LE MÉNAGE DES DEUX CORNEILLE
JjoNNES femmes, je vous salue.
Bien sot qui ne vous choisira.
Oui , quiconque vous connaîtra
À ses amis d'abord dira :
« Par une faveur imprévue
« Qu'il en tombe une de la nue ,
« Nous verrons de nous qui l'aura. »
Avec son femelle Aristarque , Qui rien ne passe et tout remarque , Avec madame Vaugelas, Notre pauvre Chrysale , hélas !
Pût-il jamais , dans son Plutarque , Mettre en paix du moins ses rabats?
L'immortel auteur d'Athalie,
jia POÉSIES DIVERSES.
Et de Phèdre et d'Ipliifîciiie,
Ce peintre enchantrni de r.iniour,
Qui, plein d'esprit, de {;oLit, de {^race»
Couveit des Inuriers du Parnasse,
Charma hi plus brillante cour :
En sa maturité sévère,
Dans sa femme que chercha-t-il?
Une très simple ménafjère,
Qui fît avec lui sa prière,
Et répondît : « Ainsi soit-il. »
Et ces oncles de Fontenelle, Du Cid et d'Ariane auteurs, Ces frères , époux des deux sœurs , Qui de Tamitié fraternelle , Et conjugale et paternelle , Goûtaient ensemble les douceurs.
Dont les enfans, troupe agréable.
Gentils, pas plus hauts que leur table, Y montraient , lorgnant tous les plats , Et le doux ris de Finnocence , Et leurs dents encor dans Tenfance .
Et leurs petits mentons tout gras :
Sont-ce des femmes adorables , D'encens, de luxe insatiables, Que Fhymen mit entre leurs bras?
Ce n'étaient que de bonnes mères, ï)jes femmes à leurs maris chères,.
()ni l<»s aimaient jusqu au lrc'[)as; OiMix tendres sœurs qui, sans débats, Vacillaient au bonheur des deux frères, Filant beautouj), n'écrivant pas.
Les deux maisons n'en faisaient qu'une; Les clefs , la bourse était commune :
Les femmes n'étaient jamais deux.
Tous les vœux étaient unanimes; Les enfans confondaient leurs jeux.
Les pères se prêtaient leurs rimes, Le même vin coulait pour eux.
Oui , sur leurs urnes fraternelles Toute la Grèce aurait encor, Au sein des fêtes solennelles , Par ses chants et ses lyres d'or, Cru, pour Pollux et pour Castor, Entonner des hymnes nouvelles.
Sans art , dans son style inspiré , Comme Platon aurait montré Le front méditant Léontine , Chiméne, Sévère et Pauline, Parmi les jeux et les berceaux, La veillée et ses doux travaux, Les enfans et les ménagères Maniant de leurs mains légères Les dés, le fil et les ciseaux ;^
Et Corneille, au sein des caresses, Couvert des pleurs de leurs tendresses.
Et des présens de leurs fuseaux!
Et toi qui sus cacher ta vie
Loin des cours et loin de l'envie;
Qui , fuyant ses traits meurtriers
Avec le travail qui console.
Et la liberté, ton idole.
Dans le calme et sous les lauriers
Mourus au pied du Capitole;
Si ton art, Poussin, nous l'offrait
Quand l'hiver, sous nos planchers sombres,
Vient, sur le jour qui disparaît,
À la hâte entasser ses ombres,
D'une lampe il éclairerait
La modeste chambre de Pierre.
Son ton poétique et sévère
Au premier coup-d'œil frapperait.
Le luxe antique on y verrait ;
Le fauteuil à bras, dans sa gloire ,
Les hauts chenets , la vaste armoire ,
Sa table, où s'enorgueillirait
De ses Romains l'immense histoire;.
Sur la table et la serge noire
Sa large Bible s'ouvrirait;
Un jour magique y descendrait ;
Un sablier s'écoulerait
POÉSIES DIVERSES. aSS
Devant la tragique écritoire.
Dans l'auguste alcôve, assez près, Sous des rideaux purs et discrets S'enfoncerait un lit austère, Où le doux sommeil l'attendrait.
Volant au ciel , quittant la terre , L'air pensif, Corneille écrirait.
Sa femme sans bruit sortirait; Jean La Fontaine dormirait; Le père Larue ( \ ) entrerait Pour voir Corneille son compère.
Qu'en silence il contemplerait.
Oh ! le pur sang du vieil Horace !
Toi qui si bien nous crayonnas Sa vigueur et sa noble race , Et leur mâle et romaine audace Dans les traits que tu leur donnas ; Oui, dans ce vieillard magnanime , Dans son Quil mourût si subbme, Oui , c'est toi que tu dessinas.
(i) Charles Larue, célèbre jésuite, très distingué par son génie, par l'éloquence un peu rude, mais vigoureuse de ses sermons, par ses superbes poésies latines, et différens ouvrages d'érudition et de littérature très estimés: il était orateur et poète, et l'intime ami de Pierre Corneille ; il nomma un de ses fds sur les fonts de baptême.
Au sein de Rome encoi- de brique, Des mœurs , de la rudesse antique , Sur les dieux fondant ton appui, Avec ton fils, avec ta fille, Je te vois là dans ta famille; C'est le vieil Horace chez lui.
Qu'en rassurant Sabine en larmes , Ton fils , prêt à prendre les armes , Comme toi me parait Romain !
Plus ferme, plus impénétrable Que le bouclier redoutable Dont je le vois armer sa main.
Avec ces Romains invincibles, Et leurs femmes incorruptibles , En qui trois cents ans éclata , Sous leur demeure austère et pure , La pudeur, leur riche parure, Corneille, oui, ton ame habita.
Comment pouvoir, dans tous les âges.
Accabler d'assez de suffrages Ces vers que le ciel te dicta , Ces vers que ton cœur enfanta , Parés de leur rouille adorable , Et de la forcélniraitable Dont Melpoméne te dota?
La chambre où tu cachas ta vie Gardait la flamme du génie Près du feu sacré de Vesta.
Avec quel respect , ô Corneille ! Sur la table où ta lampe veille, Incliné , j'aurais vu Cinna , Fier, nialgré sa haute iortune.
Des pleurs que Condé lui donna j Ce beau Cid qui tout entraîna , Héraclius et Rodogune, Dont Teffort qui les combina, À toi seul. Corneille, assigna Le sceptre de la tragédie ; Et Nicoméde et Cornélie, Dont la grandeur nous étonna; Et Polyeucte, où rayonna Le ciel ouvert par ton génie.
Tu vécus pauvre; mais, dis-moi, Que pouvaient t'offrir les richesses , Et la fortune et ses promesses?
Vieux Romain , n etais-tu pas toi?
C'est ainsi qu'au sein du silence , Ces deux frères , loin des graiideurs , Vivaient opulens d'innocence, De travail, de paix et de mœurs.
Doucement vers la rive noire Ils s'avançaient d'un même pas.
Des maris on vantait la gloire , Des femmes l'on ne parlait pas.
Leurs deux moitiés, chastes Sabines,
De leur Melmoméne humbles sœurs, À leurs foyers jamais chagrines, D'hymen leur otaient les épines; Us n'en sentaient (jik; les douceurs.
Non, non, divine bonhomie, Douce et franche, et de l'ordre amie, ISon, l'esprit ne t'imite pas.
Ton accent eut pour le fjénie Toujours je ne sais quels appas.
Tu le charmes par ta mesure , Par tes mœurs , ton heureuse paix , Ta simplicité, ta droiture, Et ce bon sens de la nature Qui ne t'abandonne jamais. Tu ne devines point le crime.
Hélas! pauvre et faible victime, Eh! dis-moi, comment ferais-tu, Bonhomie , avec ta vertu , Avec la pitié la plus tendre.
Avec des goûts tous innocens , Pour le combattre et te défendre?
Ta vertu ne peut le comprendre.
Ton cœur n'en aurait pas le temps.
Au petit jour de la lanterne Qui te précède et te gouverne , Tu marches sans faire un faux pas.
Ta lumière est courte , mais sûre ; C'est la lampe de la nature ;
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Elle éclaire et ii éblouit pas.
Toujours la mêiue, en tous les cas, Ce que tu fis, tu le feras.
Aussi jamais tu ne t'apprêtes, De l'or ton cœur est peu jaloux ; Conserver, voilâtes conquêtes; Faire du bien, voilà tes fêtes.
Tes conseils sont sa^jes, sont doux.
Vous, bonnes femmes qu'elle inspire, Dans nos mains vous laissez Tempire, Vous gardez les fuseaux pour vous.
Vous n'êtes point ambitieuses ; Vous rendez beureux vos époux :
Sans peine ils vous rendent heureuses.
Oh 1 j'aurai l'esprit , mes fileuses , De passer mes jours avec vous.