‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 21 sur 97 · ÉPITRE A GÉRARD · texte numérisé non relu

ÉPITRE A GÉRARD

Août i8o5.

HÉniTiEU du Corrége, heureux dépositaire

De sa grâce et de son pinceau,

Sur qui Vénus dans ton berceau

Souffla trois fois le don de plaire ; Comblé de ses faveurs, devais-tu donc, un jour, Quand son fils lui préfère une amante mortelle,

En nous montrant Psyché si belle.

Du crime d'être ingrat justifier l'Amour? Assise auprès du dieu qui l'admire et l'adore. Muette, elle s'étonne, et se cherche, et s'ignore. O ciel! que de candeur, de grâce, de beauté, Dans les contours si purs, dans la timidité De ce vivant albâtre, où l'Amour doit éclore! Psyché , que de ce dieu la bouche qui timplore Puisse, en pressant ton sein, doucement l'animer! Ne soupçonnes-tu pas l'heureux besoin d'aimer? Pourquoi priver ton cœur d'une flamme si pure?

Les lois qu'il donne à la nature,

€'est toi qui vas les lui donner.

KPITRES. i(j7

Pour le fils de Vénus il n'est point de cruelles :

Mais, Psyché, ne crains point ses ailes;

Ta pudeui- vient de renchaîner.

Oui : c'est cet amour pur, innocent et timide,

Ennemi de tout art perfide.

Que ton pinceau , Gérard , m'offre avec la beauté ,

Avec sa chaste nudité. x\h! qu'est-il devenu'^ Malheureux que nous sommes! Les immortels Tout fait pour le bonheur des hommes Ingrats! jusqu'à l'amour, nous avons tout gâté. Ton pinceau me le dit : Heureux qui, dès l'enfance, N'a jamais séparé l'amour de l'innocence; Qui , tendre et recueilli , le porte dans son cœur.

Sans rien perdre de sa langueur.

Rien de ses longs désirs , rien de sa douce flamme ;

Qui le couve au fond de son ame

Comme un avare son trésor !

Ton pinceau me le dit : Aux vains attraits de l'or, Et du luxe, et du monde, à tout autre avantage, Henoncez sans regret, ô vous qu'amour engage,

Taisez vos nuits , chantez vos jours ; Ne faites rien qu'aimer; amans, aimez toujours.

Pour aimer encor davantage.

Mais quel effroi succède à mes heureux transports ! L'astre du jour s'abaisse, il meurt, la nuit s'avance, Sur des champs attristés s'étend un crêpe immense , Sur des étangs profonds régne un affreux silence.

Malheur à qui dans l'ombre approchera les bords De ces dormantes eaux de Tempire des morts ! Où va donc ce vieillard , à 1 air noble et sévère,

Pauvre, aveujjle, errant sur la terre?

Dans le fond de son cœur profondément blessé , Courageux et souffrant, il porte, comme un père, Des replis d'un serpent un jeune homme enlacé. Mourant sur son épaule, et sur son cou pressé, Palpitant sous les coups de sa dent meurtrière. Hélas! c'était son guide. Où pourra-t-il couvrir

De pleurs et d'un peu de poussière

Ce tendre ami de sa misère. Qui mendiait, pieds nus, du pain pour le nourrir;

Qui sur son sein vient de mourir ,

Et devait fermer sa paupière?

Que son front est auguste ! il me paraît sacré. Oui : ce front dans les camps fut jadis honoré. Les lauriers sont absens , la gloire y siège encore.

Qui peut-il être? Je l'ignore.

L'Olympe s'est ouvert. Son nom descend des cieux, En traits de flamme écrit. J'y vois, j'y vois les dieux, En conseil assemblés , contempler Bélisaire. La nuit recouvre au loin Ihorizon solitaire. Vieillard, attends encore, un jour plus radieux

Te païra la douce lumière

Qu'au gré des tyrans de la terre Un fer rouge et barbare éteignit dans tes yeux, tes immortels , crois-moi , défendront ta mémoire.

KPITRES. M,;,

De son burin reli{jieux, De son flambeau terrible ils ont armé l'histoire. Ti'envie accusatrice on vain t'a combattu.

lis tout donné pbis c[ue la {^jloiro : Dans les champs de Thonneur tu leur dois la victoire; Dans les champs du malheur tu leur dois la vertu.

O Gérard! c'est ainsi que ton pinceau sublime

La venge avec éclat des triomplies du crime.

Tel est des grands tableaux le magique pouvoir.

Ils savent effrayer, plaire, instruire, émouvoir.

Là, sous l'œil éperdu de l'Envie expirante.

Le Temps, prenant son vol , au sein des airs présente ^

Belle de sa victoire et de sa liberté,

Au ciel, qui la reprend, l'auguste Vérité.

En un cercle dansant, à ce cercle asservie. Là s'offre, en quatre états . Tliistoire de la vie. L'industrieux Travail , par le besoin pressé, Est sobre, patient, actif, intéressé, Se lève avant le jour, gourmande la paresse, Ménage, entasse, acquiert et produit la richesse : La Richesse orgueilleuse , ardente en ses désirs , Prétend au superflu, chcîrclie et veut dos plaisirs. S'empresse de briller, déjà presque insolente, Et rit, en s'oubliant, au luxe qu'elle enfante : Le Luxe corrupteur, de mollesse abattu , Court d'excès en excès, foule aux ])ieds la vcrm.

Inite (lo sns sens la fouf^iiciiso impuissance,

Et par Tor qu'il prodigue amené 1 indigence :

T/Indigence honteuse erre et fuit en tous lieux,

Mange son pain dans Tombre, et se dérobe aux yeux,

Rapproche ses lambeaux où l'orgueil vit encore,

Et tend sa main tremblante an Travail qu elle implore :

Le Travail sccourable aimo encore à 1 aider;

À la fille du luxe il aime à succéder.

Dans un cercle éternel ainsi le temps ramène

Le prix, le châtiment, le plaisir et la peine.

Poussin, voilà comment ton pinceau nous instruit!

Observateur profond, tu cultivais sans bruit

Le charme et la vertu de ta palette austère ,

Qui révélait par-tout ton noble caractère.

Simple et content de peu, mais riche en liberté.

Ton cravon solitaire, aux grands objets porté,

De Dieu dans la nature étudiant l'ouvrage ,

Dans l'homme avec respect dessinait son image.

Que j'aime à voir sur-tout ces augustes déserts!

Sur ces débris du temps que la nK)usse a couverts

Est assis un vieillard, 1 amour de sa fan>ille;

Il brave en paix le sort, appuyé sur sa fille.

Sa fille dans sa main tient la main d'un époux ,

Et lui montre son fils qui rit sur ses genoux.

Ce fils, gage naissant de leur chaste teiKlrcsse,

Déjà promet de loin son bras à leur vieillesse.

Je sens tous mes esprits soudain se recueillir,

P.'ijn long enchantement mon ame se remplir.

Ê PITRES. 2<>t

Aiui, voilà fes droits et l'impression sûre

De tout sujet tiré du sein de la nature.

J'ai d'avance à ton choix reconnu ton pinceau.

Mes (joûts et ma mémoire, errans sur ce taMcau,

M'environnent déjà d iinajjcs fortunées.

Oui, mon cœur s'en souvient, dans mes jeunes années,

J'errais, seul et pensif, sur ces sommets neigeux,

Témoins des simples mœurs du Germain courageux.

Où, dans les mouvemens de sa chaîne infinie.

Serpente dans les airs la forêt dllercynie.

Là, d'un peuple pasteur coulent les jours heureux :

On n'y dispute rien; tout est commun entre eux.

Le ciel voit leurs travaux d'un regard de tendresse ;

En doux torrens de lait s'épanche leur richesse.

Là, sous de longs ahris, par l'hiver assiégés.

Habitent leurs troupeaux, sur deux lignes rangés.

La mère y file auprès de sa fille qui chante

Et ramène avec grâce une aiguille innocente.

L'homme y lègue en mourant sa riche pauvreté

À son fils, (jui la lègue à sa postérité.

Ils n'ont jamais connu la gloire, ni l'envie;

Sans l'attendre sans cesse , ils ont goûté la vie.

Des saints devoirs du culte une cloche avertit.

La prière du soir en écho retentit.

Mais quel est cet enclos qu'un jeune enfant me nomme?

C'est le jardin des morts , dernier abri de l'homme.

Là , soupire à genoux la pieuse doulem-.

Chaque tombe a sa croix, chaque croix a sa fleiu-.

,.o^ KI»l'JKt':S.

Ce rustique Nestor, que sa force accompagne, Descend-il quelquefois du haut de sa montagne, Tia plaine le révère, et retrouve en ses yeux La dignité de l'homme, et le calme des cieux.

Ami, c'est ce tableau (|ui rend à /na vieillesse

Ce doux temple des mœurs, qui frappa ma jeunesse;

Cet âge d'or si pur, et frais sous tes pinceaux,

Comme un lis répété par le cristal des eaux.

Tu me rends ces pasteurs,tous,sous leurs toits champêtres.

Vertueux et contens, sans y songer peut-être.

Le mal, connu par-tout, là, n'est point soupçonné.

Oh ! que je porte envie au mortel fortuné

Qui, craignant le tumulte et dédaignant la terre,

Et l'audace et la ruse à son cœur étrangère.

Vit, transfuge innocent, chez ces pasteurs heureux!

À leur table frugale il s'assied avec eux,

Pose un large sapin sur leurs foyers antiques ,

N'entend plus les longs cris des discordes publiques;

Il n'échangerait pas son gîte et ses pipeaux

Contre l'or des lambris , un sceptre , ou des faisceaux.

l! voit, rival de l'aigle, au-dessus des nuages,

L'Olympe sur sa tête, à ses pieds les orages;

Et libre, s'élançant vers la Divinité,

Dans son sein éternel saisit la vérité.

C'est là, Gérard, c'est là que ton pinceau s'allume;. Que, plein du feu sacré dont l'tu'deur te consume.

ÉPITRES. 2o3

Tu ti'ouvas ce vieillard et ces époux charmés,

Cet enfant qui sourit sur des genoux aimés.

Ces deux temps de la vie excitant leurs tendresses.

Ces époux, à-la-fois, l'appui des deux faiblesses;

Ces soins dont une mère entoure nos berceaux.

Ces soins dont une fille entoure nos tombeaux ,

De nos plus chers plaisirs source abondante et pure ,

Cercle heureux de bienfaits que décrit la nature.

Où toujours mille espoirs, que nous devons bénir,

Consolent le présent, et peuplent Tavenir.

De devoir et d'amour, ah! ce retour fidèle.

D'une immense union cette chaîne éternelle,

Ces doux trésors du coeur, qui craignent d'en sortir.

C'est toi , Gérard , c'est toi qui me les fais sentir.

Heureux cent fois l'arùste, épris de la nature, Qui la voit , comme toi , belle , sensible et pure ! Il en fait, par son art, peintre chéri des cieux. Et le charme de lame, et le plaisir des yeux. Ami, qui mieux que toi, dans de frais paysages, Nous rendrait du Poussin les éloquens ombrages, Ces sites enchanteurs que le jour va quitter, Que le joui- va revoir, où l'on voudrait rester; Ces déserts qui, peuplés d'un ou deux personnages. Font penser les amans, et soupirer les sages ! Tu dois aimer les bois, les prés et les ruisseaux ; Moi, j'ainie aussi les fleurs, et la paix des hameaux. Où sont ces beaux tilleuls, si cliers à ma jeunesse,

Oii j'ai gravé, tremblant, le nom de ma maîtresse î Voilà l'ombre du saule, où, loin d'elle exilé, I^our Tbérèse cent fois ma musette a parlé. J'étais né pour les champs. Oui , mon cœur le répète : On aurait dit Ducis , comme on dit Timaretle. J'aurais béni mon sort dans un emploi si doux. Pourquoi faut-il que, né pour d'aussi simples goûts, Avec tant d'intérêt j'accompagne le Dante Siu' ces étangs glacés, séjour de l'épouvante, Où d'affreux criminels, en d'énormes douleurs. Donnent, baissant leur tête, une pente à leurs pleurs? Mais c'est trop voir do pleurs cette rive fumante, Où la nature est morte, et la douleur vivante. Oii suis-je? Quels concerts ! Ossian ! je te vois. Chantre des temps passés, j'ai reconnu ta voix.

Qu elle est forte et mélodieuse !

Jamais ta harpe harmonieuse Avec tant de transport n'a frémi sous tes doigts. Entends-je le dernier de tes hymnes célèbres?

En chantant tu baisses les yeux ,

Qu'ont couverts des voiles funèbres.

Chargé d'ans et d'exploits, de veitus, de ténèbres,

Tu n'en es que plus près des dieux.

Dépassant cette tour antique,

L'astre timide de la nuit

De son rayon mélancolique Argenté les longs flots de ta barbe qui fuit

Sur ton sein large et poétique.

ÉPITRES. 2o5

À tes pieds, un torrent, qui serpente avec bruit, Tombe, écume, et s ecbappe au monieut qu'il me luit.

Mais Fingal voit du temps rouler le fleuve immense^

Il y voit le passé, le présent, l'avenir;

Et, sa main sur son front, par un long souvenir,

Il le descend , remonte , et médite en silence.

Le ciel de ses pencbans a fait sa récompense.

Il rêve encor l'amour, la gloire et les combats.

Autour de sa compagne il a passé son bras,

Qui n'a pas pu quitter sa lance.

Dans la plus douce extase, Oscar et Malvina,

Que le tendre hymen enchaîna, L'un sur l'autj'e appuyés, respirent sans alarmes Ce sentiment si cher qui les rendit heureux;

Sur les vents sans cesse avec eux ,

Ils en emporteront les charmes;

Ils en retiennent quelques larmes ; Et leur dogue, à leurs pieds? les garde encor tous deux. Mais pourquoi dans les airs ces beautés ravissantes Ont-elles suspendu leurs corbeilles brillantes?

C'est pour toi , vieillard généreux :

Tandis que tu m'enchantes.

Mille palmes riantes , Mille fleurs odorantes, Pleuvent sur tes cheveux.

Triomphe, il en est temps. Oui, ta couronne est prête; L'étoile des héros va briller sur ta tête.

2o6 ÉPITRFS.

Tu chantas la vertu, la valeur et l'amour :

Monte aux deux, et des cieux jusqu'à l'astre du jour,

Fils de Fin{ja) , vole à ton tour À travers les climats de ce vaste séjour. Couché sur les zéphyrs, penché sur la tempête. Hôte léfjer des vents, habite désormais Ces airs d'ombres peuplés, ces mobiles palais. Ta harpe y gémira sous tes doigts fantastiques. Astre pâle et chéri des cœurs mélancoliques. L'amant croira t'entendre à l'heure du berger, Cette heure de désir, d'attente et de danger. Avec la voix du nord grondant sous nos feuillages , Sous des rocs caverneux, taillés dans les nuages, Tu pourras l'accorder. Guerrier, si tu le veux, Combats contre l'éclair, sous la grêle et les feux; Saisis, éteins la foudre au milieu des orages.

Ossian, non, jamais les ans ne flétriront

Tous ces lauriers du nOrd , entassés sur ton front ;

Le nord a dans ton sein concentré le génie,

La vigueur sombre et l'harmonie.

Les élans imprévus de la sublimité,

Et sur-tout la mélancolie.

Long tourment, mais si cher, si plein de volupté: Duvet où l'on s'enfonce, on s'endort enchanté; Incurable bonheur d'une ame recueillie,

Dans ce qu'elle aime ensevelie , Qui vit , s'enivre et meurt d'un miel qu'elle a goûté.

K PITRE s. 207

Grâce au charmant Virgile , à notre immense Homère , Nous parcourons, vivnns, leurs champs Élysiens : Mais (pioi! l'Ecosse aussi u'a-t-elle pas les siens, Ses bardes, ses {guerriers, ses chasseurs, ses bruyères, Ses époux fortunés, avec leurs doux liens. Flottant sur des coteaux d'argent et de lumières, Ses lances de vapeur, ses chars aériens?

Là , tous deux nous verrons , quand il faudra s'y rendre .

Cette Calédonie où Fingal a vécu,

Ce peuple que jamais les Romains n'ont vaincu ,

Ces combattans si fiers, ces belles au cœur tendre...

De ce climat de fer nous verrons l àpreté.

Ces sommets du Gromla doni les sapins frémissent,

Pamii ces rocs épars 011 les toirens rugissent,

Les toits de la pudeur, de l'hospitalité;

Des vieillards le respect antique, Les berceaux endormis par un chant romantique , Le culte des tombeaux, les fêtes de Selma; Et nos Ajax du nord, dans leur pompe rustique. Environner encor cette harpe magique,

Dont Ossian les enflamma.

Oui, Gérard, pour ta bienvenue, Prennmor, Fingal ^ Oscar, vers toi s'avanceront.

Leurs femmes t'environneront,

Tous leurs bardes te chanteront; L'Antigoue du nord , dans sa joie ingénue ,

3o« ÉPITRKS.

La tendre Malvina, s'inclinant sur la nue , En laissera tomber des laurieis sur ton front.

Et moi, seul avec ma musette, Sous mion nuajje, auprès de Thérèse muette,

Enfin devenu Tiraarette, Ne laissant que de loin entrevoir à demi

Et mes traits septuafjénaires,

Et mes moutons imaginaires, Je dir.ii , vieux pasteur de la foule ennemi : « Ce Gérard , qu'ont chéri tant de beautés nouvelles .

« Et qu'il rendit encor plus belles,

« Il fut mon peintre et mon ami. »

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