‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 68 sur 97 · LES TROIS AMOURS · texte numérisé non relu

LES TROIS AMOURS

Amouii, Anioui-, qu(î ton sceptre est puissant! La jeune sœur, sous 1 aile de sa Jiière, Charme, est charuiée, et suit son petit frère. L'instinct nous ])arle, on se cherche en naissant. jNIais vous, encor toute simple et novice, Ma helle enfant , d'où vient cette pâleur? Oui , vous souffrez , j'en reconnais l'indice. Qu'il était vif votre teint dans sa fleur! Il s'est flétri votre joli visaj»e.

À votre front l'auiour fait un outrage : L'hymen bientôt lui rendra sa coideur.

Pourquoi rougir? Tout cœur sensible et sage (C'est là le but) va droit au mariage. Vous soupirez; mais est-ce un si grand mal Quand on aspire à l'anneau conjugal?

De mille attraits ce tendre amour abonde. Il plaît, surprend, enchante tout le monde. Mais gare! gare! il trouble la raison.

C'est du nectar, c'est aussi du poison.

Il fait le calme, il souffle la tempête. Il vous rend sage, il fait tourner la tête. Point de milieu. Mais il est tel vaurien, Doux égoïste, adroit comédien, Faisant des vers, et que la grâce pare, Tels que l'étaient et Chapelle et La Fare, Chaulieu, Ninon, Voltaire, et telles gens. Francs libertins, pour le vice indulgens. Un bon Scapin, veut-il vaincre une belle, Cent fois la nomme adorable et cruelle; Il peut pleurer, tant qu'il veut, à propos; Et, s'il le faut, aller jusqu'aux sanglots. Je le sais bien : ce sont des misérables; Mais par malheur ce sont les plus aimables. Femmes , fuyez , fuyez tous les amans ; Fuyez plus fort, lorsqu'ils sont plus charmans. L'honnête hymen n'est pas fait pour leur plaire: Il est trop pur, trop doux, trop sédentaire. Ailleurs si gais, tous ces brigands heureux Presque toujours sont maussades chez eux. J'en ai connu : cette volage engeance Vit en houssards, et hait la résidence. Hvmen ! Hymen ! sage et ferme en tes vœux , C'est le bonheur, non les ris que tu veux. De ton flambeau , si propre à nous conduire , La chaste abeille aime à pétrir la cire ; Dans tes nœuds sûrs l'Amour mit les douceurs De son miel pur, tiré du sein des fleurs.

POÉSIES DIVERSES. 'i-j'i

Que j'aime, Hymen, ton ardeur innocente.

Sensible, c(;ale, et non pas dévorante!

Que Clytemnestre immole Ayameuinon,

Le roi des rois, le vainqueur d'Ilion ;

Ou qu'Hermione , en son dépit funeste ,

Fasse égorger Pyrrhus des mains d'Oreste,

De ces forfaits je frémis révolté.

Avec ma femme, heureux, libre, enchanté,

Je vais des bois chercher les frais ombrages.

C'est dans les bois que sont les bons ménages.

Tous ces oiseaux nous promettent des nids ,

Ces nids des œufs, et ces œufs des petits.

Nids et berceaux, oui, votre seule image

Des maux d'hymen nous paye et nous soulage ;

Car l'homme souffre, et toujours souffrira.

C'est là son sort. Mais qui m'inspirera

Sur cette terre en tourmens si féconde,

Où tant d'horreur, tant d'injustice abonde,

Plus de pitié? C'est une mère en pleurs,

Criant : « O mort! pourquoi, dans tes rigueurs,

« M'arraches-tu ce que j'ai mis au monde,

« Ce fds si cher, mon jeune et tendre enfant,

« Que j'ai nourri , j'ai formé de mon sang,

« Et qui n'est plus? — Mais , lui dit un saint prêtre,.

« Souvenez-vous que Dieu seul est le maître ,

« Et qu'Abraham sur son fils bien-aimé

« Leva jadis son bras d'un fer armé.

<. Il se sounul. Pourtant il était père.

yi POESIES DIVERSES.

« Concovcz-vous sacrifice plus }jrantl?

« — Non, Dieu jamais, reprit-erie à l'instant,. « jN'eùt exiyé cer cfTort «lHuc nu-re. »

C est cet instinct dans les entrailles né, Qui peuple encor ce globe infortuné.

Chez nos fermiers, l'oiseau le plus timide Pour ses poussins arme un hec, intrépide. Remarquez-vous, dans la saison des nids, En voletant le long des blés jaunis, La perdrix fuir? Sa tendresse peureuse Pour ses enlans contrefait la boiteuse, Piit du chasseur; et, pour les protéger. Sur elle seule attire le danger.

L'entendez-vous la pauvre PliUoméle Qui , dans ces bois , à son long deuil fidèle. Demande, appelle, et rappelle toujours Ses chers petits, doux fruits de ses amours,. Qu'un dur -enfant a de sa main légère, Tremblans et nus, arrachés sous leur mère? Sur un rameau, là, seule, en sa douleur, La nuit l'entend lamenter son malheur : Le jour renaît, tout s'éveille; et l'aurore Sur son rameau lentend gémii" encore.

Mais par l'amour au chaste hymen conduits , Voudrions-nous renoncer à ses fruits?

(jh ! (ju'il est doux de voir ce qu'on fit naître! Amour, hymen, berceaux, voilà notre être.

PO KSI K s DIVKRSKS. i;^

r»ien il est vrai tjiie l on craint en aimant. C'est là ilu bail la char{je trop pesante. Mais (In l)onheui' compense ce tourment. N'en cloutons point, c'est une loi constante : Aimer, c est craindre, et craindre c'est souffrir. C'est un vrai mal qui naît de l'ordre même. Le ruisseau comt, 1 œil voit, notre cœur aime. Que faire, hélas! N'aimer plus?... C'est mourir.

VERS

Pour mettre au bas du Portrait de M. l'Ahhé DE L.\ F.\GE, célèbre Prédicateur.

TorcHANT, noble, entraînant, et sulilimeon son ?t\ le. Ce célèbre orateur, doux, simple, humble chrétien, La Page aima Dieu seul, et compta tout pour rien. Prier, servir l'Eglise, et prêcher l'Évangile, Ce fut là son éclat, son bonheur, et son bien.

SjCy POÉSIES DIVERSES.

REMERCIEMENT A MADAME HAUGUET.

Quelle aimable nymphe me donne Ce superbe bonnet du plus riche velours , Du vert le plus charmant? En ceignant ses contours^ De feuilles , de fruits d'or , un laurier me couronne ;

Une houppe , en le surmontant , Se lève et fait briller l'or le plus éclatant

Des épis que Cérès moissonne.

Par Hélène , à Lacédémone , En secret, pour Paris un bonnet fut brodé : Atride et Troie en cendre ont vengé cet outrage. Mais , des doigts les plus purs heureux et chaste ouvrage , Le vôtre innocemment vient de mètre accordé. Ciel! et c'est sur mon front, avec des doigts de rose, Sur ce front surchargé par les glaces du temps »

Où de près de quatre-vingts ans, Avec tant d'autres maux, l'énorme poids repose.

Pour cacher quelques cheveux blancs ,

Que votre jeune main le pose.

Hélas ! à vos beaux yeux c'est l'hiver que j'expose, Quand vous offrez aux miens la reine du printemps;

Car zéphyr me Ta dit : oui , vous avez nom Flore; Et puis, on n'a qu'à voir le teint qui vous colore. Tout est commun, crédit, pouvoii- et volontés.

Entre vous autres déités; Ce que l'une ne peut, une autre le peut faire. Chez les hommes, les dieux, en amour, en affaire,

Cela met des facilités.

Or, le ciel nous cacha (dans quel lieu? je lignore)

Une fontaine qu'on implore Contre la loi du temps. Vieux sages, ou vieux fous, Nous aurions grand plaisir à nous y plonger tous. Si pour moi vous disiez un mot à la déesse De ces magiques eaux qui rendent la jeunesse,

Je vous devrais mes nouveaux jours.

Ces eaux réchaufferaient mes premières amours. Oui , c'est vous , vous voilà , mes maîtresses chéries , Ma tragique pitié , mes tendres rêveries ,

Et mes saules, et mes prairies, Et ces amis si bons ! Du repos seul jaloux , Flore, je reprendrais mes penchans les plus doux ,

Toujours pasteur, toujours poëte;

Et sur ma lyre et ma musette Et mes vers et mes chants vivraient encor pour vous.

Quoi ! du bonnet le plus charmant Vous m'aurez fait le don , et mon remercîment N'a pas dit que c'est moi qu'un tel présent enchante î Quoi! deux grands jours entiers j'ai gardé le secret l

:!78 POÉSIES DIVEllSES.

(".'osL irop. Je suis Fruii'^-ais, mon boiihouiiiic loiirmente J'éciis mon nom sur mon l)onnet.

VERS A UNE IinUJNDELLE.

Bonjour, ma petite hiromlelle;

Allons, jase et me renouvelle

Ton charmant cacjnet du matin ,

Si gai , si joli , tel enfin

Qu'il doit plaire à tout honnête homme.

Quant au scélérat , tu lui dis :

« Tu seras pris; tu seras pris. »

Oui , cela sera : c'est tout comme.

Du ciel on ne se moque pas.

De tes chants et de tes ébats ,

Goûte en liberté tous les charmes;

Sur tes petits sois sans alarmes ;

De doux mets fournis leur repas ;

Avertis-moi bien de Forage ;

Suis les zéphyrs , crains nos frimas ;

Sois heureuse en tous les climats;

Si tu pars , adieu , bou voyage 1

Mais tu reviendras, Tan prochaii»,

Recoiiiiiiciircr Ion petit tinin

Au haut (le mou lioisième éfafjo.

l'iiis nos emplois nous rcpreutlrous ;

Toi, sous des tours, sous des coruiclies.

Tu chasseras aux mouclierous;

Sur le Parnasse, aux environs.

Moi, je prendrai (les hémistiches.

Comme toi, je monte et descends.

Tu fends lair, parcours les étangs.

Vas , reviens , sans lasser ton aile ;

Et tu nous fais voir, en volant,

OEil de feu , petit ventre hlanc.

Plume noire, et fuite éternelle.

Ta liberté m'est naturelle.

Comme toi jlannonce et pressens.

Et dans mes rêves innocens

Je nie fais petite hirondelle.

Parfois , sur le plus haut rocher ,

Si du ciel j ose m'approcher ,

Le faut-il? sans que je m'afflige ,

Je rase la terre et voltige.

Dans les airs, comme un bon nocher,

Ou je tends ma voile , ou m arrête :

Sans trop craindre et nreffaroucher ,

Dans un trou je sais me cacher ,

Pour laisser passer la tempête.

Éole a lâché tous les vents,

L'Athos voini tous ses torrcns»

38o POESIES DIVERSES.

Jupiter a pris son tonnerre.

Eh mon Dieu! qu'a donc fait la terre?

J'ose à peine entrouvrir les yeux; Puis , j essaie à lever ma léte ; Puis, à voler mon aile est prête; Et puis me voilà dans les deux, Goûtant l'air, voyant fuir l'orage; Et je vais cherchant en tous lieux Où je puis encor, grâce aux cieux.

Recommencer un doux ménage.

Je te vois souvent dans tes nids Porter ta proie à tes petits , Par leur bec avide invoquée :

Jadis, à mes pauvres enfans, Rians , jouans , et m'appelans , J'apportais aussi la becquée.

À nos goûts , nos mêmes pcnchans , Soit à la ville , soit aux champs , Nous demeurons toujours fidèles.

Mais , hélas , je n'ai point tes ailes Pour me dérober aux médians.

Que de fois, en mes plus beaux ans.

Recueilli par ma tendre mère , Sous sa fenêtre hospitalière.

Dans mon lit j'entendis tes chants!

Tous deux nous avions des enfans.

Je m'en souviens bien , je fus père.

POÉSIES DIVERSES* J8i

Et vers le soir, dans nos vallons , Sous la voûte et près du vitra^je De <:|uelque église de village, Avec un de mes compagnons , J'allais chercher tes jolis sons Et la douceur de leur présage.

On eût dit que dans le saint lieu Tu venais rendre grâce à Dieu De t'avoir donné la pâture.

Ta vitesse, et ton vol charmant.

Du bonheur source immense et pure, N'est-ce pas lui dans la nature Qui met par-tout le mouvement, Et la vie, et le sentiment?

N'est-ce pas lui , pauvre hirondelle.

Qui d'un monde à l'autre t'appelle, Qui te fait jouer dans les airs, Comme moi jovier dans mes vers?

Lui qui jette au loin sous la neige, Pour les rennes de la Norwége, Et la mousse et ses velours verts, Qui creuse au Lapon son asile, Et par qui le chameau docile Franchit le brasier des déserts?

JMais cet esprit qui nous inspire , Dont on suit le charme et l'empire , D'où vient-il? Le savons-nous bien?

38'^ POÉSIKS DIVERSES.

C.'est un charme qui nous entraîne; C'est un don : témoin La Fontaine, Qui l'avait, et n'en savait lien.

Comme toi, {jentiile hirondelle, Cliétif et mince, sur mon aile.

Je vole errant dans Tiinivcrs.

Nous puisons dans les mêmes sources Cai- par instinct tu fais tes courses.

Et par instinct, je fais mes vers.

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