LETTRE X
Nice, ce 28 dt'crmbre 1782.
Il y a long-temps, mon cher ami, que je veux vous écrire et vous donner de mes nouvelles. Des embarras, un établissement à faire, un nouveau pays à parcourir, im peu de mauvaise santé, et par conséquent de paresse, car dans un corps faible rarement l'ame est active, tout cela m'a empêché jusqu'à présent de faire ce que je desirais ; mais le remords vengeur courait après moi , et me reprochait mes délais involontaires. L'amitié a aussi sa conscience et ses scrupules: en amitié comme en morale,
Prima liirc est iillio, quôd, se Judice, nrmo nocens absolvitur.
DE THOMAS AWa: DL'CIS. 4.39
Nous mabsomlrtv,, mon cher ami, r.l j)nis je vous ilirai que je suis à Nice, que je suis lo{jë dans une cliarmanle maison, située à la campagne et sur les l)ord> de la mer, mais à mi-côte, et à distance raisonnable. J'ai sous ma lenétre ce beau et immense bassin que je découvre de tous côtés, jusqu'aux bornes de l'horizon. J'entends la nuit, et de mon lit, le bruit des vagues, et ce son monotone et sourd m'invite doucement au sommeil. Je n'ai jamais vu de plus beaux jours que ceux dont nous jouissons ici ; le soleil y est dans son plus grand éclat; la chaleur, à midi , est comme celle du mois de mai à Paris, lorsqu'il est beau. La campagne est encore riante et couverte de gazons; les petits pois sont en Heurs; on trouve dans les jardins la rose, l'oeillet, l'anémone, le jasmin? comme en été. L'orange et le citron sont suspendus à des milliers d'arbres épars dans les camp;tgnes et dans les enclos. Tout offre l'image de la fertilité et du printemps. Joignez à cela des promenades très agréables dans les montagnes, et où l'on découvre h chaque pas les points de vue les plus pittores({ues; par-tout le mélange de la nature sauvage et de la nature cultivée, des montagnes qui sont des jardins, et d'autres hérissées de roches, entrecoupées de pins et de cyprès; et, dans l'éloignement, la cime des Alpes couverte de neiges. Voilà, mon cher ami^ le séjour que j'habite; il est infiniment préférable à celui d'Hières ; la température , jusqu'à présent du moins, y est plus douce et plus égale. Vous allez croire , d'après ce tableau charmant , que je me porte très bien; hélas! non: ma santé est toujours de même, faible, chancelante, sujette à de fréquentes révolutions. Je crains que, sous ce beau ciel, l'air ne soit un peu trop sec pour ma poitrine; je crains même qu'elle ne soit un peu fatiguée du voisinage nie la mer. (le ne
sont encore que des inquiétufles; mais ces inquiétudes mêmes troublentmon imagination etmonbonliêur,etpar conséquent ma santé. On ne manque pas de me dire que tous les An{jlais et les jolies Anf;laises viennent ici pour leur poitrine, et s'en trouvent très bien; on me dit même» pour mieux me convaincre, que mon visarjc est meilleur, et que j'ai {yajjné un peu d'embonpoint depuis que je suis à Nice. A cela je ne sais trop que répondre, et je làcbe de croire; mais je vous dirai, entre nous, que ma foi n'est pas bien ferme, et que j'ai au moins des doutes. Ils ne m'empêchent pas pourtant de jouir de ce délicieux climat, défaire des promenades charmantes, où la seule incommodité, h la veille de Noël, est la chaleur. Que n'étes-vous avec moi, mon cher ami, vous qui avez i'ame si douce et l'ima.fjination si forte! vous qui savez converser avec la nature ou belle ou terrible, et savez également l'entendre ou lui répondre; je suis sûr que vous seriez heureux, et que vous ajouteriez à mon bonheur. J'ai vu dernièrement un des lieux les plus sauvages qui existent dans la nature: c'est un amas de rochers et de montagnes couverts d'arbres toujours verts, et jetés çà et là par touffes irrégulières; des précipices de soixante pieds, creusés par des torrens; l'eau qu'on entend à cette profondeur, et du sommet des roches, sans cependant la voir, parcequelle roule sous des rochers et sous des arbres; enfin, à travers un chemin étroit, suspendu sur le bord d'un abyme, on parvient jusqu'à l'entrée d'une caverne très vaste, formée par les eaux, tapissée de plantes, etdontla voûte est en roches aiguës qui pendent sur la tête, et semblent prêtes à chaque instant à se détacher. Dans renfoncement de la grotte, et tout-à-fait dans l'ombre, est une source ou une fontaine très considérable, et qu'oïl entend bouillonner en se brisant à
DF. THOMAS \\\a: dï^cis. 44i
travers les rochers. C'est i\i: là (jiil- jaillil rcaii <lii torrent, qui se précipite, et forme des casrades jusqii.m fond du vallon. Rien au monde ne resseird)le plus à ces grottes mystérieuses, à ces palais huniidi-s où les anciens poètes logeaient les divinités des eaux; on est même le maître d'y éprouver, si l'on veut, cette espèce de terreur religieuse qu'inspirent les lieux solitaires et sacrés. La veille, j'avais vu un site enchanteur, et un des plus beaux jardins que je connaisse, dont toutes les allées sont d'orangers, qui a pour perspective, à droite et à gauche, deux montagnes cultivées et couvertes de verdure au milieu de l'hiver, et par devant, le spectacle immense de la mer, sur laquelle on domine à une grande hauteur, et qui, dans ce moment-là, réfléchissait les rayons les plus purs du soleil. Voilà, mon cher ami, mes spectacles et mes plaisirs; ils me tiennent lieu d'occupations, e*t même de santé.
Dans ce moment je reçois votre lettre; je l'ai lue avec le plaisir que j'aurais à vous embrasser après une longue absence. Vous voilà donc occupé aux préparatifs de la représentation de votre pièce. Je conçois vos embarras et même vos dégoûts. Il en coûte moins à un grand talent de créer un bel ouvrage, que de sortir de chez soi, de renoncer à son repos, de faire une multitude de démarches, ou ennuyeuses ou pénibles, pour rassembler des acteurs, faire répéter des rôles, concilier leurs rivalités, prévenir ou faire cesser des tracasseries. Non, on n'a point du génie impunément, sur-toutpour le théâtre. Il faut pourtant vous consoler; Corneille et Racine ont été soumis à tous ces petits chagrins avant vous. Je suis bien impatient d'apprendre votre succès ; mandez-le-moi , je vous prie, en détail. Toute votre pièce dépend de deux rôles : si Léar et Helmonde sont bien rendus , il doit
4/r^^ CORRESPONDANCE
f'tre difficile, à ce qnf\jo rrois. de résister au palliétique de ce spectacle. Oui, on s'attendrira, même ii V^ersailles. Je rejijarde cette représentation comme très importante pour vous. Dans im onvraffe d'un {jenre si nouveau, et où des spectateurs, nés dans ce siècle, doivent être ramenés à une nature si simple et si touchante, il y a des effets qu'il est impossil)le de prévoir. Je suis plus sûr de l'ouvrage que des ju{jes: il faut d'ahord les enlèvera eux-mêmes, pour les transporter dans im ordre de sentiniens et de beautés qui leur sont si étran^jères. Mon ami, vous avez deux miracles à faire, c'est d'abord de ressusciter des morts, pour les faire ensuite exister et sentir avec vous. Quand a])prendrai-je que vous avez réussi comme vous le méritez? quand lirai-je Macbeth? quand verrai-je le plan d'Othello, ou les scènes que vous aurez déjà esquissées? Je ne fais plus rien; je ne suis pas en état de travailler; mais je jouirai d^vos travaux, et votre jf][loire sera la mienne. A la fin de mai, j'espère que nous nous reverrons à Auteuil; nous nous promènerons encore dans le petit jardin; nous irons cueillir des roses dans le vôtre : en vérité ces momens-là me seront bien doux. Ma sœur vous fait mille tendres coniplimens ; elle se porte à son ordinaire, ni mieux, ni plus mal. M. Barthe est ici et vient d'être malade. La douleur l'a étonné, comme un homme qui n'est pas fait à cette société; il voudrait que l'univers eût été arrangé pour ne lui procurer que du plaisir. Il me dit (sans se plaindre) que vous n'avez pas été le voir depuis mon départ. Si vous voyez Monsieur et Madame d'Angivillers, offrezleur, je vous prie, mes tendres respects. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse bien tendrement et de tout mon coeur, et pour la vie.