‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 8 sur 97 · ÉPITRE A LEGOUVÉ · texte numérisé non relu

ÉPITRE A LEGOUVÉ

On ne doit jamais, dans aucun genre, mêler l'horrible avec le gracieux.

Du ciel, cher Legouvé, nous tenons, en naissant. Une raison sévère, un cœur compatissant; jMais de cette raison qu on passe la mesure, L'esprit qui s'en offense et se fâche et murmure. Qu'on outre la pitié, cet heureux sentiment Cesse d'être un plaisir, et devient un tourment. Tout est soumis, pour plaire, à des régies prescrites," Et veut qu'on se renferme en de justes limites. La raison de l'excès doit nous rendre ennemis; L'ordre est dahord goûté, le vrai seul est admis. Leur cri, toujours si prompt, n'est jamais équivoque ; L'horrible nous repousse, et l'absurde nous choque.

D où vient que, dans Atrée, au lieu de la terreur, Je ne sens qu'une froide et révoltante horreur? C'est qu'exempt de péril, sans combat, sans colère. Dans une coupe impie Atrée offre à son frère ,

Attestant tous les dieux sous un tendre maintien.

Le sang fumant d'un fils qui glace tout le mien.

Je dis au ciel tranquille : Où donc e'st ton tonnerre?

Mais si, dans Rodogune, une exécrable mère,

Sur les lèvres d'un fils, quand l'autre est massacré,

Porte un poison mortel par ses mains préparé ;

Sur sa bouche, en tremblant, suivant la coupe errante,

Si j'ai senti l'espoir, la pitié, l'épouvante;

Enfin si, maudissant et son fils et les dieux,

Je la vois dans la rage expirer à mes yeux,

Du poëte enchanteur j'admire l'art inmiense,

Et de Corneille entier la masse et la puissance.

Et ce monstre précoce, histrion couronné,

Qui , sous des fouets vengeurs à mourir condamné.

Pour fuir leurs coups sanglans, sur son sein qui recule.

Essaie , en tâtonnant , un poignard ridicule ; 1

Ce vil esclave en pleurs , maudissant le trépas , |

Qui tremble à chaque instant d'un bruit qu'il n'entend pas;

Ce tigre sans courage , et dont la barbarie

Fatiguait les bourreaux , et non pas la furie;

Qui dans Rome embrasée eût , la lyre à la main ,

Mêlé sa douce voix aux cris du genre humain;

Cet empereur cocher, l'empoisonneur d'un frère.

L'assassin de Burrhus , l'assassin de sa mère ;

Pourquoi , près d'expirer sous son antre odieux.

Pâle et transi d'effroi, réjouit-il mes yeux?

Ami, c'est qu'en m'offrant sa bassesse et ses vices.

De la mort de Néron tu m'as fait des déhces.

J'aime à voir le tourment qu'il subit dans tes vers, Et je rends grâce aux dieux qui vengent l'univers.

Que ne peut le génie! Il sait, par son prestige,

Changer l'horreur en charme, et l'obstacle en prodige.

L'obstacle est l'ennemi qu'il se plaît à dompter;

Mais il est des efforts qu'il ne faut pas tenter.

Qui l'eût cru cependant , qu'un fourbe , un misérable ,

Lascif, dévot , impie , humblement exécrable ,

Le pauvre homme en un mot, qui, frais, pieux et doux,

Vous mène par le nez le plus crédule époux;

Veut corrompre sa femme en épousant sa fille,

S'empare, en priant Dieu, des biens d'une famille,

Scélérat que l'enfer prit plaisir à former,

Tel enfin qu'il n'est pas de mot pour le nommer,

Pût exciter le rire , et parvînt à nous plaire !

Ce secret dans Tartufe est écrit par Molière.

Que je hais dans les champs tout contraste odieux ,

Dont s'afflige notre anae et qui blesse nos yeux ,

Ces goûts dénaturés , ces contre-sens funestes ,

Qui , dans des parcs charmans , dans des sites agrestes ,

Ont bâti , pour nous plaire , un cachot détesté ,

L'effroi de l'innocence et de l'humanité!

Loin de moi cette pierre où, soulevant sa chaîne,

Dans les mortels ennuis d'une espérance vaine ,

Un malheureux grava ses amèrcs douleurs ,

Sous les murs d'un tombeau, confident de ses pleurs!

.;o É PITRES.

Non, ces grilles de fer, cette clef monstrueuse

Qui tournait à grand bruit sons une voûte affreuse;

Non , ces larges verrous qu'une barbare main

Poussait si iiidement sur des portes d'airain;

Et cette lampe avare au milieu des ténèbres ,

Jetant le faible éclat de ses lueurs funèbres;

Et ces globes de fer qu'en implorant la mort

Un spectre en cheveux blancs traînait avec effort ;

Non, non, jamais près d'eux, en agitant leurs ailes,

Des pigeons amoureux, de douces tourterelles,

Ne viendraient de Vénus savourer les plaisirs ,

Ou se parer d'orgueil, d'espoir et de désirs.

Verrais-je dans le creux d'une lampe infernale,

Creux qui rendrait visible une nuit sépulcrale,

Couvant ses chers petits, à peine éclos au jour,

La colombe échauffer les fruits de son amour?

Lorsque l'aurore au loin vient dans l'air qui s'épure

De rayons et de fleurs parsemer la nature ,

Verrais-je avec plaisir, près de ces noirs barreaux,

Par Vénus réveillés, ses fidèles oiseaux

S'éloigner .frevenir, s'attaquer, se répondre,

Leurs becs chercher leurs becs, leurs soupirs se confondre;

Leurs cous briller de grâce, et leurs ailes frémir,

De bonheur et d'amour tout ce peuple gémir?

Empressement, rigueur, crainte, ruse, art de plaire.

Timidité, transport, je vois là tout Cythère.

Comment , parmi ces jeux , ces doux roucoulemens ,

D'un, génie oppresseur m'offrir les instrumens?

Malheur à qui pourrait, par uu tel assemblage, Désenchanter soudain la plus charmante image !

Veux-tu, cher Legouvé, descendre dans ton cœur,

Et remplir tes écrits de grâce et de vigueur?

Crois-moi , mon jeune ami, vole à ton ermitage j

Les champs et Tamitié sont les trésors du sage.

La paix, la vérité, t'appellent dans les champs :

Là les plaisirs sont purs, les tableaux sont touchans;

T/esprit y suit son goût , le cœur y suit sa pente ,

Comme l'arbre qui croît, comme l'eau qui serpente.

C'est là qu'avec toi-même , au doux bruit des zéphyrs ,.

Tu chantas les cercueils, l'amour, les souvenirs;

Que tu fis soupirer la tendre Rêverie ,

8 incliner le Regret sur son urne chérie,

S'argenter des amans le magique flambeau ,

Et ses pâles rayons glisser sur un tombeau.

Ah ! sans doute ton cœur, ton œil mélancolique

Mouilla de quelques pleurs ta palette tragique.

Chante encor les tombeaux. Non, sous ces monumens

L'amitié n'est point sourde à nos gémissemens.

L'urne muette écoute ; elle aime à nous entendre.

Les morts ne sont pas loin. Ah ! naissez sur leur cendre,

Doux parfums , humbles fleurs, tributs trop douloureux,

Que nos pleurs font éclore , et qui croissez pour eux !

Mais à sa noble cour Melpomêne t'appelle. A tes premiers pcnchans , à ses faveurs fidèle.,

Il est temps, Legoiivé, (jiie dos succès nouveaux

Au théâtre français signalent tes travaux.

La sensibilité, l\ini(; de tes ouvrages,

De Paris qui t'aLiend te promet ies suffrages;

Mais, ami, c'est aux champs qu'il faut la cultiver:

Là le cœur, moins distrait, se plaît à l'éprouver;

LàpoursaPhédreen pleurs, sur sesverspleinsdecharmes,

Racine, au sein des bois, fera couler tes larmes.

Des traits les plus profonds veux-tu peindre l'amour?

Sur ton cœur embrasé le pressant nuit et jour,

Près des saules que j'aime, et d'une eau qui murmure,

Va, libre et loin du monde, épris de la nature,

L'étudier; non pas dans ces jardins peuplés

De monumens dliier, à grands frais rassemblés,

Où le goût qui gémit voit trop souvent paraître

Sur un vaste terrain l'esprit étroit du maître ;

INIais dans un site agreste, austère ou gracieux,

Où sans art, sans effort, pour enchanter tes yeux,

La nature entretient ses beautés éternelles.

Va souvent (car de près il faut voir ses modèles).

Cherchant l'homme dans l'homme, avec des crayons vrais,

Chez le peuple sur-tout saisir ses premiers traits,

Ses moeurs, ses passions, leurs signes, leur langage,

Ce ton qui parle au cœur, et fait vivre un ouvrage.

Jamais le mal d'autrui ne te fut étranger :

C'est là que, sans témoins, tu pourras soulager

Le vieillard courageux que trahit sa misère.

L'enfant, sous des lambeaux, qui sourit à sa mère.

Crois-moi, ces tendres soins ne seront pas perdns;

De bonnes actions sont de beaux vers de plus.

L'esprit ne vient pas nuire à leur grâce innocente :

Le cœur les a conçus, et le cœur les enfante.

Car ne crois pas, ami, qu'un vers majestueux

Ke naisse qu'à l'abri des palais fastueux.

Melpoméne, en sortant d lui superbe portique,

Visite avec plaisir la cabane rustique,

Et sous un humble toit courbe un front généreux;

Elle accourt, en pleurant, aux pleurs du malheureux.

Une lampe à la main, sous une roche aride,

Elle aime à s'enfermer seule avec Euripide;

Elle erre avec Sophocle autour du Cythéron,

Combat avec Eschyle aux champs de Marathon;

Des chœurs religieux entonne les cauiiqi:es.

Ainsi cet art divin, sur leurs ailes tragiques,

Dans les jours du génie et de la liberté,

À son comble jadis tout-à-coup fut porté.

Il est pour tous les arts des momens de prodiges : Alors de tous côtés éclatent leurs prestiges. Raphaël va chercher ses pinceaux dans les cieux, Pergolèze y noter leurs chants mystérieux; Colomb de Tmiivers court chanvjer la fortune; Démosthène indigné rugit à la triliune; Homère, en les peignant, sait agrandir les dieux; Newton saisit du ciel l'ensemble harmonieux ; Turenne, Scipion, s'élançant vers la gloire,

Ont la soif, le secret, le don de la victoire.

Oh! combien doit chérir son vallon fortuné,

Le mortel vers les champs, vers les arts entraîné,

Qui voit sous lœil du ciel , avec ordre et mesure,

Ses prodi(jes sans nombre inonder la nature!

Sous leur immense poids doucement accablé ,

Je me sens plus tranquille, agrandi, consolé.

Tl sem])le que ce ciel, par sa vaste puissance,

Par sa bonté sur-tout, m'a mis sous sa défense.

Je vois par le bonheur tout ce monde animé.

Et par des cris d'amour son auteur proclamé.

Ce sol , ces airs , ce feu , ces eaux , tout est merveille ;

J'interroge un gravier, une plante, une abeille.

À pas lents, et pensif, La Fontaine à la main,

Parmi les fleurs, les fruits, je poursuis mon chemin.

J'entends dans la nature et dans ses harmonies

Du céleste ouvrier les grandeurs infinies.

Heureux qui , pénétré , ravi de ses bienfaits ,

Sur un autel champêtre offre à ce dieu de paix

Le tribut des vergers , des guirlandes fleuries ,

Et l'hymen des oiseaux, et l'encens des praii^ies 1

Un esprit vaste, £t fait pour l'immortalité.

Par-tout dans lunivers voit la Divinité :

I/humble vertu le charme; il prend en main sa lyre.

Et, plein de l'Éternel, il la chante et l'inspire.

Page 1