LA COTE DES DEUX AMANS
Il est ime vallée au sein de la Neustrie, Comme Tempe célèbre, et des nymphes chérie; Andelle est son beau nom. Les frais, les doux zéphyr; La peuplent de troupeaux, d'abeilles, de soupirs; Mais elle a son Pénée; et, sous le nom d'Andelle, Ce fleuve aussi la cherche, et coule amoureux d'elle. Ils confondent ensemble, entre d'heureux coteaux. Les fleurs de la prairie et le cristal des eaux.
Au pied de ce vallon , du haut d'une montagne Dont l'immense sommet s'étend sur la campagne , Tombe uii chemin rapide, et qui, de toutes part», Du voyageur pensif court saisir les regards.
POÉSIES DIVERSES. Sjr
Ce mont, qu'avec surprise au loin chacun admire,
Vit changer les États, tomher phis d'un Empire;
Mais il garda sa gloire, et sans cesse les ans
Rajeunissent pour lui la Côte des Amans.
D'où lui vint ce beau nom? O muse! que j'implore,
Muse, si la pitié pour eux te parle encore.
Dis-moi comment l'Amour perça des mêmes traits
Deux cœurs infortunés qu'on n'ouhlira jamais!
L'amante, jeune et belle, honorait dans son père
Des antiques barons l'humeur noble et guerrière.
Il suivait aux combats Charlemagne irrité,
Quand il courait punir le Saxon révolté.
L'amant, s'il osait 1 être, avait soin d'une mère,
Veuve, tendre, éclairée. « Ah! si je te suis chère,
« Mon cher fils, lui dit-elle, apprends-moi quel chagrin
« Trouble aujourd'hui ton front autrefois si serein.
« Je t'observai long-temps : l'air inquiet, l'œil triste,
« Ta vue avec langueur s'arrêtait sur Caliste.
'< Tu sèches consumé d'un funeste poison.
« La beauté de Caliste égare ta raison.
« Caliste ! y songes-tu? Du baron de Saint-Pierre ,
« Ton maître, ton seigneur, la fdle et l'héritière!
« Et nous, tu le sais bien, hélas! que sommes-nous?
'< S'il soupçonnait tes feux, quel serait son courroux !
«Cachés dans notre sort, nous n'avons rien à craindre;
« De nous-mêmes sur-tout n'ayons pas à nous plaindre
« Laissons aller des grands les tranquilles dédains.
« Hélas! devant leurs yeux sommes-nous des hunutins?
'Si!i POÉSIES DIVERSES
« Nous ont-ils seulement admis dans la nature?
« Leur anie par orgueil hait Thomme et devient dure.
« Cependant notre maître... Ali! lorsque le trépas
« Frappant son jeune lils, 1 arracha de ses bras,
« Quels cris son désespoir ne fit-il pas entendre!
0 Jamais cœur paternel se montra-t-il plus tendre?
« Oui, si sa fille aussi devait bientôt périr,
« De sa douleur, Edmond, nous le verrions mourir.
B Sa fille est tout pour lui. Quant à son caractère,
« Nous n'avons , grâce au ciel , nul reproche à lui faire ,
« Car, rendons-lui justice, avec humanité
« L'homme né sous ses lois constamment fut traité.
« Mais cet orgueil d'un rang qui de lui nous sépare
« Peut le dénaturer; tout orgueil est barbare.
« Crois-tu par cet orgueil qu'une fois emporté
« Il se souvienne encor d'un reste de bonté?
« Connais tout ton péril. Mais au moins ta prudence
« A caché ton amour sous un profond silence.
« Tiens-le toujours secret. L'orgueil , 1 orgueil , crois-moi
« Le traiterait d'audace et de crime. — Eh! pourquoi?
« J'ai pensé qu'en î'aimant de l'amour le plus tendre
0 Le sort me défendait, il est vrai, d v prétendre.
« Mais serait-il possible au sort, dans sa rigueur,
« D'enchaîner ma pensée, et de m ôter mon cœur?
« Des loups cruels naguère ont causé nos alarmes. « On voulut les détruire, on nous prêta des armes. « Dans les immenses bois dont il est possesseur
•! Notre maître lui-même apparut en chasseur.
« Et moi, dans les forêts, ô ressource impuissante!
« Je ne révais, cherchais, voyais que mon amante.
n A l'écho du désert je criais éperdu :
« Caliste! Hélas! ce nom pouvait être entendu.
« J'espérais, m'efforçant d'anéantir ma flamme,
« L'exhaler, ou du moins l'assoupir dans mon ame;
« Je me lassais la nuit, je me lassais le jour.
« En vain! J'accrus ma force, et gardai mon amour.
« Un ordre inattendu m imposa d'autres veilles.
« Je passai dans' les champs au doux soin des abeille*.
« Je crus que cet emploi calmerait mon tourment.
« Tout est dans leur travail mystère , enchantement ;
« Leur sortie, à longs flots, au lever de l'aurore;
« Leur lenteur à rentrer, quand le jour va se clore;
« Leur atelier si frais, plein de mille couleurs :
« Quel spectacle plus beau que le miel et les fleurs !
« Mais l'amant sans espoir, qui meurt de sa blessure,
« Peut-il trouver encor du charme à la nature?
« Caliste ignore, hélas ! que j'ai pu la chérir.
« Mon sort est de l'aimer, de me taire, et mourir.
« EUe court dans nos prés, de vingt rivaux suivie,
« Sans songer qu'après elle elle emporte ma vie.
« Si j'osais la finir par un noble trépas !
« Si j'allais le chercher au loin dans les combats!
« — Mon fils ! ô mon cher fils! tu quitterais ta mère !
« — Qu'ai-je dit? Non, jamais! — Puisquejeto suis chère.
« Que ma main puisse encore, à la fin de mes ans,
« Séchor au moins tes pleurs , filer tes vêtemens.
« Il n'est point , quand tu vis , de malheur dont je tremble.
« Va, Dieu bénit le pauvre, il nous fait vivre ensemble.
« Tu rentres souvent tard, mais enfin je te voi.
« J'ai peu de jours à vivre, et ces jours sont à toi.
(' J'ai préparé ton lit, viens, suis-moi , le jour baisse. »
Il prend un peu de force, ou sent moins sa faiblesse. « Dieu ! le sommeil Fagite. Ah ! si sa douce fleur « Pouvait, ô mon cher fils, assoupir ta douleur! « Mais dans ton cœur, hélas! ton mal toujours existe. " En paix , pour quelque temps , rêve , rêve à Cahstc. »
Le baron cependant, au fond de son château, Soupirait nuit et jour d'un deuil encor nouveau. Il pleurait son épouse. Hélas! dans sa famille. Pour se survivre encore il n'a plus que sa fille. Contre elle si la mort allait tourner ses traits ! Ses larmes, ses douleurs ont flétri ses attraits. Pour conserver ses jours, près des bords de l'Andelle, Sur d'agiles coursiers il vole à côté d'elle. Voyant auprès de lui son cœur se rassurer , Dans les forêts, un jour, il lui permit d'entrer. Blessé par des chasseurs , plein de sang et de rage , Un affreux sanglier sort d'un hallier sauvage. il court droit à Caliste. Edmond paraît soudain. Le monstre, à l'instant même, expira sous sa main.
Avec joie il s'écrie aux genoux de son maître :
« Heureux , cent fois heureux (jue le ciel niait lait naître
« l*our vous rendre un trésor qui vous était oté!
« — Et toi , dit le baron , reçois ta liberté. »
Plein de Caliste, il fuit. Mais Téclat du jeune âge, Sa grâce, sa vigueur, son bienfait, son courage, Ont imprimé chez elle un profond souvenir. Son cœur, blessé d'amour, n'en peut plus revenir. Ah! l'instant qui nous charme est trop souvent funeste; C'est un éclair, un rien : le trait part, et nous reste. Piège innocent du cœur! Chacun d'eux enchanté Est pris par sa belle anie, est pris par sa beauté. Dès-lors, les deux amans sans parler s'entendirent. Amour charmant et pur, dis-nous ce qu'ils souffrirent î Toujours du même objet leur esprit fut frappé; Toujours du même vœu leur cœur fut occupé. Amans, tendres amans, quand finiront vos peines? Le baron , moins tremblant , au sein de ses domaines , Dans son noble manoir, dont l'Andelle, en son cours, Embrasse de ses eaux les fossés et les tours , Orgueilleux de sa fille, et plein de sa naissance. Du plus superbe hymen nourrissait l'espérance.
Il naissait, ce grand jour, de tout temps respecté, Qu'on fêtait sous le nom de la Saint-Jean d'été, TJsage antique et saint, venu de nos ancêtres. Les pères, les enfans, les serviteurs, les maitres^;^
Dansaient autour d'un feu par l'aïeul allumé.
Dans ce jour et de chants et de joie animé ,
Marchaient vers le vic.'iilard, flûtes, pipeaux, musettes,
L ermite du canton, (ileiises, hergercttes ;
Ceux qui pendant la nuit gardaient les grands troupeaux ,
Qui greffaient les pommiers , qui tondaient les agneaux.
Pourquoi la triste Envie, aux palais attachée, Trop souvent sous le chaïuîie est-elle aussi cachée? Tous les égaux d'Edmond , mais qui ne le sont plus , Par haine contre lui font des vœux superflus. « Il est beau , jeune , heureux , aimé , hors d esclavage ; « Caliste a tout pouvoir, et vit par son courage; « Que ne prétendront pas son espoir et ses feux?» L'Envie, en parlant bas, a des échos nombreux.
Le baron inquiet en sent déjà l'atteinte.
'< Si ma fille l'aimait! Aurais-je cette crainte?
.< Dieu ! si lui-même osait ! . . . Oh ! quel tourment honteux'.
« Un esclave à ma fille eût présenté ses vœux! »
Il frémit. Edmond vient. — « Est-ce toi, téméraire.
■' Qui, de ma fille épris, te flattes de lui plaire?
« Toi, dont l'ingratitude et l'amour odieux
.< Jusqu'à son noble hymen ose élever tes yeux?
« Si tu sauvas ses jours, j'ai payé ta vaillance,
« Et de ta liberté j'ai fait ta récompense.
« C'est assez. îse viens plus, hardi dans ton néant.
« M'offrir de ton espoir le scandale outrageant. «
Edmond tombe à ses pieds. « J'ai dû iniouxinoronnaîtie,
« Dit-ii. Dans votre fJIle, en la voyant païaître,
« Je crus voir un objet des lon{j-t(,'nips adoré;
« Mais mon culte du moins fut toujours ignoré.
« Mon feu de mes soupirs s'est nourri dans mon ame.
« J'en ai senti l'ardeur, j'en ai caché la flamme.
« Voilà tous mes forfaits, vous pouvez m'en punir.
« Heureux à son hymen qui pourra parvenir!
« Qu'elle vive long-temps pour honoier son père!
« Astre pur et nouveau dont s éclaire la terre,
» Quel mortel , quel qu'il soit, pourrait la mériter?
« S'il était à ce prix un prodige à tenter!
« Juste ciel! — Malgré moi ton amour m'intéresse;
K J'estime ta valeur, j'aime à voir ta jeunesse,
« Ta figure me plaît. Que sais-je enfin? Dans toi
« J'admire avec plaisir ton courage et ta foi.
« L'amour sur-tout aspire à vaincre les obstacles,
« Et de tout temps, dit-on, enfanta des miracles.
« En faveur de ma fille, oui, je pourrai céder;
« Mais apprends à quel prix je veux te l'accorder.
« — Est-il vrai? — Le voici : sur cette côte aride,
« Tu vois de ce chemin l'escarpement rapide :
« Oui, sans aucun repos, oui, si d un même pas,
« Tu peux jusqu'au sommet la porter dans tes bras,
o Ma fille est ta conquête, et ma main te la donne.
« Que le château l'apprenne, et que la cloche sonne.
« Je ne chercherai point à te la contester.
« J'ai dit. Voilà ma loi , tu peux te consulter. '"
Edmond triomphe. Il sort. « Mais où Caliste est-elle? « ])il-il. Voilà le mont dont le sommet m'appelle.
Caliste vient vers lui. « Va, j ai tout entendu, Lui dit-elle en tremblant. Le voilà donc rendu Ce triste arrêt d'orgueil et d'un dépit barbare! Puis-je, hélas! t'expliquer comment il nous sépare! Mais resj)ectons un père. Eh! ne vois-tu donc pas, Trop malheureux Etlmond, que tu cours au trépas? — Caliste, dit Edmond, va, ma victoire est sûre. Ton père dans mes feux n'a pu voir qu'une injure. Cependant pour son gendre il vient de m'accepter, Si par un noble effort je peux te mériter. J'ai souffert doucement ses dédains que j'oublie: Mais c'est en promettant lui-même qui se lie. Non , je ne croirai pas que mon pressentiment Ne soit rien qu'un vain songe et l'erreur d'un amant. Vois-tu ce beau vallon , ces eaux et ces ombrages , Ces fleurs, ce ciel d'azur, paré de ses nuages, Tous ces joyeux pasteurs de tant d'heureux trouf>eaux , Étrangers, peuple, amis, et noblesse, et vassaux, Qui tous, avec ardeur, de tous côtés s'y rendent. Dont les cœurs sont pour nous, dont les yeux nous attendent' Vois-tu ce toit d ermite et son humble clocher. Où deux tendres pigeons viennent de se percher? Ils sont de notre amour l'image heureuse et chère. Songe à ce doux augure, aux désirs de ma mère. Au grand saint que pour nous j'implore en ce grand jour y
poÉsn:s DIVERSES. 349
« À ce ciel j)rotoctc'nr d'un innocent amour.
« Ne détruis point d un mot mon bonheur (jui s apprête.
n Laisse-toi par pitié devenir ma conquête.
« Aurais-je pu te perdre, ayant pu t'acquérir ?
« Non, tu ne voudras pas voir ton Edmond mourir.
« Ton cœur m'en est garant. — Quand je te dois la vie,
« Par moi la tienne, hélas ! te serait donc ravie !
« C'est donc là, cher Edmond, mon déplorable sort,
« Que pour mes jours sauvés tu me doives la mort.
« Mais vois-tu bien ces rocs, cette côte effrayante?
« Ce chemin dans les airs? — J'en ai bravé la pente;
« J'y connais tout, une herbe, une pierre, un buisson.
« Quand le chêne est gelé , quand brûle la moisson ,
« J'ai parcouru cent fois ce roc si formidable;
« Chasseur dans nos forêts, agile, infatigable,
« Des muscles du chamois j'acquis la fermeté,
« Ses sauts, ses bonds hardis, son intrépidité.
« Ma force est mon secret, et ton père l'ignore.
« Il l'entendra bientôt, cette cloche sonore.
« La hauteur de ce mont m'inspire peu d'effroi.
« — S il décroît à tes yeux , il s'agrandit pour moi.
" Écoute, cher Edmond : nous respirons encore. ■»
« Voici de ton amour la faveur que j'implore.
« Tu sais quel est mon cœur; tu crois bien, entre nous,
« Qu'aucun mortel jamais ne sera mon époux.
« Edmond, vole aux combats et délends-y mon père.
« Moi, je m'en vais à Dieu, dans un saint monastère,
« Sous le voile sacré m'enchaîner par des vœu.x.
35o POÉSIES DIVERSES.
,^Ht « C'est là que , dans mon deu il , je prîrai pour vous deux .
< En causant ton trépas, j'eusse été criminelle. ' À mon devoir, à Dieu , je resterai fidèle;
Et dans mon cloître , Edmond , mon cœur moins agité
Gémira d'un malheur qu'il n'a point mérité.
Allons, séparons-nous. — Eh ! le puis-je, Caliste,
Quand, mort à l'univers, c'est dans toi que j'existe,
Par toi que je respire, à toi que j'appartien?
Quand mon cœur n'est vi vant qu'en battant sur le tien ?
Allons, séparons-nous, (^uels mots ! J'y dois souscrire.
Mais ces mots si cruels, as-tu pu me les dire?
Te perdant pour jamais, que mon cœur va souffrir!
Mais, grâce à ma douleur, je suis sûr de mourir.
Toi que j'eusse vaincu, sommet cru si terrible, (Car est-il un prodige à l'amour impossible?) Que je t'appelle au moins , dans mes derniers momens , La côte ou le tombeau des malheureux amans! S'il est quelque pitié chez la race nouvelle, Ce nom vivra long-temps sur les bords de l'yVndelle. On publira qu'Edmond, dans l'esclavage né. Au plus beau des hymens fut jadis destiné; Qu'il allait plein d'amour, d'accord avec son maître, Conquérir un bonheur, qu'il méritait peut-être. Caliste dit un mot : ce mot dut lui ravir Conquête, amante, épouse; il ne sut qu'obéir. — Eh! ne le sais-je pas, qu'Edmond m'honore et m'aime? « Que pour moi son respect, sa tendresse est extrême?
POÉSIES DIVERSES. 35i
« Pour y croire, ai-je eucor besoin do tes discours?
« Ne me souvient-il plus que tu sauvas mes jours?
« Ai-je vu tant d'amour avec indifférence .'
« N'est-il entre nos cœurs aucune intelligence?
« Est-il un de tes vœux que je n'entende pas?
« Crois-tu qu'avec effort je fuirais dans tes bras? "
Il l'enlève à ces mots. Chargé de son amante, Il semble au haut des cieux la porter triomphante. Il croit tenir un ange, un divin protecteur, X^ui pour lui du ciel même a fait fuir la hauteur. Il ne se hâte pas, mais sa marche est égale. Si tu pouvais, Amour, abréger l'intervalle! Enfin de la moitié tout l'espace est franchi. Son pas n'a point changé, son corps n'a pas fléchi; Son fardeau le soutient, il en est idolâtre. On dirait dans ses bras, pressant vin corps d'albâtre, Qu'il porte la Pudeur, ce trésor précieux Qu'il dérobe à la terre, et qu'il va rendre aux cieux. Tout le coteau sur lui tient la vue attentive. On crie : « Encore un pas! » Il s'efforce, il arrive.
Mais déjà du château la cloche a retenti.
L'amour a triomphé, l'orgueil est averti.
Couple unique, oui , la terre et le ciel vous couronne.
De joie et de transport tout le vallon résonne.
On court. Tout applaudit, les bois par les échos,
ï/x\ndelle par ses chants et ses fleurs et ses flots.
On veut de la Saint- Jean lorsque Thymne s'apprête,
Des deux amans aussi (jue ce jour soit la fête.
Soiidnin tout semble mort, se tait; rien ne répond;
On soupçonne en tremblant ce silence profond.
Qu'est-il donc arrivé? L'on s'interroge, on tremble.
On veut voir les amans, on veut les voir ensemble.
Un vieil ermite, hélas! les suivait d'un peu loin :
Il vit tout, conta tout. « Pieux et tendre soin!
« C'est là, dit-il, qu'Edmond la déposa vivante,
r< Là, qu'expira l'amant, là qu'expira l'amante.
« Ils venaient à la fin d'épuiser leur malheur :
« Lui mourut de fatigue , elle de sa douleur. >»
Ce bruit vole et s'étend sur cette côte immense.
On gémit, on soupire, on descend en silence.
Un orage imprévu troubla les élémens.
Déjà la tombe unit le corps des deux amans.
Deux colombes, dans l'air, d'une voix gémissante,
Semblaient redemander et l'amant et l'amante.
On suit leur chant plaintif et leur vol égaré.
Enfin sur le tombeau le jour s'est remontré.
On presse avec respect cet asile fidèle ;
On plaint leurs chastes feux, on plaint leur fin cruelle;
On veut qu'un véridique, un sensible discours
Apprenne à l'avenir de si tendres amours.
Leur candeur, leur beauté, leur commune aventure
Frappe, atteint tous les cœurs, y saisit la nature.
Des amans , des époux , leurs noms sont révérés ;
On baise leur cercueil, on croit leurs corps sacrés.
POESIES DIVERSES. iyi
Us s'aiment dans les cieux. Côte illustre et funèbre. Garde encor dans mille ans cette tombe célèbre! Amans, sur vos mallieurs puis-je encor m'arrêter? Hélas! ma muse en pleurs a peine à vous chanter. Vallon , qui m'étaliez sur vos rives fécondes Et les plus belles fleurs , et les plus pures ondes ; Echos, bosquets d'Andelle, à qui par vos zéphyrs Nos tiniides amans confiaient leurs soupirs, Sur eux d'un même vol (juand la mort vient de fondre, Si vous les appelez, que dois-je vous répondre? Edmond et sa Caliste, hélas, sont disparus; Caliste et son Edmond ne nous reverront plus.
ENVOI
À MADAME HAUGUET. ^
Vous l'avez désiré , ma musc s'en fait gloire; Puissé-je consacrer au temple de mémoire
La Côte de vos deux amans !
Pourquoi Racau , Ségrais , Malherbe , en vers charmans . N'ont-ils pas pris plaisir à conter leur histoire?
Tous trois n'ctaient-ils pas Normands?
Aux pieds de Rhadamanthe, à titre de poète. Je vais donc comparaître, assis sur la sellette. Notre bon Andrieux n'est pas un doux censeur. S'il sent très vivement, il juge avec froideur. La raison est un fort d'où jamais il ne bouge. 3. 9.3
Tout manuscrit lo craint, et mes amans ont peur
Devant son niaiulit ( ravon rouge.
Mais j'en chéris le trait, je iiroflre à sa rigueur. Tout est pur dans son goût , tout est viai dans sou cœur.
Vous à (jui les beaux arts, le bon goiit rend hommage, Que charme d'Hélicon l'harmonieux langage;
Vous que vit naître aux bords des mers Dieppe, ce frein puissant de ISeptune en furie, Pour être notre nmse , en inspirant nos vers ;
Vous que les Oraces ont nourrie;
Fille aimable de la Neustrie, Oui, le môme penchant nous entraîna vers vous.
Dès long-temps vous voyez en nous.
De nos vœu,\ confondus, toujours, par-tout suivie,
Deux amis tendres et jaloux
Du plaisir de chanter vos goûts,
Et du bonheur de votre vie.
Quelle ardeur vous anime à créer des forêts?
Bravant les acjuilons, le soleil et ses traits,
Sur des monts, sur des rocs, devançant sa lumière.
Vos prévoyantes mains, avec un cœur de mère.
Sèment pour vos enfans, dans des sillons pierreux,
L'espoir déjeunes bois qui vieilliiont pour eux.
L'avenir est un champ plein d'attrait et d'attente.
Du géant des forêts la tête triomphante,
En jour, vous dites-vous, de ce gland sortira;
Ce que je prête au temps, le teni])s me le rendra. Dès aujourdliui je goûte un si cher avantage. Croissez, chênes, croissez pour ma belle sauvage! Est-il bien viai? par vous une lorét naîtra! Que de nids et d amours! Chacun y trouvera Son charme et son repos, ce vrai plaisir des sages;
Philoméle, des ruisseaux frais;
Les nymphes, des antres discrets;
Et les poêles, des ombrages.
Mais dans Tart hasardeux de bien conduire un four, xT'entends vanter par-tout votre talent suprême. Un four!... C'est quelque chose. Eh ! si chez vous un jour Je suivais Andricuv pour en juger moi-même! Le four, je m eu souviens, fait d excellens desserts! Si nous sommes contens, vous aurez dans nos vers Un temple sous le nom de Vénus-Pâtissière, Avec de beaux bras nus, une taille légère. Quel plaisir de vous voir occuper sous vos lois Tant de petits Amours, ravis de leurs emplois, Ces jolis petits dieux , cteiidant la galette, Dorant le macaron , sucrant la tartelette! Sur vos gâteaux exquis , qu'on s'arrache et qu'on craint , Leurs carquois sont gravés , votre chiffre est empreint. Le bonnet sur loreille, agitant la serviette. Rangés autour de vous, je les entends crier: « Vénus pour son plaisir pâtissière s'est faite. « Quel honneur pour notre métier !
" Oui , Venus dans Paphos a laissé sa parure. « Son pied nu presse à peine une étroite chaussure; « A tous ses mouvemens le lin sait se plier; « Elle s'est mise en juste, en simple tablier; « Mais elle a gardé sa ceinture. »
Pour changer nos plaisirs , aimable en cent façons . Sans peine, à votre gré, vous prenez tous les tons. Vous restez toujours vous , c'est-à-dire une Grâce , Qui plaîL toujours, jamais ne lasse.
Votre esprit est de même. Il est naïf et fin , Et solide et léger, comme il vous plaît, enfin. Vous nous rendez le vrai , vous parez la toilette. Belle vous êtes née, et le serez toujours.
C'est un don de votre planète
D'être belle dans vos atours ,
Dans vos habits de tous les jours,
Et même de lôtre eu cornette.
Mais tout sied quand on plaît , mais tout sert aux amours.
Faut-il gagner nos cœurs, que rien ne vous alarme! O femmes 1 quel pouvoir vous fut donné sur nous ! Nous naissons vos amans , nous mourons vos époux ; Nous prenons, enchantés d'un regard, d'une larme, Le bonheur dans vos yeux, des lois à vos genoux; Kotre unique pensée est d'être auprès de vous." C'est notre premier vœu , c'est notre dernier charme.
POÉSIES DIVERSES. .ir>7
Contrn vous cVst en vain que la raison nous arme: Et les plus vieux sont les plus Tous.
Les Parques ont chargé mon fuseau d un loii^j âge; Leurs ciseaux vont s'ouvrir pour trancher leur ouvrage . Adieu, ma tendre amie, adieu, je cède au temps. J'aurai chanté pour vous la Côte des Amans. Al-je rempli vos vœux? Le croirai-je? Je n'ose. Maintenant affaibli , mon luth est peu de chose. Mais le cœur met du prix aux plus humbles présens : Murmurant votre nom dans ses derniers accens, Près de vous , après moi , permettez qu'il repose.