‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 22 sur 97 · ÉPITRE A CAMPENON · texte numérisé non relu

ÉPITRE A CAMPENON

Toi qui chantas les fleurs et leur flamme secrète, Homme des champs , cœur tendre , esjuit juste et poëte , Cliez moi par Andrieux hôte aimable amené; Ami, nouveau trésor quHin ami m'a donné, Dans ce mois des moissons où, marquant ma naissance Son vingt-deuxième jour, sur ma tète, eu silence. Si ce jour m'est donné, des doigts glacés du temps Fera tomber le poids de mes quatre-vingts ans; De moi, cher Campenon, accepte cette épître.

Poètes tous les deux (c'est notre plus beau titre) , Cherchons contre le nord, quand le vent soufflera, Par son double manteau quel mont nous défendra; Par où les doux zéphyrs sur leurs ailes vermeilles Nous rendront au printemps nos vers et nos abeilles; Comment dans nos jardins l'Hymen, ce Hls des cieux, Ouvre à Famant des fleurs un lit mystérieux ; Comment un souffle errant sur tant déjeunes tiges Sait dans leur sein fécond opérer ses piodiges?

Mais où suis-je? À Gessen tes vers m'ont transporte. 3. 14

2 10 KnTUES.

Je suis dovomi p«M(', el mon fils m'a quitté.

J'ai fait partir exprès un serviteur fidèle

Qui se cache et le suit. J'attends tout de son zèle.

De quoi va-t-il m'inslriiire? Ali ! si l'inj^rat m'a fui,

Ma tendresse le cherche et veille encor sur lui.

Je suis toujours son père. En ruineuses fêtes,

En plaisirs scandaleux, en vénales conquêtes,

Peut-être que déjà son or s'est épuisé;

De besoins, de douleurs, de sa honte écrasé,

S'il s'était repenti? Si Dieu, dans sa clémence,

Eût daigné mettre un terme à sa courte démence?

Par un ange à Tobie un fds fut ramené :

Si ce même ange... Ilélas! quel est l'infortuné

Que j'aperçois de loin, triste, errant, solitaire?

Sa figure est souffrante, et n'est point étrangère.

Il n'ose s'approcher des tentes d'Ismaël.

Avançons. Dieu! c'est lui! c'est lui! c'est Azaël!

Mon fils, viens dans mes bras! va, j'ai plaint ta misère;

Va, tout est pardonné; te voilà chez ton père.

Que je t'embrasse encor!

Sur un plus grand tableau , Quel front noble et touchant jette un éclat nouveau? Tu sais du Tasse, hélas! les malheurs et la gloire. S'il était mort du moins sur son char de victoire ! Il est cher aux amans, il est cher aux guerriers; Toujours avec le myrte il mêla les lauriers. Entends-tu ses soupirs? entends-tu sa trompette?

ÉPlTUES. 211

Il cli.iiita le héros : toi, chante le poète; Ofïre-noiis ses malheurs, marche avec son appui. Et renais dans tes vers, immortel comme lui.

Mais sur qui la nature , ô trop sensible Tasse ! Yersa-t-elle en naissant plus d'esprit et de grâce? Qui connut mieux que toi le charme et la beauté? Tu cherchas le bonheur, tu l'as souvent chanté : L'as-tu trouvé jamais? C'est en vain qu'on l'appelle: Il fuyait devant toi , ce fantôme infidèle. Sur ton front noble et pâle, et tes traits effacés, Tu portais de l'amour tous les chagrins tracés. Tu seniblais sur ton cœur, soumis et sans murmure, En v portant la main , indiquer sa blessure. Hélas! l'amour pour toi fut un fatal poison, Et par une autre Armide il troubla ta raison.

Oh! combien cette ardeur, de tant d'attraits remplie. L'accabla des tourmens de la mélancolie! Campenon, sur ta lyre, en disant ses malheurs, Oui, souvent de tes yeux tomberont quelques pleurs.

Mais d'un triomphe heureux la marche qu'on publie D'un spectacle nouveau va charmer l'Italie. Le Tasse, sur son char, va donc, il en est temps, Écraser, sans les voir, ses ennemis rampans. Mais non... Barbare Envie, à force de lui nuire. Toi qui brisas son cœur, jouis, le Tasse expire.

Tu ne le suivras point, son triomphe odieux,

Et déjà son aspect n'aifli{j(,' j)lus tes yeux.

C est demain (ju'à son char s ouvrait le Capitole :

Char, triomphe, laurier, au|our(l hui tout s envole.

Ce fut donc là ton sort , 6 Tasse infortuné!

Mais va, poiu' le malheur tout grand poëte est né.

La (gloire offre à sa houche un miel qu'elle empoisonne ;

Et c'est sur son tomheau que la mort le couronne.

On y vient apporter des rejjrets superflus;

Et la palme est à lui, quand il n'existe plus.

Bientôt l'Envie espère (ami, c'est là ma crainte^ Porter à ton repos quelque cruelle atteinte. Les persécutions sont l'impôt qu'en tout temps Ce monstre adroit et bas fait payer aux talens. La gloire est son fléau; sa terreur, le génie; Il le flatte, il le mord; il le sent, il le nie; L'aperçoit-il? Il fuit, sans que nous le voyions, Et, s'il reste, il s'aveugle, et meurt de ses rayons.

Mais ton cœur noble et doux, mais ta bonté, peut-être, L'apaiseront du moins, si pourtant il peut l'être. À qui donc as-tu nui? Le ciel t'a fait, je croi , À peu près, Campenon, intrigant comme moi, Comme Droz, Andrieux. Toujours calme et sincère, Va , jouis de ta muse, et suis ton caractère. Tu vas louer Delille : ah 1 sans être flatteur , Son éloge aisément coulera de ton cœur.

ÉPÏTRES. 2i3 ,

Vous aurez su chanter, avec des mœurs pareilles,

L amour et laniitié, les fleurs et les abeilles.

Tu feras comuic lui : si la tient des pervers

Attaqua quelquefois et sa vie et ses vers,

Sans se plaindre , il chargea , craignant de les confondre ,

Et sa vie et ses vers du soin de leur répondre.

Aussi , dans son cercueil en l'y voyant porter , Tout un peuple, à grands flots, se plut à l'escorter. Il se mit du convoi : juste et dernier hommage Qu'il rendit au poëte, à l'honnête homme, au sage, Au mortel né sans fiel, à la raison soumis, Qui traita doucement jusqu'à ses ennemis. Non, ton corps, ô Delille! au pied du sanctuaire, Ne fut point amené par un char funéraire. Tes disciples eux seuls , sous un soleil ardent , Chargés de ton cercueil , haletant , s'entr'aidant , Gravissant la montagne, au temple ( i) le portèrent. Le char suivait leurs pas, qui souvent s'arrêtèrent. Rien d'un si cher fardeau ne put les détacher. Qui ne le portait pas s'empressa d'y toucher. Quels regrets le Parnasse en ce jour fit paraître! Les poètes, en deuil, accompagnant leur maître. Par leur marche , en silence , exprimaient leurs douleurs .

(i) A l'ejjlise de Saint-Éti(»nnc-clu-Mont, au haut de lu montagne Sainte-Geneviève.

>.i4 ÉPITPKS.

Et. le firap qu'ils tenaient lut mouillé de leurs pleurs. Des talens et des mœurs telle est la récompense.

Qu'elle t'arrive tard, ami, dont la prudence, Le courage, le {joùt, m'épargna, grâce aux cieux^ De mille obscurs détails l'ennui laborieux; Enfin me procura le bruit, fâcheux peut-être, De trois tomes entiers qui vont bientôt paraître !

Jadis , cher Campenon , mes forces s'éprouvaient

Sur des sujets hardis , et que seules pouvaient

Porter de Shakespir les tragiques épaules.

Né pour l'humble ruisseau, je reviens à mes saules.

À leur léuillage doux, tendre, pâle, amoureux.

Jeune, ils ont fait ma joie, et je mourrai près d'eux.

À tes goûts, comme moi, tu resteras fidèle.

Mon astre, ami du tien, vers les champs nous appelle;

Vers les champs, mon ami , tu reviendras toujours;

Va , chante aussi le saule ( i ) , il est cher aux amours.

L'agneau paît volontiers sous son ombre légère ;

Et puis , qui voit l'agneau, voit bientôt la bergère :

Quel charme , quand de loin je la voyais venir !

Oh! garde-moi, ma muse, un si doux souvenir!

(i) Voyez la réponse de M. Campenon, à la suite de cette épltre..

EIMTUKS. ?.iS

Que dis-je, ami? Du Tasse, ah! trace-nous 1 histoire;

Attache à ce ^'rancJ nom ton bonlieur et ta {jloii o.

Mais à peiutlre sou cœur songe à bien t'appliquer;

Quel talent! et quel sort! comment les expliquer?

Sous tes pinceaux touchans je crois le voir d'avance

Traînant dans son pavs la hideuse indigence;

Déjà par sa pâleur habitant des tombeaux,

Et, comme d'un linceul, couvert de ses lambeaux.

Du rire et du dédain suivi sur son passage.

Il ne changeait de lieu que pour changer d'outrage.

Vous faut-il des douleurs, 6 poètes fameux!

Et que pour nos plaisirs vous soyez malheureux?

Notre ame est-elle un sol que les ennuis fécondent.'

Ah! le bonheur s'enfuit oii les lauriers abondent.

Que de pleurs, de regrets, de dégoûts, de revers,

Croissent par-tout semés sur ce ti iste univers !

Mais parmi tant de maux, tout prêts à nous surprendre,

Ami , c'est la pitié qu'il faut toujoujs entendre.

La pitié! la pitié! don cher, don précieux.

Qui convient tant à 1 homme , et qui nous vient des cieux.

La raison, à pas lents, marche et cherche à s instruire :

La pitié dit un mot, je pleure ou je soupire.

Je plains même un méchant, dans sa propre maison, Réduit à redouter le fer et le poison. Rien ne peut arracher la peur de ses entrailles. Il craint d êtie, en rêvant, trahi par ses murailles. Il n'ose plus dormir. Ah! dans de noirs accès,

2i6 ÉPITRES.

Si son bras se ranime à do nouveaux forfaits,

Sans fju'un taureau s'emhrase et fjuo l'airain muxjisse,

Pour le punir, {jrand Dieu! du plus affreux supplice,

De l'horreur de se voir qu'il frémisse abattu!

Qu'il vive! et, pour enfer, montrez-lui la vertu.

Avouons, mon ami, qii avant deux jours à vivre,

A de cruels moinens notre destin nous livre.

Le ciel a mis pourtant du fruit dans nos travaux,

De Tespoir dans la crainte , et des biens dans nos maux.

L'honnête homme sur-tout doit craindre plus d'un piège.

Oh ! comme il doit prier que le ciel le protège !

Béni soit lastre heureux qui si souvent m'a lui.

Cet astre ami du faible , et qui veille sur lui !

Sur un terrain suspect lorsqu en paix je sommeille,

vSi le serpent s'approche, un lézard me réveille.

Arion qu'à la mer je viens de voir jeter,

Un dauphin sur son dos est fier de le porter.

Cet antre me fait peur, m^inspire la tristesse;

De noirs sapins dans Tair il porte la vieillesse ;

Ses flancs sont hérissés, d'affreux rochers couverts;

Oui, mais il me défend du vaste assaut des mers.

J'y trouve un abri sur, des bancs de roches vives,

Des nymphes, un jour tendre, et des eaux fugitives,

Et quelques lits de mousse, et des réduits charmans,

Palais du doux repos, sourds au long cri des vents.

Jl faut enfin, il faut qu'en égayant ma muse,

ÉPITRES. »i7

Avec toi , Campenon , un instant je m'amuse. Ami, tu m'as cru pauvre : eh l)ien! dctroinpe-toi. Chacun clierche à me plaire, à s'attacher à moi. L'un veut que de ses soins mon potager s'honore, Ou s'installer sous moi le sacristain de Flore; L'autre écrire mes vers sortant de mon cerveau; L'autre garder mon bois , mes nids et mon cavean ; Et tu sais, mon ami, tu sais bien sur la terre Si jamais j'eus bosquet, potager ni parterre. Né sans ambition, avec peu de désirs, Mon luth fit mon destin, mon emploi, mes plaisirs. Il ne me donna pas un clos, des métairies, Mais le sommeil, la paix, les riantes féeries, Cet art charmant des vers par la grâce enfantés , Biens-fonds de La Fontaine, et qu'il a tant chantés. Heureux au jour le jour, rêvant, me laissant faire, De moi pourtant toujours je fus propriétaire. O pauvreté tranquille ! ô véritable bien ! Heureux , cent fois heureux le mortel qui n'est rien! Qui, dans son cœur en paix, seul trésor à défendre, Sans craindre et désirer, commander ni dépendre, Toujours libre et soumis, dans un juste milieu, Abandonne et ce monde et lavenir à Dieu !

Pourquoi l'homme veut-il, gonflant son existence, Exhausser jusqu'au ciel sa superbe indigence? Son néant sort par-tout. Pauvres mortels!... hélas? Us se parent souvent d'un bonheur qu'ils n'ont pas.

uiH Eï»ITRES.

Mais Dieu de son bonheur, leur commun héritage,

Kutre tous ses enfans (ait uu é{jal j)artage.

Tout est sous son empire et juste et pat(;rnel.

Ainsi, dans le désert, les enfans d'Israël ,

Sans qu'elle s'altérât (la Dible nous l'atteste),

Ne pouvaient conserver de la manne céleste

Que la ])art qui devait suffire à leurs besoins.

Sans que Tuii eu eut plus , sans que l autre en eut moins ,

Tous en avaient assez; et, sans soins, sans murmure,

Chacun dînait sa faim , content de sa mesure.

C'est ainsi , Campenon , qu'on vit à ton foyer. Lame est sur tous les fronts et vient s'y déployer. Ce neveu, c'est ton fils; cette nièce, ta fille. Toujours l'homme des champs fut père de famille. C'est au bon Andricux, ami, que je te doi; En nous liant ensemble, il a tout fait pour moi. C'est par lui, par tes soins, <[ue mon feu se ranime, Et que Forsell me (jrave, et que Didot m'imprime. Didot, tu le connais; c est notre ami commun. Mais je frémis. On sonne. Encore un importun !

— Permettez- vous , monsieur, que l'on vous parle affaire?

— À moi ! je n'en ai pas. Chez mon brave li})raire Tout va bien. — Cependant, pour voua quoique étranger, Je vous conseillerais... — Faut-il me déranger?

— Vraiment oui. — J'ai la goutte ; et puis.. . je lis Horace. Laissez-moi. — Trouvez bon que quelqu'un vous remplace.

— N'ai-je pas Caïupenon, cet ami précieux?

CVst un autre moi-mêine, et je vois par se*; yeux.

Il fera mieux ([ue moi tout ce qu'il laudia lairo.

Parlez-lui. — Cependant un auteur, <ror(linairc...

— Jeparspourlacampagne. — Enreviendrez-vous?— Non;

Mais voici mon adresse : à Ducis-Campenon.

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