POUR UNE FKTF. A LA VIEIL LESE
Formidables remparts d'inégale structure,
Qu'aux premiers jours du monde éleva la nature ,
Énorme entassement de rocs audacieux
Que l'œil surpris voit croître et monter jusqu'aux cieux ;
Dépôt de longs frimas qui blanchissent vos têtes,
D'où tombent les torrens, oii sifflent les tempêtes;
Inaccessibles monts où l'aigle des Romains
S'étonna qu'Annibal eût créé des chemins ;
Rochers majestueux, perdus dans les nuages,
Je m'élève avec vous par-delà les orages.
Daignez me recevoir, sommets religieux,
Où l'esprit des mortels commerce avec les dieux!
Mais , ciel ! en gravissant vers sa voûte infinie ,
Des Alpes à mes yeux se montre le génie,
Que couvrent tout entier, et ses longs cheveux blancs.
Et sa barbe mêlée à des glaçons pendans.
De givre et de frimas sa tête est hérissée.
'< Oui , dit-il , s'agitant sous sa neige entassée,
« Tes pieds fdulont ce mont qui, seul, par sa hauteur,
« Des monts les plus hardis, hardi dominateur.
Gy. POESIES DIVERSES.
Sous mille hivers nouveaux, mille glaces nouvelles.
Entoure ses manteaux de fran.'jes éternelles,
Se grossit en colosse, et ujontc et prend le pas
Sur cent autres gôants, armés de leurs frimas.
Mais parmi ces débris cpi'au loin ton œil embrasse.
Mer fougueuse et glacée, a^tu vu dans l'espace,
En sa niasse effroyable, un mont qui, comme lui.
D'un chaos de frimas est le centre et l'appui ;
Qui pompe jusqu'aux cieux les fleuves qu'il fit naître.
Seul rival du Mont-Blanc, si quelqu'un pouvait l'être,
Le Pic de la Terreur? C'est dans leur double sein ,
Des eaux que boit l'Europe immense magasin ,
Que filtrent à travers leurs entrailles humides
Ces torrens écumeux , ces fleuves, si rapides
Qu'on enjambe à leur source, en ne s'en doutant pas :
L'Aar et le Tésin , le Pihône avec fracas
Tombant, précipitant ses turhvdentes ondes,
Arrachant et ses bords et ses digues profondes;
La Reuss, entre des rocs, heurlant, tordant ses pas ;
Le Danube au long cours , et le Rhin au cent bras.
Tous jumeaux parvenus, chacun, dans son allure,
Garde l'air, la fierté, l'élan de la nature;
Tous nés libres , sans fers , ils portent , sous des rois ,
Leurs flots à l'Italie, aux Germains, aux Gaulois,
Dans de superbes lits roulent une eau féconde ,
Et descendent du ciel en bienfaiteurs du monde.
Oui, d'un pied montagnard, tu presr.es mes glaçons.
Mes Alpes, et non l'art, t'ont dicté leiu-s leçons.
p 01': s IF s DivrnsKS. ^^G^
« Né Idiii <lo nos lotions, In viens rlu'r< lier pont-ètrr » T.e toit et les Irinuis (jni t'aniaionl tin voir naître: « Je lis dans tes désirs : va, le ciel est serein ; « Voici la Tarantaise, et c'est là ton clieniin. > Sous sa glace, à ces mots, le vieillard se letire.
Je descends : du vallon le doux penchant m'attire.
O champs semés de fleurs ! ô fertiles ruisseaux !
Fontaine où vont le soir s'abreuver les troupeaux.
Salut! Je vous vois donc, innocente prairie,
De mes simples aïeux vénérable patrie.
0 mon père! c est là que tu reçus le jour;
C'est là que ton berceau, que ton premier séjour.
De ta présence cncor me rappelle les charmes.
De mon deuil éternel reçois ici les larmes.
Que je rends grâce au ciel, qui, sage en ses faveurs,
IM'a laissé pour tout bien et ton sang et tes mœurs !
Mon cœur forme du tien, plein de ta chère image,
S arrête avec transport sur ce doux paysage.
J'y vois par-tout empreint le doigt de la vertu
Qui toucha ton berceau par tant de vents battu.
Qu'entends-je? O bruit heureux ! fête auguste et rustique î Joyeux dans ses rochers, tout le peuple helvétique, Par un vin solennel, par des vœux éclatans. Va rendre, sous le ciel, hommage aux cheveux blancs. Salut, banquet sacré! Vieillard! je vais m'y rendre.
Et toi , par qui cent fois Haller nous fit entendre
Et sa superbe lyre et les plus nobles chants,
Et toi, tendre Oessner, tes clialiiMuaux touchans;
Lorsque j'admire ici, plein de tant de merveilles.
Nos glaciers dans les airs , à leurs pieds nos abeilles ;
Vois, muse, avec plaisir, rassemblés dans nos champs,
Consacrés par leurs mœurs , embellis par les ans,
Ces vieillards, ces Nestors, dont ce jour est la fête :
Tout à la célébrer nous invite et s'apprête.
Nos lis exprès pour eux croissent dans le vallon;
Pour eux en doux zéphyr s'est changé l'aquilon.
Si jamais de nos jours le torrent ne s'arrête;
Si huit lustres doublés vont peser sur ma tête;
Enfin, si sur ma tombe un reste de vigueur
Ranime encor mon sang, et fait battre mon cœur,
Muse, pour nos vieillards enflamme aussi mon zélé.
Fais luire sur mon front une flamme nouvelle;
Fais de tous les côtés, en hâte, à mes accens,
Descendre de leurs monts leurs femmes , leurs enfans ,
S'offrir à mes respects leur long pèlerinage ,
Leurs travaux , leurs vertus, la paix du dernier âge,
Et sur leurs cheveux blancs pleuvoir avec des pleurs
Notre encens et nos vœux, et des chants et des fleurs.
Il est un bourg fameux par ses exploits antiques. Bourg qui donna son nom aux cantons helvétiques. C'est là que Tell vainqueur s'offre sur tous les monts. Aux bords de tous les lacs , debout sur tous les ponts ,
POÉSIES DIVERSES. 3Gj
Tenant encore en main cette flèche aguerrie Qui frappa l'oppresseur, et sauva sa patrie.
Déjà vers ce canton , libres et vertueux ,
S'avancent nos vieillards d'un pas respectueux :
Tous ont servi la Suisse au printemps de leur âge.
Aïeux, femmes, enfans, épris de ce voyage^
Pour fêter la vieillesse ont quitte leur séjour.
Je vois tous les îNestors que Zuricii mit au jour;
Berne, Lucerne, Uri, pays rude et sauvage,
Fait pour la liberté, dont Tair plaît au courage;
Zug, Claris, Undervald, couverts de leurs forêts,
Où l'if fut consacré pour en tailler des traits ,
Où la paix le travail, et l'équité demeure.
Je vois partir aussi Fribourg, Bàle et Soleure;
Suivre Appenzel, si cher aux pasteurs, aux troupeaux;
Et Schaffouse, assourdi du fracas de ses eaux.
Chacun de ces cantons, par le choix le plus juste,
A fourni son vieillard à ce sénat auguste.
Les chasseurs, l'arc en main, escortent leurs vieux ans:
Les mères par leurs mains font toucher leurs enfans.
Avec joie, à leurs yeux, cette épouse nouvelle.
Montrant son jeune époux , montre aussi qu elle est belle.
On recueillit pour eux au pied d'affreux glaçons
Un miel qui s'argenta parmi l'or des moissons.
À leur touchant aspect, qui charme la nature,
Les Alpes semblent voir leur plus noble parurs.
36b POtSIKS DINEUSES.
Mais sur un lac brillant, dans des monts resserré, Aussi pur que le jour, sous un ciel azuré, Dans des bateaux fleuris, innombrable flottille. Se pressent tous d'entrer, fils, aïeul, mère et fille. Des brocs de vin , du lait, des fruits, l'apprct enfin D une (('le |(id)rK|ue et d un vaste festin.
Déjà tous nos vieillards, qu un pieux zèle anime, Du plus baut des rocliers vont atteindre la cime. Les voilà près du ciel, sous un temple sacré, Où de bouclie et de cœur sans faste est adoré Ce Dieu qui réprouva la richesse et la gloire, (^ui du Samaritain nous a conté Thistoire, A béni les enfans, et, quand le vin manqua, Fit son premier miracle aux noces de Cana.
D'ifs et de vieux sapins une forêt perdue
Sur le bo]d du rocher s'avance suspendue.
Là, sous eux, des enfans, par leurs mères penchés,
Peuvent voir ces vieillards de tous les yeux cherchés.
Celui dont cent vingt ans font contempler la léte,
Avec eux sur ce bord et se montre et s'arrête.
Il voit d'aïeux , d'époux , de femmes , et d'enfans . Sur un lac de cristal des nuages vivans. Il voit sur tous les monts dont ce lac s'environne Tout un peuple indompté dont la stature étonne, Tous nés de ces guerriers , géants dans les combats ,
Au front caliiio, à l'œil simple, aux lorniidables bras, Qui laissaient leur charrue , et dont les mains terreuses Usaient aux cliamps Je Mars les haches monstiueuses. Il voit de ce canton les cieux de pourpie ornés, Et de leurs hauts sapins ses sommets couronnés,
À l'aspect du vieillard leur ame est attendrie.
Cet intérêt si cher, l'amour de la patrie,
Ces femmes, ces enfans, ce temple dans les airs.
Ce lac, ces monts par-tout de citoyens couverts,
Ce soleil des étés , qui , par ses feux propices ,
A mûri leurs épis au fond îles précipices.;
Ce silence attentif, ces tloux zéphyrs eirans,
Qui semblent dans leur course assou[)ir les torrens;
Ces fronts patriarcliais que rÉternel couronne,
La paix, déjà céleste, oîi leur cœur s'abandonne;
Tant d'amour que vers eux font monter tous les cœurs;
Ces enfans sur leurs fronts laissant tomber des fleurs ;
Tout charme, tout séduit. Ce cri vers lui s'élance :
« Vieillard, bénis la Suisse! — Ah! leur dit son silence,
« À Dieu seul appartient la bénédiction.
« — Eh bien ! répondent-ils, bénis-la dans son nom. »
Alors sa main se lève, et soudain tout s'incline;
Sur eux descend le flot de la bonté divine;
Et soudain tous les bras sont levés vers les cieux.
Le lac frémit au loin d un souille harmonieux.
Chaque barque a son chant, chaque festin s'apprête.
Mille drapeaux flotlans eu si(;nalent la icte.
Ces vieillards si chéris sont des objets sacrés :
Sur le cœur des aïeux leurs enfans sont serrés.
On boit les tosts, on pleure, on s'écrie, on s'embrasse.
Le vin pur a comblé la plus énorme tasse.
Jusqu'au fond, en Taimant, on voit le cœur humain.
Tout Suisse aborde un Suisse en lui serrant la main;
Des bergers d'Appenzel la flûte est déjà prête.
Uri de ses cornets fait mugir la tempête;
Le temple s'ouvre. On sonne; et le chamois bondit.
Du haut de ses .sommets le Mont-Blanc applaudit;
Et d'échos en échos 1 helvétique alégresse
Répète : « Honnem- à Dieu ! respect à la vieillesse. -
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