‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 69 sur 97 · MON PORTRAIT · texte numérisé non relu

MON PORTRAIT

Sans le prévoir, Jean-François fut auteur. La tragédie eut pour lui mille charmes. Trop loin peut-être il porta la terreur. Et la pitié, douce source de larmes.

De père en fils Allobroge il était.

Vers ses rochers , poétique héritage , Un vif instinct, certaine humeur sauvage. Dans ses chagrins fortement l'appelait.

Simple, mais fier, pour lui ce monde étrange Ou l'attristait, ou n offrait rien de beau; Il se sentait, par un confus mélange.

Doux ou terrible , ou torrent ou ruisseau ; IMême lion, dans sa brusque colère,

POESIES DIVI'RSKS. :^83

ïl secouait quelquefois sa crinière,

Et toiit-à-coup redevenait anneau.

ISé pour Taniour et la mélancolie,

Grave et rêveur il fut dès son berceau;

Il se plaisait à l'aspect d'un tombeau.

Au jour mourant d'un funèbre flambeau;

Il Tinvoquait, et sa mère attendrie,

Crai^^nant son cœur, trembla pour son cerveau.

Il a parfois semé dans ses ouvrages

De petits riens, de jolis badinages.

Parfois bons vins, bons mots, jolis repas,

Gentils minois égayaient son visaf»^e.

Son cœur ardent lui dictait son langage.

Le sexe aimable eut jiour lui tant d'appas,

Qu'en le craignant il lui rendit hommage.

Ce cœur sur-tout aima la vérité.

Rarement triste, et souvent attristé.

Plus d'un malheur exerça son courage.

Plus d'un chagrin sa sensibilité.

Sage, il aima la sage liberté.

Il détestait plus que tout Tesclavage.

Vieux, sa vieillesse eut l'esprit de son âge.

Pour des monts d or il n'eût point fait un pas.

Pour lui détour, ruse, était lettre close :

De toute intrigue il vécut ennemi.

Trop peu de temps, dans la plus douce chose,

Il lut heureux : Thomas fut son ami.

STANCES A M. PALLIÈUE,

SUR LA MOIIT DE SA FEMMK,

Pallière, il est donc vrai , ta moitié t'est ravie! Ton cœur ne peut suffire au deuil dont il est plein : Muet, pâle, égaré, le ressort de la vie S'est brisé dans ton sein.

Si tu pouvais pleurer! Mais, aimant ta souffrance, Tu te plais à sentir, à creuser ton malheur. Hélas! veuf de ton deuil , tu perdrais Texistonce En perdant ta douleur.

Tu vis , tu vis par elle : en ton ame abattue , Immense et sourd désert que peuplait tant d'amour, Descend le froid poison d'un regret qui te tue Et la nuit et le jour.

Agathe est sous la tombe, et veut plus que des larmes; Elles n'ont point coulé, ton désespoir s'est tu. Quelle femme jamais a mêlé plus de charme.'» Avec tant de vertu !

Tantôt c'est une dame ou sœur hospitalière, Qui sert les malheureux , leur ouvre son château , Tantôt c'est une Ayathe, une simple bergère Qui reprend son luseau.

Sur l'autel de l'Hymen, chaste, tendre et paisible, Sans art elle entretient le feu pur de Vesta; Et sans faste , au besoin , sans être moins sensible , Son courage éclata;

Entends-tu ton Agathe? Elle te dit sans cessé : « Voudras-tu donc mourir? Quand ils n'ont plus que toi , « Vivre pour nos enfans , ces fruits de ma tendresse , « C'est vivre encor pour moi. »

Pallière, vois sa sœur, ses deux fils et sa fille, Ensemble t'accablant de leurs pleurs douloureux; Enfin, pleure à ton tour. Je suis de la famille, Et je pleure avec eux.

Ici c'est la douleur immobile et muette, Qui gémit de ses vœux, de ses soins superflus; Et là c'est la douleur qui s'égare et répète : « Agathe, hélas! n'est plus. »

Ah! lorsqu'un jeune couple à l'autel se présente, Brillant d'attraits, d'amour, et d'espou-, et de fleurs, 3. 20

Et que l'anneau sacré, d'un nœud qui les enchante. Va serrer les deux cœurs ;

Pallière, à cet objet (car ce sort fut le nôtre) Malgré moi je soupire, et je me dis tout bas : " Qui des deux doit survivre, et vêtir avant l'autre « Le linceul du trépas^ »

ÎNous avons survécu. Mort, en deuil si féconde. Oh ! de quel trait, d'Agathe as-tu percé lépoux? Oui, le triste avenir, si Dieu le cache au monde, C'est par pitié pour nous.

C'est de lui que nos biens et que nos maux nous viennent ; Ses desseins sont couverts d'une profonde nuit : Nos maux , sans murmurer si nos cœurs les soutiennent , Kous en cueillons le fruit.

Va, Dieu de tes douleurs te paîra, cher Pallière; Il te garde un trésor que reverront tes yeux: Le couple heureux et pur qui s'aime sur la terre S'aime encor dans les cieux.

A ton Dieu pour jamais ton Agathe est acquise; L'Hymen fuit ; l'Amour pleure , il éteint son flambeau : Tout finit ici-bas, et tout s'immortalise Au-delà du tombeau.

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