AU SAULE DE DUCIS
Arbre chéri des flots et du temps respecté,
Dont, au moindre zéphyr, le feuillage agité
D'un vert si doux, si tendre, à mes yeux se nuance,
Pour le Sophocle de la France, Soithénie à jamais la main qui t'a planté! Crois-moi, laisse le pampre inspirer la folie; Laisse au laurier la gloire, et le deuil au cyprès:
Plus heureux, ton omhrage frais
Appelle la mélancolie j
L'amour sovivent t'a visité.
Et l'orgueil l'est permis quand Ducis t'a chanté.
L'un vers l'autre en effet même instinct vous attire: Il aime, ainsi que toi, le murmure des eaux.
ÉPITllES. aai
L'émail fleuri des prés, le doux chant des oiseaux; Son front se rajeunit au retour du Zéphire; Mais il craint les autans, et quand, tout courroucé, Borée autour de lui fait mu[jir la tempête, Par ton exemple instruit, il baisse aussi la tête, Prompt à la relever quand l'ora^je est passé. Que d'utiles leçons tu peux fournir au sagfe! Si le reptile impur attaque ton feuillage, Tu sais te revêtir de feuillages nouveaux. Et, sans apercevoir Tinsecte qui t'outrage, D'une sève plus fraîche inonder les rameaux; Tel Ducis, quand Zode en sa lâche impudence Des beautés d'Othello démentait l'évidence, Calme, et de l'Arabie empruntant les couleurs, Méditait d'Abufar les tragiques douleurs.
Oui, des mêmes penchans l'influence secrète Semble associer l'arbre aux travaux du poëte; Et quand sous tes abris par sa gloire habités
Ce fier soutien de Melpoméne
Ennoblissait pour notre scène De Chekspir mieux senti les sauvages beautés, On eût dit qu'aux accens de son aine troublée Tu courbais, de terreur, ta tête échevelée.
Mais lorsqu'à ses doux jeux rendu.
Du tragique trépied tout-à-coup descendu.
D'une muse moins solennelle
Il suivait rinspii'ation.
Et laissait échapper de sa lyre immortelle Les vers dont aujourd'hui s'enorgueillit mon nom; Fidèle à ce rapport qui tous les deux vous guide,
222 ÉIMTRES.
On te voyait sans doute, avec un soin touchant, Pour (juclque faible arbuste a tes pieds s'attachant. De ton ombrage épais faire une heuieuse égide.
Saule aimé de Ducis, ah ! puisses-tu long-temps De tes pâle» rameaux rouvrir ses cheveux i)lancs! Puisse, dans vingt printemps, notre amitié discrète Fêter ensemble encore et l'arbre et le poète;
Retrouver près de sa liaucis Cet autre Philémon sous ton feuillage assis, Sans regret du passé, sans soin qui l'inquiète, De coeurs dignes du sien fier de s'environner. Ne possédant que peu, mais assez pour donner; Et que, jusqu'à ce jour, sa vieillesse nous voie Heureux de son bonheur, et joyeux de sa joie!
ÉI'lïlîES. aaJ
A JEAN-FRANÇOIS DUClS, DE LACADÉMIE FRANÇAISE, PAR GEORGES DUC [S, SON NEVEU.
Feu M. Ducis, mon oncle, avait vu périr tous ses enfans à la fleur de leur âge. Veuf pour la seconde fois à quatre-vingt-un ans passes, il prévint l'isolement domestique dans lequel il allait se trouver, en me fixant pn's do lui avec mes enfans, qui parurent charmer ses vieux jours. Il nous croyait nécessaires à son bonheur , c'était lui qui faisait le nôtre. Il avait agréé que je lui adressasse une épître. Je la composais lorsque la mort le surprit. Je n'ai pu résister au désir de l'achever; et, quel que soit le jugement que l'on en porte, je trouverai mon excuse dans le sentiment qui l'a dictée.
M. Ducis fut inhumé à Versailles, cimetière Saint-Louis, le plus près possible de sa mère, ainsi qu'il l'avait recommandé par son testament.
Noble vieillard, ô toi qui de mon père Fus l'ami sûr aussi bien que le frère, Toi que j'ai vu s'associer.
Le jour de son trépas, à ma douleur extrême, lit dans qui je retrouve, au défaut de lui-même, Quelques uns de ses traits et son cœur tout entier; Puissè-jc, au sein de tes dieux domestiques,
ii2i ÉPITRES.
Où, ta bonté mettant tout en commun,
Nos deux ménages n'en font qu'un, Te voir, le front paré de laurif;rs poétiques, Chargé de cent hivers, jusqu'à ton dernier jour, Sous tes doi{jts en cadenr»; animer tour-h-tour Ta lyre harmonieuse et tes pipeaux rustiques!
Puissé-je, au déclin de tes ans,
Voir mes deux filles et leur mère Rendant, comme au poète, hommage aux cheveux blancs, Jusqu'à l'extrémité de ta longue carrière. Te prêter tour-à-tour un appui salutaire, Et jeter quelques fleurs sous tes pas chancelans! Mais que peut contre toi le temps au vol rapide? Si ton corps a fléchi sous le poids des hivers,
Ton ame, où tout l'homme réside,
Plane au-dessus d un tel revers :
L'ame! c'est là qu'est le foyer des vers, Cratère ardent du volcan poétique
D'où grondait la foudre tragique, Quand ta muse, au milieu des berceaux et des fleurs-. Du géant d'Albion évoquant le génie.
S'élançait, à l'accent de Melpomène en pleurs, Des rives du Permesse au sommet d'Aonie.
C'est là, c'est dans ton ame encor Qu'aujourd'hui, tour-à-tour riant, mélancolique,
Fermente un vers pur et magique, Vif et léger, facile en son essor,
Un vers à la raison fidèle.
Que l'esprit dont il étincelle
Jette gaîment comme une fleur;
Mais qui, moins périssable qu'elle,
EPITRES. aai
A de la rose la fraîcheur Et le destin de riinriiortelle.
Ail! si tes chants heureux, toujours pleins de clialeur, De l'âge qui t'atteint échappent à l'outrage,
C'est que le cœur n'eut jamais d'âge,
Et que tout heau vers part du cœur.
Mais l'hiver sombre a fui. Déjà dans nos bocages Un vent plus doux succède aux autans furieux. Et ton luth , préludant à des accords joyeux , Naguère encor monté sur le ton des orages,
Demain sous un ciel sans nuages, Redira des bergers les travaux et les jeux.
Descends de la voûte azurée, Doux printemps, fraîcheur élhérée; Descends, et ranime à-la-fois, Sous ta bienfaisante rosée, Les prés, les vallons et les bois.
Vois déjà marcher en silence, Vers toi doucement attiré.
Ce vieillard auguste et sacré Qui, j)ar une heureuse alliance Des divins bienfaits d'Apollon, Est tour-à-tour l'Anacréon Et le Sophocle de la Erance.
x\h! puisqu'épris de ta beauté, Printemps, il a cent fois chanté, D'une voix poétique et pure, Les fleurs et les zéphyrs, les bois et les ruisseaux,
Le peuplier clier aux loinheaux,
Le saule et sa pâle verdure;
Doux printemps! fais que la nature, Souriant en ce jour à son poète heureux, Des beautés qu'il chanta «j'embellisse à ses yeux.
Naissez sous ses pas, fleurs nouvelles,
De vos parfums cliar^^ez les cieux;
Sur sa tête, zéphyrs joyeux,
Afjitez mollement vos ailes;
Bois enchanteurs, à votre tour.
Contre les traits brûlans du jour
Protéf;ez-le 'de votre ombrage;
Humbles ruisseaux, sur son passage
Coulez plus limpides, plus doux;
Dans les cieux, peupliers sévères,
Agitez vos cimes altières, •
Et vous, saules, inclinez-vous.
C'est ainsi que, rempli d'une tendre alégresse. Voyant à tes longs jours sourire le destin, Je célébrais, Ducis, ton illustre vieillesse,
Lorsque, frappé d'un mal soudain.
Tu tombes dans mes bras, et je chantais encore,
Que déjà vers le ciel ton ame s'évapore.
Grand Dieu, qui le donnas en exemple aux mortels, Qui le vis tant de fois au pied de tes autels Incliner un front pur, où fut toujours empreinte L'humble soumission à ta volonté sainte;
Toi qui te plus à mettre en lui De toutes les vertus un si rare assemblage;
É PITRE s. 527
Grand Dieu! de ton plus digne ouvrage
Pourquoi nous priver aujourd'hui?
Je te rends çrace au moins, dans mon malheur extrême, De la seule faveur qui pouvait l'adoucir:
Tu m'as permis de recueillir,
Témoin de son heure suprême, Sa dernière pensée et son dernier soupir.
C'est ici qu'il repose. Approche-toi, mon frère; Notre perte est pareille; unissons nos douleurs. A tous deux il voulut nous tenir lieu de père. Tous deux nous lui devons un long tribut de pleurs; Acquittons en commun la dette de nos cœurs; C'est ici qu'il repose à côté de sa mère. Vous aussi, mes enfans, approchez; et ces fleurs, Ces fleurs dont sous ses pas vous espériez naguère, L'aidant de ses vieux jours à porter le fardeau, Semer long-temps encor la fin de sa carrière, Déposez-les sur son tombeau.