LA SOLITUDE ET L'AMOUR
Il est deux biens charmans aussi purs que le jour,
Qui se prêtent tous deux une douceur secrète ,
(^u'on [joûte avec transport, que sans cesse on regrette,
C'est la solitude et Tamour.
Que je suppose un sage au fond de sa retraite, Jeune et libre, aux neuf Sœurs consacrant ses travaux, Idolâtrant les bois, les prés et les ruisseaux, Le voilà ])ien heureux; cependant il soupire. Que lui manque-t-il donc en un si beau séjour? J'ai cru ses vœux remplis. Hélas! faut-il le dire? Il lui manque un toui-ment : ce tourment, c'est l'amour. Mais pourra-t-il quitter ce solitaire ombrage. Ce cristal pur, ces fleurs?... Qui sait si la beauté Dont en secret déjà son cœur est enchanté. N'aime pas à son tour l'ermite et l'ermitage? Comme ils vont le peupler par les plus tendres soins î
Si le désert convient au sage, Des déserts aux amans ne conviennent pas moins. Angélique à l'amour osait être rebelle; Elle avait renversé la tête de Roland ; Vingt rois briguaient sa main. Qui leur préféra-t-elle?
Des hameaux un simple habitant.
Ce n'était qu'un berger; mais il était charmant : Jeune, tendre, ingénu , hoiiu comme elle était belle. Un désert et Médor, ce fut assez pour elle. L'amour dans Tunivors est tout pour les amans.
J*our goûter ces eiichantemens
Les Arabes sont faits. Des plaines embrasées, Des chameaux, des pasteurs, des tribus dispersées,
Des caravanes harassées Traversant le désert sous Tœil brûlnnt du jour. Un océau de sable où parfois la nature Sema de loin en loin des îles de verdure : Tout promet, dans ce vaste et magique séjour. Un long recueillement, une retraite sûre
Aux solitaires de l'amour.
Voici sur ce éujet (oh! vous pouvez m'en croire ^
Un fait qui n'est pas inventé :
Depuis long-temps j'en sais l'histoire; Abufar, sous sa tente, un soir me l'a conté.
Une jeune Persane, au cœur plein de franchise, Aux yeux bleus , au front pur, par malheur fut éprise D'un jeune et beau Persan peu fait pour s'enflammer. Qui l'eût dit? tant d'amour ne la fit point aimer. .Son ingrat, né pour plaire, ignorait la tendresse. Aux beautés d'ispahan, dans sa frivole ivresse, Il portait par orgueil ses inconstans désirs. Hélas! il n'aimait point; il volait aux plaisirs. \h\ joui- .sa belle amante à la douleur hvrée,
POKSIKS DIVERSES. 255
Sombre, pâle, désespérée.
Enfin ne pleura plus. Dans ses muets tourmens, Elle vend ses bijoux , ses plus beaux diamans, Les convertit en or. Sans dessein, sans compagne,
La voilà courant la canipafjne; Vers l'aride Arabie elle tourne ses pas.
Dans cette solitude immense Son désespoir s'aigrit , sa douleur recommence.
En accnrant tous les ingrats, " IJsbeck! mon cher Usbeck! tu me fuis, disait-elle; « Tu me fuis! jeu mourrai... Tu me regretteras. c< Usbeck!... » Rien ne répond. Pas une grotte, hélas! Qui lui redise au moins le nom de l'infidéle. Tout se tait , tout est mort , tout. Les tombeaux n'ont pa<: Ce silence effrayant. Une affreuse étendue; Point de sol et point d'air, un soleil qui vous tue;
Pas une feuille qui remue.
Pas un seul oiseau dans les airs ; Du sable, encor du sable, et toujours des déserts. Déjà l'ardente soif consumait Almazelle, Quand, suivant une douce et légère gazelle, Elle arrive à la source où s'allait à l'instant Abreuver du désert ce paisible habitant. L'herbe y croissait, dit-on, fine, épaisse, odorante; Un vent léger souHlaii, l'onde était transparente; Des fleurs l'environnaient. Plus loin venait s'offrir Le doux fruit du palmiei-, son ombre bienfoisante, La tranquille brebis, l'abeille voltigeante.
a56 POESIES DIVERSES.
On eût dit cjue le ciel s'était fait un plaisir, lV)ur les amans lassés, crrans, près de périr, De jassembler exprès, dans celte île clun manie. Entre la faim, la soif, la chaleur dévorante,
Flore , Pomone et le Zéphyr.
Mais sa douleur l'éfjare; elle était expirante; Elle veut sur ses bords achever de mourir.
Le caprice du sort , qui des États dispose ,
Je n'en sais pas trop bien la cause.
Avait rempli la Perse et de trouble et de sanjj. Le sophi tout-à-conp avait perdu son ranjj. Usbeck (il était brave) ayant servi sans doute Le parti du vaincu , proscrit par le tyran , Avait fui les palais et la cour d'Ispahan. De la même Arabie il avait pris la route. Dans les mêmes déserts , sous un ciel dévorant , Il s'entend appeler, il s'étonne, il écoute :
— Usbeck ! . . . — Oui , c'est sa voix. Almazelle , est-ce vous"
— Est-ce toi, cher Usbeck... Dans des momens si doux
Je vous laisse à juger des larmes, Du remords , du pardon , des discours pleins de charmes , Des rejjards , des soupirs , des longs ravissemens ,
Et des transjx)rts de nos amans.
« Je bénis ton malheur, lui disait Almazelle; « Il t'a rendu sensible, il t'a rendu fidèle. « Ah! vivons dans ces lieux, époux, amans, amis,
« îsous serons pastelirs de brebis.
« Ispahan t'égara, le désert nous rassemble.
'< Oui, nous vivrons ici, pur et charmant séjour,
« Pour goûter le bonheur, pour le puiser ensemble
n Dans cette source de Tamour! >»
Ainsi, loin des grandeurs, sans ennui, sans alarme, Nos pasteurs du désert s'enivraient de ce charme Dont le cœur se remplit, et n'est jamais lassé. Qui seul remplace tout, et n'est point remplacé. C'est lui qui fait errer la chèvre voyageuse ; De ses feux, dans les airs, l'hirondelle est joyeuse; Par lui je vois voguer le nid de l'alcyon ; Par lui rugit d'amour le terrible lion ; La colombe en gémit, le rossignol le chante; ïi'air en est enflammé, la terre en est vivante.
Hélas! hélas! il fut un temps.
Quand la nuit lente et sombre était loin de l'aurore, Où, sous un ciel d'azur, peuplé d'enchantemens, De sylphes , de beautés aux bouches demi-closes , Je croyais voir neiger tous les lis du printemps
Sur mon lit parfumé de roses.
Le jour, de mille appas à-la-fois enchanté, J'y cherchais ma Vénus, j'en formais ma beauté. Mon ame errait contente au gré de son prestige. Us ne reviendront plus ces moniens trop heureux; Les ennuis vont pleuvoir sur mes jours ténébreux. Le matin nous ravit, le crépuscule afflige. Amour, qu'ils m'étaient chers tes prestiges charmans! Hélas ! nous regrettons jusques à tes tourmens ; 3. 17
Nous briguons tes faveurs, uous cherchons tes orales.
Tu nous plais sur tous les rivages ; Tu nous défais du temps , de nous , de notre ennui ; Ton charme est tout-puissant, tout est heureux par lui, Les rois et les bergers , les fous connue les sages. Tu couvres le présent de tes plus tendres gages; Tu fais par ta magie avancer l'avenir.
Ah! si vers le passé nous pouvions revenir,
Et du moins par le souvenir Glaner dans ce pays plein de douces images!
Ah ! que n'es-tu de tous les âges !
Songe trop enchanteur, devrais-tu donc finir?