‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 81 sur 97 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Marly, ce diinanclie 4 octobre 1778.

Vols êtes le maître, mon cher ami, de venir à Marly au jour et au moment que vous le désirerez, c'est-à-dire, tout-à-l'heure; vous ferez le plus grand plaisir à ma sœur et à moi. Votre chambre ou cellule sera toujours réservée dans le couvent, dès que vous pourrez ou que vous voudrez en faire usage. Vous savez notre projet des Pères du désert; malheureusement le désert se trouvera cette fois-ci au milieu de la Cour: c'est un mauvais voisinage pour des ermites; mais avec une imagination forte on se fait une solitude par-tout. Votre clef mettra une barrière entre vous et le reste du monde. Venez donc dès aujourd'hui, dès demain, si vous voulez. Nous avons encore de la verdure au-dehors, et au-dedans le feu étincelle dans le foyer; le feu est assez propre à la rêverie des poètes, et quelquefois l'imagination s'enflamme au bruit du bois qui pétille. Pardon, je vous parle votre langue; j'apprendrai encore mieux à la parler auprès de vous, et votre exemple m'animera moi-même au travail. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse. Songez qu'il y a ici deux personnes qui vous attendent et qui vous aiment.

LETTRE IIL

Marly, ce 18 novembre 1778.

J'ai lu avec bien de l'intérêt, mon cher ami, votre «imable lettre, et j'ai cru causer encore avec vous au

oiii tie notre foyer solitaire, on dans ces allées profondes de la forêt on nous allions (|n<li|ncrois nous égarer. Nous ne sommes pas faits Ton et lauirc pour le bruit, ni pour ces belles soirées où l'on va s'ennuyer en cérémonie. Il nous faut la liberté de l'anie et la fière indépendance de la solitude; c'est là que nous nous retrouvons nous-mêmes, et que nous sommes quelque cliose; c'est là que le génie se fait enlenfire, s'il daigne quelquefois nous visiter. Les inspirations heureuses sont dans les profondeurs de l'ame et dans le calme du silence. Nous retrouverons, j'espère, nos promenades, nos arbres pittoresques, nos bois déserts, nos soleils couchans, et ces scènes magnifiques de la nuit qui étend, sur l'univers ses grandes ombres, et dont la tranquillité auguste inspire une sorte de respect religieux. J'ai un véritable regret que nos âmes ne se soient pas réunies ])lus tôt, et que le temps ait volé à notre amitié tant d'années qu'il nous devait. ICmployons du moins celui tjui nous reste, et soyons séparés le moins qu'il nous sera possible. Je vous félicite des larmes qui commencent à couler sur le sort de votre vieil OEdipe; sovez persuadé qu'il sera parlé de ce vieillard , et qu'il donnera de fortes secousses à des âmes froides et légères, qui seront tout étonnées de se trouver sensibles. Spectateurs, acteurs, gens de lettres, et gens du monde, vont faire connaissance avec cette vieille nature inconnue depuis si long-temps, et proscrite de nos ouvrages comme de nos mœurs. Elle attachera par sa simplicité fière et par ce pathétique profond, expression touchante du malheur qui se plaint sans penser qu'il a des témoins autour de lui; car c'est la principale et peut-être la seule source de la corruption du goût de penser qu'on a des spectateurs. Mettez une coquette ou un bel esprit dans un dé-

sert, ils seront bientôt corrigés, et ils cesseront d'être ridicules en devenant vrais, c'est-à-dire simples; car dans les arts ces deux mots si{;nifient la même chose, et n'expriment qu'une idée. Apprenez sur-tout à vos acteurs à ne pas être plus vivans qu'il ne faut; car c'est là que l'excès de la force tue. Plus on est violent, moins on est sensible, et le spectateur se glace à mesure qiie l'énerguméne s'échauffe. Je compte rester ici jusqu'à la fin du mois; ainsi je ne verrai que la répétition qui se fera à Versailles. Il y a apparence qu'elle n'aura lieu que le jour même de la représentation; si par hasard elle devait se faire la veille, mandez-le-moi par un billet de deux mots, pour que je m'y rende de Marly, Adieu, mon cher ami, je vous embrasse bien tendrement, etde tout mon cœur. Ma sœur vous fait mille compliniens.

LETTRE ÏV.

Hyères, re 18 décembre 1781.

Je suis arrivé à Hyères, mon cher ami, depuis une douzaine de jours, et je viens d'y recevoir la nouvelle lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire. J'en avais déjà reçu une à Arnai-le-Duc. Pour celle de Lyon, elle doit être restée à la poste, car elle est arrivée après mon départ de cette ville, où je n'ai séjourné que deux jours. Vous avez su l'accident cruel de la maladie de ma sœur, qui m'a retenu pendant vinfjt-cinq jours dans une misérable auberge. Là, j'ai épuisé tous les chagrins, toutes les douleurs, et celles que vous savez, et d'autres. encore que vous ignorez. En tout, ce voyage a été un voyage funeste, bien plus capable d'altérer ou de détruire ma

santé, que de la réparer. Parti de la ville d'Arnai, j'ai tremblé priuiant lonf^-temps que ma sœur ne retomba» malade, tant elle était faible, lati};uée et altaipiée presque tous les jours par de nouveaux ressentimens de ses souffrances. Un pareil spectacle, les précautions éternelles qu'il fallait prendre, des craintes de tous les momens, et d'autres chagrins encore dont je ne vous parle pas, ont enipoisonné le reste de ma route. Je me suis trouvé à Hyères, sans goût et sans plaisir, étonné moimême de voir avec tant d'indifférence un lieu que j'étais venu chercher de si loin. Ce climat, qu'on m'avait peint si enchanteur, n'a point du tout répondu à mes espérances; il est gâté par le vent, la pluie et l'humidité, comme tous les autres ; on n'est pas logé commodément ; toutes les ressources de la vie y sont chères, et on se les procure difficilement. J'y resterai puisque j'y suis; mais cela ne vaut pas la peine d'être cherché à tant de frais. En tout, il faut revenir au mot bien sage de Fontenelle: «Celui qui veut être heureux occupe peu de place, et «en change peu.» Ce sera désormais ma devise. Les imaginations poétiques se prennent aisément à des descriptions qui vont bien en vers, mais qui, à l'essai, rendent peu pour le bonheur. Pour vous, mon cher ami, vivez auprès de ceux que vous ainiez, goûtez le repos entremêlé d'un peu de travail ; et sur-tout ne perdez pas ce goût précieux de solitude que vous avez si bien chanté. Il est rare qu'on se repente d'avoir vécu solitaire. Ce sont des frottemens de moins; et il y a toujours de l'imprudence à s'associer à des convulsions étrangères: on a bien assez de celles de son propre caractère. Je vous félicite d'avoir enfin terminé le mariage de votre fille, car il doit l'être dans ce moment. Elle se sépare de vous, mais pour trouver un nouvel appui, mais pour entrer

dans l'ordre et dans le plan de la nature ; mais sa fortune et son existence sont assurées; mais Thomnie à qui vous confiez ce cher dépôt a de la probité, de la raison, de la modération sur-tout, sans laquelle il n'y a ni vertu pour soi, ni honli#>ur pour les .iiitres. Vous êtes un excellent fils, vous êtes un père tendre et sensible, vous en remplissez tous les devoirs, et vous accomplissez en tout la justice de liiomme. Tous ces taleiis que nous cultivons avec tant de peine, et dont nous sommes si vains, sont hors de nous; ils appartiennent bien plus aux autres qu'à nous-mêmes. C'est une décoration de la société, qui s'en amuse , s'en joue, et quelquefois la brise avec fureur. Il ne faut y mettre (jue le prix qu'ils valent, c'est-à-dire, assez peu. Mais nos sentimens et nos vertus, tout l'intérieur de nous-mêmes, les liens de la nature et de l'amitié, voilà ce qui est véritablement à nous: on en jouit sans théâtre et sans acteurs, et sans battement de mains. Je suis charmé d'apprendre que M. d'Angivillcrs est enfin convalescent. J'ai partagé du fond de mon conir SCS peines et ses souffrances. Est-ce donc pour lui que les douleurs devraient être réservées? Il semble que, dans l'ordre moral, toute douleur physique devrait être une peine et suppléer du moins aux remords; mais une obscurité impénétrable couvre le chaos de ce monde ; nous sommes condamnés à tout souffrir et à tout ignorer. Adieu, mon cher ami, je vous enjbrasse bien tendrement. Ma sœur vous fait mille amitiés. Je ne vous parle pas de tous les sentimens de mon cœur, vous les connaissez.

J'ai été bien affligé de la mort de ce pauvre Saurin; il avait un esprit et un caractère estimables, et il ne sera pas aisément remplacé avec tout ce qu'il avait. Une qualité sur-tout rare aujourd'hui, c'est une certaine

DE THOMAS AVFC DUClS. 4?3

tempérance de raison, qui connaît Ips bornes et les limites de tout. On est porté aujourd'hui à précipiter tous les uiouveniens; lui, savait s'arrêter et arrêter les autres. Je souliaite qu'en lui donnant un successeur nous retrouvions ce (jenre de mérite, plus nécessaire peut-être dans notre corps que par-tout ailleurs.

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