‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 5 sur 97 · ÉPITRE A VIEN · texte numérisé non relu

ÉPITRE A VIEN

De Técole française heureux restaurateur,

Qui , du grand art de peindre atteignant la hauteur,

Aux fécondes leçons as su joindre l'exemple ;

Toi qu'en s'attendrissent l'œil du public contemple

Avec ce doux respect qui suit les cheveux blancs ,

Quand la vertu s'unit à l'éclat des talens,

Tu le sais, le beau seul a droit à notre hommage.

Vien, c'est toi le premier qui , vengeant son outrage,

Rendis à nos pinceaux l'exacte vérité ,

D'un dessin vigoureux l'aimable austérité,

Le brillant coloris, la sévère ordonnance,

Et de l'art, en un mot, le charme et la science. •

Pour plaire et pour toucher, oui , ta voix leur appiil

À s'adresser au cœur, sans trop chercher l'esprit;

Comment, belle sans art, et riche sans parure,

La vérité sortait du sein de la nature.

Aussi ton seul aspect a flétri les atours

Dont un luxe indigent accablait les amours.

Ces éternels berceaux, ces fleurs toujours écloses,

Oui m'auraient fait haïr le printemps et les roses.

ÉPITRKS. 47

()n vit tons ces bcrfjers, amans de leurs miroirs, De leurs rubans charges, s'enfuir vers les boudoirs, Et, serrant de dépit ses galantes merveilles, La Flore des salons remporta ses corbeilles. L'Histoire enfin par toi sentit sa dignité, Reprit sous tes pinceaux sa force et sa fierté; Pour frapper nos regards par d'augustes exemples , Leur céleste splendeur éclata dans nos temples. La F'able aussi par toi , comme un livre cbarmant, S'ouvrit pour nous instruire, et plus innocemment. Quand son rapt criminel a soulevé la Grèce, Si l'indolent Paris ( i) , au gré de sa mollesse, (Lui qui seul de la guerre alluma les flambeaux ! ) Soupire auprès d'Hélène an bruit de ses fuseaux, L'infatigable Hector, l'œil bridant de courage, Hector, couvert de fer et sortant du carnage , Vient lui montrer sa lance et sa gloire et ses traits Suspendus sans honneur aux murs de son palais ; Mais pour ses bras oisifs leur charge est trop pesante. En tremblant pour ses jours sa jeune et tendre amante N'entend que trop peut-être, en vovant sa beauté, Les reproches d'Hector dans la postérité.

Je quitte ce chef-d'reuvre ; un autre ici m'appelle : Du Guide, du Corrége admiiateur fidèle, Par les Grâces conduit, ton pinceau ravissant

(i) Tableau de Vien.

Dans les bras de Vénus me peint Mars languissant (i).

Je vois auprès du dieu, sous ses flèches mortelles,

Dans un casque d airain couver des tourterelles;

Mais ce casque brillant, le signal des combats.

Que précédaient les Cris, la Fuite, le Trépas,

Où flottait la Terreur sur un panache horrible,

Plein de Jeux et d'Amours , n'est plus qu'un nid paisible

Qu'animent du bonheur les plus heureux accens.

Là sont les tendres Soins , les Soupirs caressans.

Oh ! que j'aime ce casque où , joyeux sous leur mère ,

Tous ces Amours éclos ont rassemblé Cythère !

Qu'avec ces doux oiseaux je me plais à gémir!

Tout ce tableau m'enchante , et rien n'y fait frémir.

Ce n'est plus Mars sanglant, poudreux, pâle, terrible;

C'est Mars , mais désarmé , mais devenu sensible ,

De la belle Vénus adorant les appas ;

Il soupire, il frissonne, il languit dans ses bras.

Qu'un jeune homme l'observe : à cette ardente image

Il s'enivre d'amour, de gloire et de courage ;

Il détache de Mars le vaste bouclier;

Il prend sa lance en main, son glaive meurtrier.

Et croit, déjà vainqueur, lui rapportant ses armes,

D'une amante enchantée avoir conquis les chcurmes.

Ainsi, par tes leçons, par d'illustres travaux, Toi-même, avec plaisir, tu créas tes rivaux.

(i) Tableau de Vien.

Déjà naît une école en (jrands maîtres fertile. Que de nobles travaux ! Là , je crois voir Achille ( i ) , INon point poussant des cris, de rage forcené, Tjaînant Hector sanglant à son char enchaîné; Mais simple et jeune encore, au vieux Chiron docile. Sur les monts , sur les eaux , suivant son maître agile , Préludant aux combats par sa légèreté, Et commençant déjà son immortalité.

Là, pour garder leur sceptre, une atroce furie (2) A son fils , à sa fille offre une coupe impie ; Mais quand, chassant enfin leur trop juste soupçon, Pour les empoisonner elle a bu le poison ; Quand, retenant ses cris, et d'espoir palpitante, Elle attend leur trépas |)our expirer contente, C'est alors qu'une amante (une amante a des yeux) Voit son dépit marqué dans ses doigts furieux, Qui , serrant ses habits , et trahissant sa rage , Me font voir la douleur, la mort sur son visage, Sur ce visage affreux , dont la férocité Fait reculer d'horreur son fils épouvanté ; Mais enfin Rodogune échappe à sa vengeance.

Plus loin, dans ses excès, je vois un peuple immense. Par le fer, par le feu , par sa fureur armé :

(t) Tableau de Regnault.

(2) Tableau de Taillasson, 3. 4

5o ÉPITRES.

Soudain Mole paraît ( i ) ; soudain tout est calmé. C'est la mer qui s'apaise à l'aspect de Neptune. C'est ainsi du pinceau que l'heureuse fortune, Amante des héros, publiant leurs bienfaits. Raconte aux yeux leur gloire, et nous offre leurs traits.

Qui sont ces combattans (2)? La vigueur, la jeunesse,

La vertu sur leur front s'unit à la rudesse.

Oui, d'avance déjà ces trois frères romains

Portent le sort de Rome et du monde en leurs mains.

De courage et d'espoir tous leurs muscles frémissent;

Leurs cœurs , leurs bras d'acier s'entrelacent , s'unissent.

Ils m'offrent une armée; et leurs traits différens,

Avec un même esprit, marquent divers penchans.

Le père à ses trois fils présentant trois épées ,

Du sang des trois Albains les voit déjà trempées :

Ses yeux levés au ciel , et ses regards brùlans ,

Recommandent à Mars et Rome et ses enfans.

Oh! comme à leur pays s'ils étaient infidèles,

Ils mourraient à l'instant sous ses mains paternelles !

Il nous promet Brutus (3) , Brutus , dont les faisceaux , Dont la vertu, David, revit sous tes pinceaux.

(i) Tableau de Vincent.

(2) Tableau de David.

(3) Tableau de David.

Kl» II' m: s. ^T

O Brutus! pour tes yeux ([uel spectacle sappnHe! Je vois deux corps sanfjlans, je ne vois point leur tète. Quoi ! tes fils ne sont plus ! O père infortune ! Ce funeste trépas, qui Ta donc ordonne? C'est toi : mais Rome, hélas! devait t'étre plus chère : Tu n'as pu tout ensemhle être consul et père. Je te vois immobile , en détournant les yeux , Assis près d'un autel, t'appuyer sur tes dieux. La mort est dans ton sein ; mais ; ciel ! avec quels charmes , Si belles de candeur, de jeunesse et de larmes, Tes filles t'exprimant leurs naïves douleurs... Va-s, en ne pleurant pas, tu fais couler mes pleurs. Brutus n'en verse pas; il souffre, et ce grand homme Rend grâce aux immortels dès qu'il a sauvé Rome. Mais ton ardeur, David , ne doit point se lasser, Et, rival de toi-même, il faut te surpasser. Lorsque ton art t'enflamme et t'appelle à la gloire. C'est l'instinct qui te parle, et c'est lui qu'il faut croire. Que ne peut le génie ! Il fait tout à son gré : Son secret de lui-même est souvent ignoré. Notre travail, c'est l'art; l'instinct, c'est le génie. De ce feu créateur , cette ame de la vie , Du peintre, du poète, aliment enflammé, Michel-Ange est brûlant, le Tasse est consumé. Ce feu qui sent, qui voit, juge, invente et dispose. Sous un calme apparent quelquefois se repose : Mais le volcan dormait; il s'entr'ouvre avec bruit. Et le chef-d'œuvre est là qui s'élance et qui luit,

C'est ce noble tourment dont les fureurs divines

Ont forcé ton pinceau d'enfanter tes Sabinçs.

O toi! de la Peinture aimable et tendre sœur,

M'inspiranl, comme à lui, ta force et ta douceur,

Pour rendre ce tableau, viens, fidèle interprète,

Un moment, s'il se peut, me prêter sa palette,

Et dans mon vers serré, pur, et plein de chaleur,

Fais sentir son crayon, et parler sa couleur.

Au pied du Capitole ^ i ) , entre ces deux armées

D'une c/^ale fureur au combat animées ,

Quand déjà le sang coule et fait fumer les mains

Des Sabins indignés, des perfides Romains,

Je vois, je vois courir les Sabines troublées.

Leurs enfans sur leur sein, pâles, échevelées :

« Arrêtez-vous , cruels , ou de vos bras sanglans

« Massacrez sans pitié vos femmes, vos enfans.

„ Les voilà sous vos pieds! Nous sommes vos familles,

« Vos brus, vos tristes sœurs, vos femmes et vos filles.

« Pour vous percer le flanc, vous marcherez sur eux.

« Commencez sur nos corps ce parricide affreux. »

Le combat a cessé. Ces mères éperdues.

Sous des forêts de dards, de lances suspendues,

Parmi tant de guerriers , frères , pères , époux ,

En leur montrant leurs fils, en pressant leurs genoux,

Ont ému la pitié de tous ces cœurs farouches;

Elle est dans leur regard, dansleurport,surleurs bouches.

(i) Tableau de David.

De Tatius déjà le glaive est abaisse ;

Le dard de Romulus n'est pas encor lancé :

Dans sa force et ses traits je lis le sort de Rome.

Oui , c'est Mars , c'est un dieu : Tatius n'est qu'un homme.

O vous qui nous montrez ces enfans étendus,

Ne craignez rien pour eux, vos pleurs sont entendus!

Que ta noble terreur, Hersilie, a de charmes !

Va, tu ne connais pas le pouvoir de tes larmes.

Femme, ô sexe enchanteur! que la maternité.

Oh ! que le cri du sang ajoute à ta beauté !

Sous ces chevaux ardens, respirant les batailles.

Qui de vous a jeté le fruit de ses entrailles?

De ce coursier fougueux le pied compatissant

Craint de blesser son calme et son rire innocent.

Courage! montrez-vous, ô mères alarmées!

Les cris de vos enfans uniront deux armées.

Sabins, Romains, vaincus tous dans un même instant,

Pressent ces chers vainqueurs sur leur sein palpitant.

Oui, leur vengeance expire; oui, leur haine attendrie

Du glaive en sa prison fait rentrer la furie.

Tu l'emportes , Nature ! À ces cris triomphans

Couvrons tous de lauriers ces femmes, ces enfans.

Eh ! dis-moi donc, David, par quelle heureuse adresse

Peins-tu si bien les pleurs, la force, la faiblesse?

Sur un instant qui fuit , sur un vaste tableau ,

Quels prodiges en foule a versés ton pinceau !

Quel cœur résisterait à ta chaleur divine?

Chaque père est Romain , chaque mère est Sabine.

54 ÉPITBFS.

Le plaisir le plus doux (qui ne la pas goûté?) Ton tableau nous le crie : Ah ! c'est Thumanité.

Vien , quel est ton bonheur, ([uantl tu vois ces ouvrajjes ,

Ces fils (Je tes enfans, ravir tous les sulira{;es!

Les puissans rejetons que ta sève a produits ,

Célèbres dès long-temps , sont chargés d'heureux fruits ,

Qui , fameux à leur tour, sont près d'en faire éclore

Que tes vastes rameaux ombrageront encore.

À tes nobles leçons ils n'ont pu déroger;

Et tous près de leur père ils viennent se ranger.

L'aigle est le fils de l'aigle, et le ramier timide

N'engendre point son vol ni son œil intrépide.

Avec eux , de leurs noms , de ta gloire escorté ,

Tu t'avances vivant dans la postérité.

Tes talens sans orgueil , ta vie et longue et pure

Donne un maître, un Nestor, un père à la Peinture.

Ton front si jeune encor sous tes cheveux blanchis,

Tes yeux dès-lors du temps semblent s'être affranchis.

Vois l'Apollon romain sourire à ton Ecole.

Te voilà dans Paris au pied du Capitole.

Dans le champ des beaux-arts , tous amis et rivaux ,

Tes enfans avec joie ont saisi leurs pinceaux.

Vois ces enfans si chers , dont l'essaim t'environne ,

Te montrer leurs travaux, t'apporter leur couronne.

Ainsi Diagoras, chez les Grecs vénéré.

De sa cinquième race avec pompe entouré ,

Vit les fils de ses fils, dans des fêtes publiques , Couvrir ses cheveux blancs des lauriers olympiques- Avec éclat porte par leurs bras triomphans, Ses regards attendris tombaient sur ses cnfans ; Et, succombant sous l'âge et le poids de leur gloire^ Il mourut de plaisir sur son chai' de victoire.

ÉPÏTRES.

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