon, ta carpe est-elle frite?
Sers à mon fils ton bon civet.
Près de moi ma mère se met ;
Auprès d'elle est sa favorite,
Qui l'aime et jamais ne la quitte.
Rosette enfin. Fanchon nous sert.
Les yeux sont gais, le feu pétille;
Le civet vient, le bon vin brille.
Puis, voilà le joli dessert,
Le raisin , le rocfort , la poire ,
Noyau, fleur d'orange, et l'histoire.
Ma mère écoute , et mon caquet
Fait les délices du banquet.
Les chiens tragiques la font rire ;
Et tout bas je l'entendais dire :
fi Ah ! Rosette , avec sa terreur ,
« Et quelquefois même l'horreur
« De sa noire et tragique muse,
« Par sa franche et vive douceur,
« Par le rire et l'esprit du cœur,
« Que mon fils m'étonne ou m amuse!
« Tu le sais ; c est mon pauvre enfant,
« Oui tant m'aime , et que j'aime tant. »
ÉIMTRFS. lyS
Mais rhorlogc au lit nous appelle.
Sur sa daine, en garde fidèle, Rosette aura soin de veiller.
T^as et content, près (Pune mère Vertueuse, aimable et si chère.
Ah ! quel bonheur de sommeiller!
Pendant la commune prière, Les fleurs qui versent le repos, Sur mes yeux nageans, demi-clos, Retenaient déjà ma paupière.
Cependant Morphée en chemin , Sur sa route, avait de sa main Touché le lit sourd, pacifique, Où ma mère , à son aise , à fond , Comme après Texorde, au sermon, Goûtait un sommeil angélique.
Mais j'entends le ciel en courroux; L'air s'émeut , l'orage s'apprête :
La foudre s'approche de nous.
Bi'illez , éclairs ! vents , battez-vous ! Tombez , torrens ! mugis , tempête !
Moi , je sens pleuvoir sur ma tête L'esprit des pavots les plus doux.
196 ÉPrTIlES.