‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 90 sur 97 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

Nice, ce 20 novembre 1784-

Je suis à Nice, mon cher ami; et, après avoir balancé long^-temps sur le climat que je préférerais pour mon hiver, j'ai choisi le plus agréable et le plus doux, quoique le plus éloigné. Je n'ai pu rester que vingt-quatre heures h Avignon, car il régnait une bise violente et froide sous le plus beau ciel. On y voyait l'été, mais on y sentait l'hiver; c'est à-peu-près la même température dans tout le Comtat. A l'égard du Languedoc, il y régne aussi de très grands vents : on y éprouve pendant deux mois des gelées assez fortes; en conséquence, je suis Tevenu me mettre au soleil, comme un espalier, entre la mer et les montagnes de Nice. Mais je suis beaucoup plus reculé de la mer que je ne l'étais la dernière fois. J'occupe une jolie maison à la campagne, un peu à micôte. Je suis en plein midi; j'ai sous les yeux des jardins, des prairies, des montagnes couvertes de vigne* et d'oliviers; la ville à quelque distance, qui me sert de point de vue, et la mer dans l'éloignement. Voilà, mon ami, où je passerai mon hiver, entre le repos et l'étude, sous les rayons du plus doux soleil, qui pénétre et échauffe de toutes parts nos appartemens. Nous avons fait ua fort heureux voyage, et sans nous fatiguer, en nous re-

4!)o COUUESPONDAlNCE

posant et séjournant de distance en distance. Une de nos stations a été à Boury en Bresse, chez M. de Raimondis. C'est là, mon cher ami, que j'ai eu le plaisir de passer deux heures délicieuses avec vous, car j'y ai vu jouer OEdipechez Adniéte. J'y ai vu applaudir les mêmes beautés qui ont produit une impression si forte et si douce sur le théâtre de Paris. J'ai vu que des yeux de province savaient aussi verser des larmes, et que la nature parle à tous les coeurs, lorsqu'on sait trouver son langage. La vue d'OEdipe m'a ramené au souvenir d'Othello. Je n'ai pu m'empécher de désirer bien vivement que vous transportiez à ce sujet toute la vigueur et l'énergie de votre talent. Vous pourrez peut-être y rajeunir encore l'amour si usé sur nos théâtres, et trouver de nouvelles couleurs pour la passion d'un Africain, et les faiblesses terribles d'un grand homme. Vous n'avez à peindre ni la jalousie de Roxane, ni celle de Phèdre, ni celle de Mithridate, ni celle d'Orosmane. Celle-ci est d'une nature différente; elle tient au climat, au caractère, au titre d'époux, au genre de passion même d'un guerrier qui, ayant passé cinquante ans sans connaître l'amour, le sent pour la première fois, s'y livre avec délices et avec fureur, et a besoin de verser des larmes et du sang sur sa blessure, quand il se croit trompé, et se voit arracher un bonheur tardif qui, dans le soir de sa vie, lui avait paru un enchantement céleste. Que les •orages de son cœur doivent être effrayans! que sa fureur doit être tendre! avec quelle terreur il doit se sentir retomber dans cette solitude dont l'avait tiré l'amour! comme il doit encore chercher à aimer! comme il voudrait se venger de la nature entière, quand il se sent condamné à perdre ce sentiment ! Un homme accoutumé à exercer sur les champs de bataille la ven-

DE THOMAS AVEC DUCIS. 45i

jjeance des États et des rois, doit (''trc incxor.'ible et terrible dans la vengeance qu'il croit se devenir à lui-même : car la première souveraineté est celle de Taniour; c'est elle dont les droits sont les droits les plus saints, et pour qui les offenses sont les plus cruelles. Vous ne négli^^erez pas, mon cher ami, toutes ces richesses qui sont dans votre sujet, et bien plus au fond de votre anie; votre ame fut organisée pour les passions : c'est à vous d'éprouver et de donner les secousses les plus violentes de la tragédie. Mais, je vous en conjure par tout l'intérêt que je prends à votre gloire et à vos succès, ne faites pas une scène, ne faites pas un vers que vous ne soyez assuré de votre plan; sans le plan , vous n'aurez jamais de succès entiers. On vous admirera souvent, mais vous laisserez reposer l'admiration, qui retomhe toujours, et a peine à se relever quand elle se refroidit: il faut, dans ce genre d'ouvrage, un mouvement violent qui pousse et entraîne toujours du même côté, sans s'arrêter jamais. Je vous dis là, mon cher ami, des choses que vous savez heaucoup mieux que moi; mais la morale des arts est comme celle des vertus : il est bon de la prêcher encore à ceux qui la savent déjà. Oh! comme je voudrais que nous fussions encore ensemble, et assis à côté l'un de l'autre dans le même ermitage, ou sous l'ombre du même olivier! car ici on recherche l'omlire, même dans l'hiver. Nous gravirions ensemble les montagnes et les rochers qui m'entourent, et, parvenus au sommet, debout sur une grande hauteur, je vous montrerais, jusqu'aux bords de l'horizon , l'immense bassin de la Méditerranée. Je vous ai souvent désiré dans mon voyage, quand j'ai traversé les paysages les plus rians ou les montagnes affreuses de la Savoie, depuis Chambéry jusqu'aux Échelles et au Pont de JBeauvoisin : car je n'ai

pas voulu prendre la route de Lyon, que je connaissais déjà. J'ai passé par Genève, et de Cenève je suis entré en Savoie. J'ai parcouru une j)artie de votre ancienne patrie; j'y ai respiré Fair de vos montagnes. II me sem- Llait, mon cher ami, que je vous faisais un vol d'être là sans vous, et de goûter des plaisirs que je ne partageais pas avec vous. En passant en Suisse, j'y ai vu Monsieur et Madame Necker; je me suis arrêté quelques jours chez eux. La santé de Madame Necker est toujours bien languissante et bien faible; je la crois cependant un peu mieux cju'elle n'était h Paris. Nous vous embrassons tous, mon cher ami, Jjien tendrement et de tout notre cœur. Donnez-moi de vos nouvelles, et n'oubliez pas que nous sommes en pays étranger, c'est-à-dirè, qu'il faut affranchir ou contre-signer les lettres. Parlez-moi aussi de M. le comte d'Angivillers; je compte lui écrire parle premier courrier. Mille tendres respects à madame votre mère et à votre chère fille, que j'aime toutes deux, et pour elles-mêmes pour le bonheur qu'elles procurent à mon ami.

Page 1