‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 83 sur 97 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

Hyères, ce 12 avril 1782.

Tandis que vous parcourez les presbytères et les solitudes, mon cher ami, je suis lt)ujours dans la mienne; je vois les vents, les tempêtes et les pluies se raêler au printemps qui renaît. Nous avons des jours d'orage; nous avons des jours très agréables. Ma fenêtre est ombragée d'un grand marronier, qui est déjà couvert de feuilles, et ([ui commence à développer ses grands panaches blancs, dont les fleurs s'entremêlent à sa verdure. De l'autre côté, et à peu de distance, est un grand laurier qui touche au second étage de. la maison; il est

semblable à celui que Virgile décrit, et qui était dans la cour de Priam:

Juxtaque veterrima laurus Incumbens arac atque urnbrà comjilexa pénates.

Il n'y manque que l'autel : mais qu'en a-t-il besoin? Tout laurier pour les poètes n'est-il pas sacré? Celui-ci est si touffus, qu'il aurait de quoi ombrager à-la-fois les tombeaux d'Momère, de Milton, de Virjjile et du Tasse. OIi ! s'il m'était permis d en cueillir un rameau, je m'en servirais, non comme Enée pour descendre aux enfers, mais pour en revenir plutôt, et remonter à la vie. Je me sens renaître au désir de faire quelque cbose, et d'employer du moins à quelque ouvrage le petit nombre de jours ou d'années qui me restent. Il me semble parfois que le fil de mes jours commence à se renouer; je le sens un peu moins frêle, et plus capable de résister aux secousses de la vie : c'est peut-être l'effet de la saison qui ranime tout. Tous nos champs et nos jardins sont en fleurs; le grenadier, que l'on rencontre par-tout parmi les baies et les buissons, commence à rougir; nos prairies ont les plus belles couleurs; la verdure ici a un éclat que je n'ai vu nulle^part; les fleurs incarnates du pêcher font un effet charmant parmi ses feuilles naissantes, et qui annoncent la jeunesse de l'arbre comme de l'année. Nous avons dans notre jardin de grands cjuinconces entièrement plantés de cet arbre; car il n'y a point ici d'espaliers, triste ressource des pays où il faut rassembler avec art quelques rayons épars du soleil, comme on rassemble avec peine, dans nos jardins anglais, quelques gouttes d'eau pour offrir à l'œil la triste image ou d'une rivière, ou d'un ruisseau qui n'v est pas. Ici la natui'e verse avec profusion l'eau et le soleil nécessaires

pour former et nourrir ses ouvr.Tfjcs. Nos niontafpies sont parfumées, et l'on s'y promène ù travers les rochers et Tencens des fleurs et des plantes.

Voilà, mon cher ami, le spectacle que j'ai sons les yeux, quand le temps me permet dVn jouir; car quelquefois, et trop souvent même, ce beau spectacle se ferme: les nuajjes viennent tout couvrir, la pluie inonde tout, et ne laisse d'asile que le coin du feu. On nous dit qu'on ne se souvient pas ici d'avoir vu un hiver pareil à celui de cette année. C'est jouer de malheur que d'avoir fait deux cents lieues pour venir le chercher: nous faisons du moins conimeles riches à demi ruinés, qui ont assez de philosophie pour tirer parti des restes de leur fortune. Nous tâchons d'imiter ces infortunés réduits à vivre avec cinquante mille livres de rente, au lieu de deux ou trois cent mille qu'ils pouvaient espérer. Le spectacle que vous avez eu, mon cher ami, dans le presbytère de Neuilly- Saint-Fron t, dans la cellule du bon curé de Rocquencourt, ne ressemble pas tout-k-fait à celui-ci: vous y avez vu, non l'homme au sein de la nature, mais Fhomme vivant dans la simplicité et dans la paix, conversant plus avec le ciel qu'avec la terre, moins occupé de vivre que d'apprendre à mourir, et se cherchant une patrie hors de ce globe où il voyage quelques années, comme dans un pays dont il ne veut connaître ni les mœurs ni la langue. Vous m'avez touché et attendri par la peinture de ce bon prêtre, qui étudie gaiement le grand livre de la destruction humaine, et a placé dans sa bibliothèque, comme un livre de plus, cette image effrayante de la mort. Il est singulier que la religion et la voliqjté se soient servies des mêmes signes pour réveiller l'imagination des hommes par des idées si différentes. Les anciens, dans leurs repas, faisaient quelquefois paraître une tête de mort

43o CORRESPONDANCE

au milieu des coupes, des paifums et des couronnes de fleurs, tant riioniine misérable a besoin d'être averti pour ses plaisirs comme pour ses vertus ! Il faut que son ame soit ajfitée en sens contraire pour s'élancer avec plus de force vers le but qu'il chercbe, tel qu'il soit. Ne voit-on pas les sauvages , en Amérique , suspendre autour de leurs cabanes ces mêmes si{jnes,connTie des trophées, pour réveiller leur valeur ou attester leur gloire? Ainsi, tandis que l'ambition et les rois sur toute la terre se jouent des têtes humaines, le voluptueux, lepliilosophe, le ilirétien, le sauvage, les ont employées tour-à-lour pour graver plus profondément dans leur ame l'idée à la(|ut'lle ils mettaient le plus de prix et d'intérêt. Rsont enjprunté des tondjeaux de quoi donner des leçons à la vie. La compagnie de votre curé, mon cher ami, m'a mené un peu loin. Ces objets qui frappent si vivement l'imagination sont un peu sujets à l'égarer. Je reviens à vous pour vous remercier du fond de mon cœur de toutes vos lettres aimables, et pleines d'un sentiment qui m'est bien doux. Vous voilà donc à Marly, près de cet appartement que nous avons occupé; je me flatte que ces lieux vous parlent un peu de nous et de notre tendre amitié. M. Harthe est ici depuis le carême; il travaille fortement à son ouvrage, et met à profit dans la solitude tous ses souvenirs de Paris: il me charge de mille choses pour vous, et compte vous écrire lorsqu'il sera à Marseille. Ma sœur vous remercie et vous fait mille coinplimens. Nous n'avons encore rien de décidé sur notre retour. Je vous embrasse bien tendrement.

DE THOMAS AVEC DTCIS. 43i LETTRE VUE

Forcalquicr, <e aa juillet 178a.

Je suis l)ien touclié, mon «lier ami, de la jiait que vous pi'enez à mon affliction, et à la perle cruelle que je viens de faire. Voire cœur est plus fait encore que celui d'm\ autre pour s-entir ma douleur. Vous avez une mère, une mère qui vous chérit, et <|ue vous aimez tendrement; elle s occupe île voire bonlieiu', de celui de vos enfans, et dans sa vieillesse elle travaille à ce qui doit faire un jour la consolation de la vôtre. Conservez, mon cher ami, conservez encore lonr;-temps un dépôt si précieux et si cher, que le ciel doit aussi vous redemander. Pour moi, j'ai perdu celle à qui je devais tout, et quoiqu'elle eut quatre-vingt-deux ans, je l'ai perdue sans soupçonner même que ce malheur pût m'arriver. Jamais je n^avais arrêté mon esprit sur cette idée, (|ui m'est encore nouvelle. Si j'étais retourné à Paris après l'hiver, comme c'était mon dessein, j'aurais encore pu la voir, j'aurais pu lui rendre ces derniers soins qui sont une bien triste consolation, jnais qui pourtant en sont une. Je suis resté en Provence sans le vouloir, sans presque en rien espérer pour ma sanlé, entraîné par les circonstances, et forcé par les chaleuis, qui m'ont empêché de me mettre en route. Des lettres que j'attendais ne me sont parvenues cjuun mois après qu'elles avaient été écrites. Je ne sais quelle fatalité sin{fulière a présidé à tout cet arrangement; l'effet en a été bien funeste pour moi, et je ne m'en consolerai de ma vie. Vous me demandez des nouvelles de mon élat: il est à-peu-près comme il a été depuis long-temps, un*milieu entre la

maladie et la santé, plus près pourtant de l'une que de l'autre. Les chaleurs excessives m'abattent-, j'avais cru trouver un asile contre elles dans la haute Provence, mais elles se font sentir ici comme ailleurs; d'ailleurs le pays est tout nu, point de forêts, point de bois, presque point d'ombrage, par-tout des montagnes arides, des lits de rivières au lieu de rivières, des ruisseaux et des torrens desséchés , un soleil brillant, un ciel sans nuages, un air qui ne porte rien de doux et de rafraîchissant dans le sang ni la poitrine; avec cela, point de fruits, très peu de légumes, les plus grandes difficultés pour vivre. Je n'ai qu'un dédommagement, c'est la bonté et les mœurs tout-a-fait honnêtes des habitans; leur pauvreté , leur séjour dans les montagnes, leur éloignement des grandes villes,- les préservent du luxe, des vices, et de presque toutes les passions de la société. J'ai trouvé ici l'image des mœurs hospitalières et antiques; on ne trouve pas de maisons à louer, mais on m'en est venu offrir un grand nombre, sans autre embarras que celui de choisir et de savoir comment témoigner ma reconnaissance. J'habite la maison de campagne la plus jolie du pays, la seule où il y ait une allée d'arbres et un petit ruisseau à côté, dont l'eau, à quelque distance, va faire tourner un moulin. Dans les grandes chaleurs, je vais au bord de ce ruisseau chercher un air un peu plus frais, et tant soit peu agité par le mouvement de l'eau. Je suis obligé de me lever à cinq heures pour monter à cheval : je n'ai d'autre ombre que celle des montagnes avant que le saleil se soit levé au-dessus de leur tête. Je monte encore à cheval quand le soleil est couché. Le reste du temps, je le passe presque tout entier dans des appartemens bien fermés, et où je laisse à peine pénétrer un peu de jour; là, quelquefois je lis Montaigne : c'est mon

délassement rt in.i société. J'avais recueilli à Ilyères une dame de Paris, malade, et «[iii était veiiiio comme moi pour sa santé; elle nTavait suivi à I'"orcal<juier, et était iojjée dans la même maison que nons : je viens de la voir mourir sous mes yeux; ce triste spectacle a renouvelé mes diajjrins, et ajouté encore à ma douleur. La mort nous environne et nous presse de lotîtes parts, mon cher ami : elle est dans les lettres que je recois; elle vient assiéger mes rejjards jus(pu^ dans ma maison; ce spectre est par-tout, et nous avertit sans cesse de sa présence. J'irai projjaldement Tliiver prochain h Nice, sans être cependant encore hien décidé; j'avoue que j'en espère assez peu. Si j'y vais, j'irai pai- occasion, parceque je suis dans le voisinage, parcequ'il faut au moins n'avoir rien à se reprocher; après quoi, quitte de tous les soins, j'irai reprendre ma vie tranquille et ma solitude de Paris ou auprès de Paris, et attendre en paix que ma vie s'écoule; vous cependant, mon cher ami, vous travaillez, vous vivez dans une douce retraite, occupé à verser dans vos tragédies cette force et cette énergie d'une ame pour qui le monde n'est pas fait, et qui y est toutà-fait étrangère. Voilà donc Macbeth bientôt achevé; c'est un hardi et difficile ouvrage: vous y êtes entouré d'écueils et de précipices, que votre vigueur seule peut franchir; c'est le triomphe des grands talens, et sur-tout du vôtre. Je vous lirai avec grand intérêt quand nous serons réunis. Je n'ai point encore le poème de l'abbé Delille; si vous pouviez me le foire tenir par M. d'Angivillers, vous me feriez plaisir. Je l'ai demandé à M. Vattelet, qui ne me l'envoie point, et qui, depuis très longtemps, ne m'a pas écrit. Serait-iil malade? Auriez-vous de ses nouvelles par quehjuun de Paris ou par vos amis de Versailles ? Le chagrin , la chaleur, la mauvaise santé .

COr.RESPONDANCE

détruisent tonte espèce de ressorts, et jettent l'oDiedanv la hinjjueur et Tinaction. J'aurai toujours assez de force pour vous aimer, pour vous le dire, pour désirer de nie voir réuni à vous. Adieu, mon cher et tendre ami; je vous embrasse du fond de mon cœur. Ecrivez-moi , consolez-moi, et aiinc»-nioi comme je vous aime. Ma sœur me charge de mille choses pour vous; elle a toujours de ses douleurs de rlunnatismc: ces douleurs ont aussi gagné la pauvre Marianne, qui souffre beaucoup, ne dort pas, et est toute languissante; tout ici va assez mal. 11 faut convenir que ce n'est pas en Provence qu'est le meilleur des mondes; il est peut-être ailleurs.

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