LETTRE V
Ilyères, ce i8 janvier 1-82.
Je vous remercie, mon clicr ami, des nouvelles que vous voulez l)ien me donner. Elles arrivent dans mon désert, comme autrefois le bruit de ce qui se passait encore dans le monde pénétrait de temps en temps dans les solitiules de la Tliébaïde. La, les bous ermites, assis sous leurs (jrottes ou à l'ombre de leurs palmiers , apprenant quelquefois des nouvelles, disaient: "C'est «comme de notre temps, le monde n'a point changé; « il y a toujours des passions: on vit, on meurt; on se « dispute des dépouilles et des héritages, et ceux qui les « auront obtenus les céderont bientôt à d autres. Les « hommes se battent jjour des vanités, au bord du tomi< beau des autres et du leur.» C'est ce que je dis aussi sous mes orangers, en lisant vos lettres. Il parait que la place de Saiirin a renouvelé ces brigues si communes, et dont nous avons trop d'exemples. C'est une grande fureur de se disputer ainsi, par toutes sortes de moyens, ce que le mérite seul et le cours naturel des réputations et des suffrages devrait donner. Tout le monde invoque le nom de la justice, et il n'y a que des passions et des haines particulières. On veut plutôt ravir à d'autres,
que posséder soi-même; et puis il y a par-tout des caractères d'une activité inquiète, empressés de se mêler à toute apparence de mouvement, et qui, ])Our échapper à un repos qui les tourmente, sont toujours prêts à troubler celui des autres. Je remercie le ciel de m'avoir épargfnc un pareil caractère. Je vous loue bien fort, mon cher ami, de vous être révolté contre l'indigne oppression qu'on voulait exercer sur vous. C'est une chose singulière de poursuivre sans cesse la liberté et la conscience avec le glaive du pouvoir; c'est dire à quelqu'un: "Soyez mon esclave, sinon je vous ferai commander, « par un plus puissant que moi, ce que je vous ordonne, « et je vous mettrai dans le cas indispensable ou d'être «vil, ou d'être malheureux.» Les hommes qui savent supporter la solitude, et y réfléchir de temps en temps avec eux-mêmes, ne sont pas faits pour être menés ainsi. Il y a une hauteur d'ame qui est au niveau de tout, et qui laisse même bien loin au-dessous d'elle toutes les risibles hauteurs de ce monde. Il est bon de l'avoir dans les occasions, et vous la trouverez toujours au fond de votre ame, quand il en sera besoin.
Vous m'avez fait ime peinture charmante de la cérémonie qui a uni pourjamais votre aimable fdle à l'homme qui s'est chargé de faire son bonheur. Cette pudeur aimable, ces grâces décentes, l'aspect vénérable de votre digne mère, à côté de cette jeune personne, les deux âges de la vie liumaine ainsi rapprochés, la religion c^ui vient avec tout son appareil consacrer le vœu de la nature, et le lien le plus nécessaire à la société; vous, mon cher ami, vous, au milieu de tout ce spectacle, avec le sentiment et les larmes délicieuses d'un père; car je vous connais trop, je suis sur qu'il vous est échappé dans ces momens quelqu'une de ces douces larmes qui sortent du
rœur, ces l.iriiu's du honlHur, ((iii luul (iiil)liei' quelquo fois et paiiluuiier à la nature toutes celles de ranicrtunie et de la tristesse; ce tableau touchant, j'aurais désiré d\'n être le témoin, car la société, telle qu'elle est aujourd'hui, nelcprésente pas souvent, et nous sommes réduits à chercher quelques liiibles représentations de ces mœurs au théâtre ou dans les romans : mais l'imagination en ce genre ne fait jamais aussi bien que la nature. J'en excepte pourtant Fimagination de ces hommes de génie qui ont étudié au fond de leur cœur une nature profonde et vraie, et qui savent la rendre con)me ils la sentent.
Tandis que vous travaillez, mon cher ami, ou que A'ous vous livrez à un repos fécond qui prépare le travail, moi je mène toujours la même vie, celle d'une inaction profonde, et quelquefois ennuyée, comme cela doit être. Je crains cependant que bientôt la patience ne m'échappe, et que je ne sois obligé à me faire au moins quelque occupation légère, qui, sans être du travail, me trompe du moins sur mon oisiveté et sur le temps. Adieu , mon cher ami, je vous embrasse bien tendrement et de tout mon cœur. Je remercie madame votre mère de son souvenir obligeant, et vous prie de vouloir lui offrir tous mes respects.
LETTRE YI.
Hycres, ce 4 mars 1 782.
J'ai été bien aise, mon cher ami, d'apprendre que votre pièce (le Roi Léar) allait être jouée: un succès de plus vous encouragerait à un nouvel ouvrage. La gloire, dont on se moque un peu, mais qui a du bon comme
tous los autres biens (le ce momie, sert du moins ii soutenii' dans le trnvnil, et à tirer l'unie de cette espèce de mollesse et d'inertie où l'on s'abandonne très volonliers dans le repf>s. Il n'y a (juère d'artiviié sans motif, et le travail qui n'est que pour soi seul ne réveille pas toujours; le génie même est une puissance qui a besoin d'être remuée. Tàcliez donc d'être joué, mon cher ami, s'il est encore temps; Macbetb en vaudra mieux, et vous vous y livrerez vous-même avec plus de passion, et par consé(juent plus de force. Vous êtes occupé d'un projet beaucoup plus doux, et qui vous intéresse davanta(je. Je vous soubaite un plein succès. Ainsi vous assurerez le bonbeur de votre vie; vous jouirez du bonbeurde vos enfans, qui sera le vôtre; et vos yeux, troublés quelquefois par l'image de la société et des injustices qu'on y éprouve, en retombant avec délices sur vos enfans heureux, reprendront toute leur sérénité. Madame votre mère conduira encore cette nouvelle entreprise avec son intellijjence et sa sagesse ordinaire; elle est le génie tutéîaire qui veille sur vous et sur vos filles: c'est l'amitié, c'est la tendresse, c'est la nature dans tout ce qu'elle a de plus respectable et de plus toucbant. Vous méritez un pareil bonbeur, parceque votre cœur sait en jouir. Vous avez passé à travers votre siècle, sans qu'il déposât sur vous aucune de ses taches. Conservez ce «roût
précieux^ de la nature, qui est aujourd'hui si loin de
nous, et continuez à vivre loin des hommes pour être heureux : on ne s'en approche jamais impunément; et il n'y a point de jours passés dans la solitude , dont le soir ne soit calme. Vous me demandez des nouvelles de ma santé, je ne sais qu'en dire; je répondrai : " Toujours de «même.)) Je n'éprouve aucun changement marqué, ni du voyage, ni du séjour: beaucoup de causes y ontcon-
tribué; le temps même n'a pas été favorable; tout le mois de février a été froiJ , ou pluvieux, ou butnide. Depuis deux jours le soleil reparaît; mais ici il est inconstant comme ailleurs; et ces climats si vantés sont bons à être chantés en vers à deux cents lieues de là. Je crois que je revienrlrai à Paris, à-peu-près comme j'en suis parti. Dans quelques jours, peut-être, j'irai faire un voyage à Montpellier: s'il y a quelque bon médecin, je leconsulterai sur mon état;sinon, cette coursedu moins m'aura un pey dissipé; elle aura rompu la vie monotone et assez triste que je mène. Adieu, mon cber ami; je vous embrasse bien tendrement. Ma sœur me charge de mille complimens pour vous. Sa santé n'est pas mauvaise; je trouve qu'à proportion elle a beaucoup plus gagné que moi depuis notre établissement: ainsi nous, n'aurons pas tout pcrduf