‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 88 sur 97 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

Nice, le 8 avril 1783.

J'ai été consterné, mon cher ami, en apprenant la funeste nouvelle que vous me mandez. Je vous croyais heureux, et jouissant en paix de votre triomphe, au sein de votre famille, et dans ce moment même vous êtes menacé d'un aHVeux malheur! Mêlas! quelle triste chose que le cours de la vie humaine, et connue tout y est empoisonné! Je conçois toute l'étendue de votre

(loulciii-, rar je connais la tendre sensibilité de votre ame. Vous qui peijjiiezsi bien les senlimensdela nature, et qui faites verser aux autres des larmes si douces, faut-il que vous en répandiez vous-même de si cruelles! Ah! vous êtes malheureux par vos vertus, comme les autres le sont par leurs vices. J'aurais bien désiré, mon cher ami, dans des momens si tristes, être auprès de vous, pour vous donner au moins les faibles consolations de l'amitié : je sais combien elles sont insuffisantes ; mais il m'eût été doux du moins de pleurer avec vous, et de partager vos douleurs. Ah! vous étiez du moins placé entre deux âmes tendres et sensibles comme la vôtre : la meilleure et la plus respectable des mères, qui vous aime comme un fils, et vous chérit encore comme l'ornement et flionneur de sa vieillesse, doit, sinon vous distraire de vos chayrins, au moins en adoucir le poids. Le ciel vous réserve encore une fille digne de tout votre amour, et dont la santé vous promet un sort plus heureux. Oui, mon cher ami, vous vivrez, vous vieillirez dans ses bras, et vous retrouverez en elle toute la tendresse de celle que vous êtes menacé de perdre. On n'est point tout-à-lait infortuné sur la terre quand on peut encore être aimé, quand il nous reste de quoi aimer nous-méme. Je voudrais que mon amitié pût être de quelque prix pour vous, put contribuer du moins à soulager vos peines : s'il suffit pour cela de les sentir bien vivement, croyez que personne n'en est plus pénétré que moi, ne vous est et ne vous sera jamais plus attaché. C'est votre heureux et excellent caractère, plus encore que vos grands talens, qui a formé cette union, et qui la conservera , j'espère, jusqu'au dernier nionient de notre vie. ISe vous abandonnez pas trop à votre douleur, je vous prie, et sur-tout défendez, s'il est possible,

DE THOMAS AVEC DUClS. 447

votre imagination ileces idées niélanrolique.^ qui poursuivent trop aisément les auu-s s(ii;,iMcs et Certes: c'est un nouvi-au poison, plus cruel <|ue l.i doiilctir riUMiie, et qui ajoute encoie à l'infortune, en la nourrissant sans cesse d'images lugubres et tristes. N'allez pas vous enfoncer dans la solitude, que vous devez désirer, mais <[ui vous serait funeste; vous y seri(!Z livré tout entier à vos chagrins et à vous-même. C'est de vous sur-tout, moi^ cher ami, que vous devez vous défendre dans ces mo- Qiens. Vivez, restez auprès de ceux que vous aimez et qui vous aiment; ils entendront le langage de votre cœur, et sauront y répondre: mais la solitude est muette, ou ne parle que des maux de la vie à ceux qui les éprouvent. J'espère être bientôt en état de vous aller joindre, et nous pourrons passer notre été ensemble. Nous retrouverons le commerce de l'amitié, et ces entretiens paisibles où nos heures coulaient si doucement. Nous apprendrons l'un avec l'autre à supporter le fardeau de la vie, et à nous tromper au moins (juclques instans sur cette foule de maux qui la désolent! Ah! je serai heureux, si queli[uefois du moins je puis, au fond de votre ame, suspendre le sentiment de vos douleurs. Je compte partir de Nice à la fin du mois, et me trouver à Paris vers le 20 ou le '}.\ de mai. Vous jugez, mon cher ami, combien je serai impatient de vous embrasser; ce sera pour moi un j)laisir bien doux, après dix-luiil mois d absence. Ma sœiu' me cliar{;e pour vous de mille choses tendres, qu'elle pourra bientôt vous redire à vous-même. Elle a lu votre 1 ttre avec les mêmes sentimens que moi, et nous nous sonnnes souvent affligés ensemble. Adieu, mon cher et excellent ami ; je vous embrasse bien tendrement et (le tout mon cœur, comme je vous aime. Ménagez votre santé; la mienne est moins mauvaise

(juVllo n'a été pendant deux mois; mais il s'en faut bien qu'elle soit rétablie.

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