LES SOUVENIRS
Laissons-nous faire à la nature Et dans nous agir son auteur, Ne cherchons pas trop le bonheur, De lui-même il viendra : sa route la plus sûre , C'est le goût, le penchant, l'attrait de notre cœur.
24o POÉSIES DIVERSES.
Moi , j'ai suivi le mien : aimant peu la grandeur. Mes titres, mon domaine est dans mon caractère;
Mes souvenirs sont mon j)arterje; Je m'y promène encor : les voici , clier lecteur. Avec ma liberté, ma muse, pour compagnes, J'ai seul jadis erré dans de belles campagnes.
Dans des vallons, sur des montagnes; Quand la terre en amour n'est que sève et que fleurs , S enfle et s'ouvre à l'Aurore et boit ses premiers pleurs. Ali ! que j'étais heureux dans ces champs , ma patrie , Avec tous mes zéphyrs , mes saules enchanteurs ,
Sans affaire, en pleine féerie; Inquiet sans souci , soupirant sans douleurs ,
Promenant mon ame attendrie Parmi tous ces hymens et des fleurs et des eaux,
Songeant à la belle Égérie,
Et disant, dans ma rêverie :
« Non , ce n'est pas pour rien , pour rien que les ruisseaux
« Sont les amans de la prairie ! »
Un jour ( il m'en souvient), quand , sous d'ardens rayons . Le fer de la faucille abattait les moissons , Avec ses quatorze ans, blonde, élégante et belle, Je vis la douce Annette, ignorant ses appas, Annette sur sa tète, avec deux jolis bras, Portant d'épis dorés une gerbe nouvelle. Je m'écriai soudain (innocemment, je crois) :
« Quels heureux trésors j'aperçois !
« Viens , ô lis d innocence ! 6 fleur naissante et pure !
<i Fille et mère d'Amour, sans savoir ce qu'il est;
« Nymphe aux pieds nus, Grâce en corset, « Tu tiens, tu tiens le don que Tété nous assure; « Mais n'cs-tu pas moi-même? Est-il dans la nature « Deux biens plus grands, plus chers, Cérès, Yen u s ou toi ? » C'est aux champs que tout naît , se nourrit et s'enflamme ; L'Amour y parle au cœur, le Temps y parle à lame , Nous déroulant l'année, et ses quatre saisons. Ses roses, ses épis, ses raisins, ses glaçons; Mais si c'est là qu'on sent tout le prix d'une femme, , C'est là que l'Amitié nous donne ses leçons.
Le voyez-vous , ce bon Pyrame , Ce bon chien, si rempli de ses félicités? De ma course un peu las, suis-je assis sous un hêtre, Le voilà tout joyeux vis-à-vis de son maître, Plongeant dans mes regards ses regards arrêtés.
Ses yeux vifs, brillant d'alcgresse.
Ses yeux humides de tendresse, Ses yeux fixes, tendus, de candeur effrontés : Il ne voit dans les miens ni soupçons ni tristesses;
Il s'enivre de mes caresses , Et nous nous embrassons l'un de l'autre enchantés. Mais il est des momens d'une tristesse obscure Qui suspendent la vie. On s'arrête, on est las;
Le cœur souffre, il gémit tout bas Des maux que nous ont faits et Ihomme et la natmo. On y sent se rouvrir telle ou telle blessure.
Dans les bois alois plus d'oiseaux,
24?. POÉSIKS DIVERSES.
Dans les vallons plus de ruisseaux, Plus de fleurs dans les champs. Hélas! né trop sensible.
Soit du charmant, soit du terril)le, .le jouis à l'excès, je m enivre aisément. Le ciel le veut ainsi : comment faire autrement? C'est mon mal, c'est un soit. Suis-je avec La Fontaine' Je fais paître avec lui mes montons dans la [)laine, Je deviens .lean Lapin, de mon {jitc banni, Ou l'un des deux Pif^eons qui causent dans leur nid. Moi, je suis le mouillé. Ma muse est innocente. Crédule, vova^^euse, et l'hôtesse et l'amante, Tantôt de lÉlysée, et tantôt des Enfers.
M'y voilà ; frémissez , pervers !
M'y voilà, sur les pas du Dante.
Dans cet horrible enclos de l'infernale nuit, De tourmens en tourmens quel chemin m'a conduite C'est ici que des dieux habite la venj^eance. À la porte, en entrant, j'ai laissé l'espérance. Ici le ciel s'absout. Quels supplices! Quels cris! Tout mon cœur est glacé , tous mes sens sont saisis. Parmi ces habitans des régions maudites , Mon horreur me le dit : « Voilà les hvpocrites. » Enchaînés deux à deux, sans masque désormais, Condamnés au grand jour, et vus dans tous leurs traits . Sous des manteaux dorés que double un plomb livide , Ils marchent harassés dans un sol vague , aride , Un sable d'où sans cesse ils arrachent leurs pas. Sous ces manteaux brillans qu'ils ne quitteront pas.
D'un plomb qui les écrase ils traînent les tortures, Et j'entends tous leuis os crier dans leurs jointures... Où cours-tu , spectre afheux? — Maudit auteur, tais-toi , Porte ailleurs tes enlers, ton spectre et ton effroi.
— Eii bien! cliangeous de ton. H était une amante. Belle, jeune, sensible, aux bords d'un fleuve errante, Lorsqu'un serpent perfide, et caché sous les flems...
— Oli, bon! nous y voilà; c'est encor des douleurs.
— Lecteur, attends un peu. Cette histoire a des charmes. Tu trouveras, je crois, du plaisir dans tes larmes.
— Non, fais-moi rire. — Hélas ! si j'en avais le don !
— Allons, va, continue, et baisse encor de ton.
— Bords de iHière, aimés de Flore,
Vous m attirez; je viens vers vous.
Les vents ont quitté leur courroux;
Les bourgeons sont tout près d'éclore;
Le ciel sourit , l'air est plus doux ;
Le tendre rossignol, pour nous,
Va donc bientôt chanter encore.
Es-tu content, lecteur? — Assez bien cette fois : Poursuis. — Je poursuis donc. O nymphes que j'adore !
Nymphes des eaux , des prés , des bois !
Il est un instinct dans chaque être :
Dans mes premiers chants autrefois,
Touchant le chalumeau champêtre,
J'ai fait résonner sous mes doigts
Des airs qui vous ont plu peut-être.
Entraîné par !m autre appas ,
Depuis, ne me connaissant pas.
Dans son tragi(fue et soinhre empire, Du fjéant qu'Alhion admire J'osai de loin suivre les pas.
Ce [jénie à haute stature Semble dépasser la nature, Sans pourtant jamais en sortir.
Sa grandeur sauva^je a des charmes.
Sa pitié vous fait fondre en larmes, Et sa terreur vous fait pàiir.
Il est vrai que contre ses crimes, Ses échafauds et ses victimes , Parfois j'ai peine à m'affermir :
Mais je couvre en vain mon visage; Sa foudre éveille mon courage, Et je cherche encore à frémir.
Quoi! disais-je, sur notre scène, À nos Français impatiens, Blessés d'un rien , émus sans peine.
Et que sur-tout la grâce entraîne, Du beau sans tache amis ardens, De son étrange Melpoméne Eerais-je entendre les accens?
Pourquoi non? reprit la déesse.
Français, aimez, goûtez sans cesse Athahe, et Phèdre, et Cinna, T^e Cid , Rhadamiste , et Mérope ; À l*aris, à Londre, à l'Europe,
POÉSIES DIVERSES. a45
Votre lieureux climat les donna.
Mais il est des cieu:*, des étoiles,
Oïl mon flambeau perçant leurs voiles
D'un éclat sanglant s'alluma :
Osez , franchissez cet espace ;
Mes acteurs serviront l'audace
Dont mon Shakespir les arma.
Eh ! faut-il que votre coeur tremble
Quand pour vous j'ai su fondre ensemble
Garrick et Lekain dans Talma?
Le voici, marchant sur leurs traces.
Est-ce un de ces Grecs que les Grâces
Et l'xVmour ont voulu former?
Est-ce Manlius? est-ce Oreste?
D'un éclair tragique et funeste
Son regard vient de s'allumer.
Mères, vous fuyez en alarmes.
Gertrude , montre-lui tes larmes ;
Ton Hamlet est prêt à frapper...
Un soin plus doux va l'occuper :
Est-ce lui, tableau plein de charmes!
Qui , de ses prés , dans un enclos
Que ceint l'Hière de ses flots,
Fait voler avec ses faneuses,
Au bruit de leurs chansons joyeuses.
Et la richesse et les couleurs?
Est-ce bien ce Macbeth horrible.
Ou cet Othello si terrible,
a46 POËSIES DIVERSES^
Qui se poid dans l'horbo et les fleurs?
Heureux qui dans tou art immense»
Comme toi, Talma, dos remords,
De l'amour et de ses transports,
Peut ])assei' aux jeux de 1 enfance;
Qui , de Paris idolâtré ,
Mais de son villaffe adoré,
Y court retrouver sous ses hêtres ,
L'amitié, les fleurs, les zéphyrs,
l'.t dans le choix de ses loisirs
La douceur de ses goûts champêtres!
Et moi, par le* miens l'etenu,
Mais à n être rien parvenu ,
Mais simple courtisan de Flore,
A ce seul palais propre encore.
J'aime à voir le rire ingénu
De ce berger, de sa bergère ,
Que lein- cœm* unit sans mystère.
Offrant ensemble, et d tin front pur.
Quelque fleur nouvelle, un fruit mùr.
Un peu de lait, facile hommage,
Au Dieu qui protège leurs jours ,
Et leur veillée, et leurs amours,
Et bientôt la paix du ménage.
Le dieu Pan me protège aussi ;
il m'a fait don de ma n>usette.
Il prend de moi quelque souci :
Mes moutons, mon chien, mon Annette,
POÉSIES DIVKIÎSKS //i:
Soot sous sa garde, Dieu merci.
.la(Ii.s,jo crois, je fuspoëte,
J'écrivis fjucltjucs vers touchans;
Aujourd hui je vis dans les clianips.
Demandez, j ai nom Timarette,
Le dieu Pan me tient sous sa loi.
Vivent les fleurs et la prairie !
Avant tout, il faut être soi.
.l'étais né pour la bergerie,
Et je retourne à mon emploi :
Tous les jours avec La Fontaine
( Il est chéri dans nos hameaux) ,
Dans les bois , au bord des ruisseaux ,
En le lisant, je me promène,
Enchanté de ses doux agneaux,
De sa bonne mère Alouette,
Qui , voyant le père et ses fils ,
Quitte enfin ses blés sans trompette,
Et déloge avec ses petits.
Il est aussi pourtant des méchans dans son livic. Faut-il, à ses ébats quand Jean Lapin se livre, Qu'en fraude, en trahison, la Belette un matin, Lui volant son palais, en chasse Jean Lapin! C'est une scélérate. — Eh! oui, telle on la nomme; Maisvoischezleshumains, l'homme est unloup pour rhomrae. — Il est vrai : La Fontaine, en son temps qui la ilit , Ne calomniait pas : hélas ! il a médit; De notre pauvre espèce il connaissait l'étoffe :
C'était sans y sonf;(i f|iiH (''t;iit philosophe. '
En revue avec lui j'ai passe I Univers.
Oui, c'est hji le preiuicr rpii uTinspira des vers;
D(! ma rêveuse enfance il a (iiit les délices.
O poëte enchanteur! en diiTaniant les vices,
Aux champs, à la candeur, que tu prêtes d attraits!
Tes animaux parlans ne me quittaient jamais;
Tu couvais ma raison, rpii croissait sous tes ailes.
Comhien tes deux Pigeons, si tendres, si fidèles,
M'ont fait de: l'amitié savourer la douceur!
Je ne t'apprenais pas, je te savais par cœur.
Mais si de l'âge d'or, dans des vertus modestes.
Son siècle à son pinceau vint offrir quelques restes,
Combien ce même siècle a-t-il mis sous ses veux
D avares, d'imposteurs, d'ingrats, d'ambitieux?
Eh î qu'aurait obtenu sa crédule innocence
D'un monde si cruel, fourbe, lâche, en démence,
Où je vois tant d'Agneaux garnir le croc des Loups,
Tant de Ilats dévorés par des Ratons si doux?
Oh ! de sire Lion l'équitable partage !
Tant pour ma dent , mon nom , et tant pour mon courage.
Et rOurs qui , sûr le front de son ami dormant ,
Vovant la jNIouche aussi, la tue en l'assommant.
Mais ([ui ne rirait pas d'un Lièvre matamore,
<^ui rêve sa valeur, et qui s'enfuit encore?
Ceux-là ce sont les sots. Mais faut-il qu'à l'instant
Ce pauvre Ane si vrai, ce naïf pénitent.
Pour vêtir de sa peau sa majesté Lionne,
POÉSIES DIVERSES. '2\ç)
Ce superbe goutteux, ce tyran qui li issoiine, Pur le perfide avis d'un Renard complaisant, Que la cour applaudit, soit écorché vivant? Jusnu'oîi va tl un flatteur la cruauté scrvile! Mais, ô cliaruiant tableau de la vertu tranquille! Les voilà ces deux Rats , ces Rats mes bons amis , Cachés sous leur montagne, heureux de sou silence, Allant , venant , trottant dans leur petit logis ,
Y dormant avec confiance,
Y dînant avec assurance,
Sans soins, sans nappe et sans tapis.
LeurMézerai, dit-on, les crut natifs de France, Et moi, de la Savoie. Enfin, quoi qu'on en pense,
C'étaient deux cousins très unis.
Ne faisant qu'un dès leur enfance,
Ne disant jamais d'eux , « C est lui » , Mais « C'est nous » ( mot du cœur ! ) ; laissant à la puissance
Les pauvretés de l'opulence
Et les richesses de Teimui.
C'est en nous les peigriant dans sa candeur ettrérme Que ce mortel si doux, oublieux de soi-niènic,
Ennemi mortel du souci.
Tendre ami du sommeil, charmant sans qu'il y pense,
Des humains plaignant l'imprudence.
Se consolait sans doute et me console aussi. Oh ! comme j'eusse à l'aise établi mon grand homme Dans un large fauteuil, propre à faire un bon somme! Dans la douceur d'un songe, il eut causé, je crois,
25o POÉSIES D[VI::ilSES.
Avec ce pauvre ermite en(;a{jé cliez des rois; Il I eût plaint, conseille. Quel immense assemblage Dv l(!çons, et do {jrace, et d ame, et de courage! Intrépide boidiomme, avec plaisir je sens Dans ser^ Loups , ses lienards , cpi'il poursuit les méchans. C'est un enfant tout n«i , c est une eau toujours pure, Où , simple et comme elle est , vient s'offrir la nature. O mon bon La l'ontaine! auteur par-tout béni, Où tout ce qui peut plaire à 1 utile est uni, Mon maître, mon Mentor! je t'aimai dès l'enfance , Je t'aime en cheveux blancs; la mprt vers moi s'avance, C est par toi que j aurai fini.