SUR SEDAINE
Le 1 8 mai 1 797 , la république des lettres a perdu» M. Sedaine, âgé de soixante-dix-huit ans. Sa mort avait été faussement annoncée dans plusieurs journaux ; on y regrettait le doyen des hommes de lettres , l'auteur de tant de drames, qui, pendant quarante ans , ont fait les plaisirs de toute la France , et qui , à un talent original , piquant , varié et toujours naturel , avait uni les qualités sociales les plus estimables. On y rappelait ses succès presque continuels sur la scène : ceux de Félix j de Richard^ de Rose et Colas j du Déserteur^ ({yincassin et Nicolette, du Philosophe sans le savoir j de la Gageure imprévue j de la Reine de Golconde, et de Guillaume Tell, etc.
Les cœurs sensibles ne seront peut-être pas fâchés d'apprendre que l'un de ces journaux tomba entre ses mains pendant sa maladie, et qu il put jouir innocemment par cette lecture des marques non suspectes, et par-là si touchantes, de l'estime et de l'affection publique; c'était en quelque façon se survivre à soi-même, se placer d'avance dans lavcuir,
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et assister à sa ccléhrito. Mais co qui était infiniment plus doux pour l'Iiomrno de hien , c'était de recueillir dans sa conscience et sur son lit de mort, quand les idées de gloire s'évanouissent, la plus solide et la plus précieuse des consolations, l'honorable témoignage de n'avoir jamais séparé les mœurs des talens , et l'amour de la renommée de la vertu.
Michel-Jean Sedaine naquit à Paris le 4 juin 1 7 1 9. Son père, qui était architecte, avant dissipé toute sa fortune , son fils fut obligé , à treize ans , de quitter ses études , dans lesquelles il faisait de grands progrès ; et il a souvent répété dans le sein de sa famille que cette cessation lui avait été bien amère , et qu'il en avait versé beaucoup de larmes. Il suivit dans le Berry son père, à qui l'on avait procuré la faible ressource d'un emploi dans les forges; ce malheureux père ne tarda pas à y mourir de chagrin. Après lui avoir rendu les derniers devoirs , le jeune Sedaine vint retrouver à Paris sa mère , qu'il y avait laissée avec un de ses frères. Il mit dans le coche son petit frère , qui l'avait accompagné dans le Berry. La place payée, il lui restait dix-huit francs. Il suivit la voiture à pied; il faisait froid, il ôta sa veste et en fit revêtir son frère. Tous les voyageurs en furent touchés ; le conducteur le fit monter à côté de lui. Arrivé à Paris, il s'y trouva avec deux frères dont il était l'aîné, et avec sa mère, veuve et pauvre. Pour la soutenir, il tailla la pierre; et ce ne fut qu'à force de
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travail et d'étude qiiil parvint à lui |>rocuror, dans la ville de Montbar, une pension honnête, dans un couvent, on elle mourut tranquille et heureuse.
Après un pareil trait on ne demande plus si Sedaine était ué sensible. Au seul récit d'une belle action d'humanité ou de courage, ses yeux se couvraient d'abord de larmes. La fortune avait fait tout ce qui dépendait d elle pour étouffer les talens qui devaient 1 illustrer un jour. Mais la nature fut plus forte : elle en avait fait un poëte dramatique; et il le fut malgré tant d'obstacles. Son talent lui venait d'elle seule; il en avait reçu le don de 1 observer dans les passions et les faiblesses du cœur humain, et sur le grand théâtre du monde et de la société. Il avait cet esprit calme et pénétrant, qui voit, pressent et devine; cette sensibilité , qui ne se trompe jamais parcequ'elle est toujours véritable; ce jugement qui, avant mis tout à sa place, considère d'avance tous les effets^ et jusqu'aux contradictions mêmes que les nouveautés et les hardiesses peuvent rencontrer dans les spectateurs. Il ne s'étonna jamais des murmures qui semblèrent queltpiefois contrarier ses succès aux premières représentations ; il savait que les nuages devaient se dissiper, et les nuages se dissipaient par degrés pour ne plus laisser voir son tableau que comme il l'avait envisagé lui-même. Il ne revenait pas vers le public, c'était le public qui revenait vers lui. Il était véritablement homme de bien et homme
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de génie; aussi aimait- il jia sionnément Molière, Montai{jne et Shakespeare; il y trouvait ce fond immense de naturel, de raison, de force, de grâce, de variété, de profondeur, et de naïveté qui caractérise ces grands honmies; aussi était-il né avec un sens exquis et une aine excellente : c'était tout naturellement qn il voyait juste, comme c'était tout bonnement qu'il était bon.
Sans parler de plusieurs jeunes personnes pour lesquelles leui- sexe, leur situation et leur vertu lui avaient donné un cœur de père, ce fut lui qui prévit les talens du jeune David, qui lui mit à la main les premiers crayons; qui, lorsqu'il obtint un logement au Louvre, lui en offrit ce qui pouvait convenir à ses études, et donna peut-être à la France le peintre immortel des Horaces et de Junius Brutus. Il avait un tact pour deviner le génie, comme il avait son penchant à faire du bien. Il est inutile de dire qu'avec un pareil caractère il ne connut jamais 1 intrigue ; aussi lui fut-elle toujours étrangère. Quand la nation française accorda, par ses députés, des indemnités aux hommes de lettres qui en avaient le plus pressant besoin, comment réfuta-t-il l'erreur ou la malignité qui lui prêtaient si gratuitement de la fortune? Il donna l'état de son bien, et il eut part aux indemnités.
Il éprouva encore une peine bien sensible, qui l'affecta jusqu'au fond de lame, et dont il eut la
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fierté de ne jamais se plaindre : ce fut de n'être pas admis à l'Institut national , lui qui l'avait été à l'Académie française, lui dont on jouait les charmans ouvrages dans toute la lYance, et qui aurait trouvé dans l'Institut, outre un titre d'honneur désirable, lin secours nécessaire à sa famille, à son â(je et à son peu de fortune.
Tout le monde sait qu'il n'entra que fort tard dans l'Académie française. Le succès prodigieux de Jiichard-Cœur-de-Lioti lui on ouvrit enfin les portes. Il y trouva Lemière, son ancien ami et celui de Ducis; Lemière, ce bon, cet excellent homme, d'une verve et d'une gaieté si franche, à qui il échappa des mots si heureux , sans jamais blesser personne ; qu'il suffit de nommer quand on veut rappeler la probité délicate, la candeur spirituelle, et toutes les qualités qui gagnent le cœur.
Il était intimement lié avec nos plus célèbres artistes , avec Peyre , premier architecte de son temps, à qui nous avons dû, dans le temps, la belle salle du Théâtre-Français; avec Pajou, avec Houdon, avec Ducis, qui sentaient vivement son caractère et son génie. Ce sont eux qui, avec son fils, avec David, son élève, ou plutôt son second fils, l'ont accompagné à sa dernière demeure. Il était pensif, intérieur, très sensible, nécessairement susceptible, sans être difficile et sans se plaindre, vif, mais capable d'empire sur lui-même, connaissant
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trop les hommes pour compter beaucoup sur leur reconnaissance, et poui ne ])as s'attendre à leurs injustices, mais sachant les taire et les pardonner.
Un {jrand bonheur lui l'ut réservé dans sa lonjjue carri«'re ., il le sentit bien , et pisqu'à son dernier soupir. H eut trente ans de bonheur sans nuages, avec une femme que la nature avait véritablement faite pour lui, et qui, par sa tête, son cœur et tous ses goûts, possédait éminemment tout ce qu'il fallait pour connaître parfaitement son mari et pour Ten aimer davantage.
Cet homme respectable est mort dans les bras de sa femme, de son fils, de ses deux fdles, pleuré de sa famille , regretté de ses amis et de tous ceux qui l'ont connu. Il laisse après lui peu de fortune, mais un nom qui ne mourra point, et le souvenir d'une vie calme et vertueuse, que la calomnie même n'oserait attaquer.