‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 84 sur 97 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Forcalquier, ce 1 1 octobre 1782.

J'ai reçu bien des lettres de vous, mon cher ami, et je vous dois bien des réponses: mon cœur vous les a toutes faites, mais ma plume ne les a point écrites. J'ai été assez mécontent de ma santé pendant toutes les chaleurs; alors l'ame et le corps sont dans un état d'indolence et de faiblesse qui a besoin de repos. J'ai compté, dans cet état, sur l'indulgence de mes amis, et sur-tout sur la vôtre. Je sais que vous m'aimez, et vous savez ( ombien je vous aime. Ma conscience et la vôtre m'ont rassuré sur mon silence. Vous voilà plongé dans les grands travaux ! Que vous êtes heureux ! Une pièce faite , une autre prête à jouer, une autre à commencer' Votre ame active et forte a «le quoi se nourrir, et je l'en félicite. Elle ne peut plus goiiter d'autre bonheur; tout ce qui est faible ou frivole ne peut atteindre jusqu'à elle. Née

pour les grands inouvetnens el les graiult-s passions, elle consume son énergie à les peindre. Vnv aine (jui a de la vifjuc'ur , el qui, par sa situation et les cireonstances, est conilainiiee au repos, n'a que ce moyen de remonter, pour ainsi dire, au niveau d'elle-niênie, et de rendre compte de ses richesses et de sa force. Je suis curieux de lire votre Traite du Remords (la tragédie de iMacheth). Vous l'aurez fait sûrement terrible et passionné. C'est ainsi qu'il faut instruire les hommes; c'est avec des larmes et des cris qu'il faut leur donner des leçons. Ces âmes froides et glacées restent immobiles, si on ne les agite par des convulsions. Je compare la plupart de nos auteurs tragiques à ces orateurs de cour qui vont prêcher (levant le roi, en cheveux bien peignés, en rochet bien blanc, avec des gestes éléjjans et bien mesurés, et un style soigné, poli, bien tondu, comme les beaux gazons des jardins anglais. Mais vous, mon cher ami, vous êtes le missionnaire du théâtre; vous faites la tragédie comme le P. Bridainc faisait ses sermons, parlant d'une voix de tonnerre, criant, pleurant, effrayant l'auditoire, comme on effraie des enfans par des contes terribles, les enlevant tous à eux-mêmes avant qu'ils aient eu le temps de se défendre, mêlant dans l'éloquence le désordre à la grandeur, et trouvant, sans y penser, le sublime dans le pathétique. Voilà, voilà les bons sermons et les bonnes pièces. Mon cher Bridaine, je voudrais bien pouvoir assister à votre sermon du liui Lear; mais ce sermon-là aurait dû d'abord être prêché à Paris; il est plus fait pour cet auditoire-là que pour celui de Veisailles; il serait ensuite revenu à la cour avec les r.pplaudissemens et les larmes de Paris, et se serait présenté en force avec tout le cortège et la pompe imposante du succès. Les ouvrages d'un genre singulier, les nouveautés hardies ne

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peuvent cere jugées partout le monde; tout œil ne reconnaît pas le {jénie sous des habits étrangers. II faut presque toujours en France, et sur-tout à Versailles, <[u'il soit habillé à la mode; heureusement le pathétique ici peut venir à son secours, et lui faire ouvrir les portes, avant que 1 etonnement et la sottise aient pensé à les lui fermer. J'espère, mon cher ami, que vous me manderez, dans le plus grand détail, tout ce qui se sera passé à cette représentation. J'aime mieux le savoir de vous, parcequc vous le saurez mieux que tout autre, et que vous jugerez en même temps l'ouvrage et les spectateurs. C'était à César à écrire ses mémoires: je vois que vos yeux se tournent avec complaisance vers le nouveau sujet que vous avez envie de traiter. Vous avez besoin de nettoyer vos mains du sang de Macbeth, et d'ouvrir votre camr à des conceptions plus douces et plus tendres. Votre amevase rajeunir et respirer encore l'amour; mais en méditant et traçant votre plan, il me semble qu'il y a deux écueils inévitables, et qu'il faut cependant tâcher d'éviter avec soin : l'un est toute ressemblance avec Zaïre, qui a un prodigieux rapport avec ce sujet, soit pour la peinture de la jalousie, soit pour les scènes d'édaircissemens, soit pour le dénouement même, et les remords qui suivent le dénouement; l'autre est le caractère épouvantable et odieux de celui qui , par un système suivi d'impostures et de noirceurs, fait l'intrigue de la pièce. Je ne sais s'il y a un art humain qui puisse faire passer un tel personnage sur le théâtre français. Remarquez que toutes les choses hardies et extraordinaires peuvent passer chez nous-mêmes, à l'aide du pathétique, 31, comme je vous le disais tout-à-l'heure au sujet de Léar.

Mais ici ce personnage est nécessairement un scélérat Jranquillc; quoi({u'il ait une passion dans le cœur, toutes

ses impostures sont (Ifscoinhiiiiiisons lididcs, (|iii laisseront au spertateiir tout le loisir et le saiif;-froid qu'il faut pour en juger l'horreur, et se révolter contre lui. Vous ne sauriez trop penser à ce danfjer, qui est nul sur le théâtre anfjlais, et qui tst prodigieux parmi nous. Voltaire, dans sa pièce, a tous les grands effets du sujet, et n'a aucun de ses inconvéniens: c'est ici le cas, plus que jamais, de tâter vos forces, et de sonder votre imagination et votre propre cœur, pour juger si vous pourrez trouver des ressources contre le danger; si vous n'en trouvez pas, c'est qu'il n'y en aurait point pour d'autres ; car assurément vous avez en main toute la puissance des passions. J'ai envié, mon dier ami, le tlîner que vous avez fait avec vos amis dans cette horribre solitude, et parmi les ruines et les tombeaux de Port-P»oyal. Vous avez donc pensé à moi dans ce désert; vous avez bu à ma santé dans ce lieu mélancolique et sauvage, et vos amis, dans ce moment, ont daigné devenir les miens: j'aurais été digne d'être en quatrième dans cette partie, et ma sœur se serait facilement associée aux vôtres. Remerciez pour moi, et remerciez bien tendrement vos convives de leur souvenir. Et novis aussi nous parlons souvent de notre cher Ducis dans les montagnes de la Provence. Dernièrement, dans un voyage que j'ai fait, j'ai vu un des plus beaux et des plus magnifiques spectacles dans ce genre que l'on puisse voir. J'étais élevé sur la pointe d'une montagne à 880 toises au-dessus du niveau delà mer: de là on découvre d'un côté toute la Provence, et de l'autre tout le Dauphiné. Nous avions à nos pieds des précipices, que l'feil ne pouvait mesurer sans effroi. J avais la tète dans les nuages, et je les touchais de ma main comme on touche la poussière. xVudessous de nous, et dans de vastes profondeurs, les plu*

riches accidens de lumière: là, je vous ai désiré; là, mon cœur vous appelait; je vous montrais cette scène immense, et qui aurait si bien parlé à votre imajjination. De lit, après avoir descendu pendant une heure, nous avons trouvé un fort bon dîner dans un ermitage situé au milieu d'un désert affreux, et c'est l'ermite luimême qui nous servait. Le poème des Jardins , dont vous me parlez avec tant de {joùt, avec le goût de l'ame, qui est le bon , ne m'a point donné de ces émotions-là. Adieu, mon cher et bon ami, je vous embrasse bien tendrement, et de tout mon cœur. Ne m'écrivez plus à Forcalquier, car je pars le 23 pour Nice; et j'y serai le 27 au plus tard: je compte y passer l'hiver. M. Barthe, qui a passé deux mois avec nous, me charge de mille complimens pour vous. Il a presque achevé son poème : il doit nous accompagner à Nice.

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