LETTRE XVI
Nice, ce 12 février lySB.
J'ai reçu vos deux- lettres, mon cher ami, et j'y ai vu avec plaisir l'état de votre ame mélancolique et tranquille, et toujours pleine d'énergie, avec douceur. J'ai cru converser avec vous, bonheur dont je suis privé depuis long-temps; mais mon amitié du moins me transporte souvent en imagination dans votre retraite, sous le toit humble et modeste que vous occupez au village.
environné de bons paysans dont vous aimez la simplicité et les nia-urs. Cest là, c'est dans la dunnluf tapi,ss('(; de vos antiques verdures, avec Sakespeare, La l'ontainc et Molière, sur votre table, Sophocle dans un coin, et Corneille à un autre bout; c'est là que vous méditez, que vous travaillez, que vous concevez ces scènes fortes et tendres, dont la nature et votre propre cœur vous révèlent le secret. Et(^lbello, où en est-il? Je conçois qu'un pareil ouvra(je a besoin d'être couvé long-temps. Les grandes impressions et les grandes idées s'amassent lentement, et j'aime beaucoup un écrivain qui n'est pas toujours prêt à écrire, qui attend la tempête pour la peindre, et qui, tous les jours, à telle heure ^ en s'asseyant à sa table, et prenant sa plume, ne se commande pas d'avoir du génie. Oh! que le génie qui est fidèle à chaque rendez-vous qu'on lui donne est un froid et pauvre génie! Il a l'humble démarche d'un esclave, et non point la fière attitude d'un souverain qui commande. À chaque pas qu'il fait, il traîne des fers qui ralentissent sa marche : ce n'est point le vôtre, mon cher ami; ce n'est pas non plus celui que je voudrais invoquer. Mais dans les longs ouvrages qui occupent la vie, quand le temps presse, et la vieillesse approche, on est souvent tenté de doubler le pas, comme un voyageur qui, pendant le jour, s'est amusé dans sa route, précipite sa course à l'entrée de la nuit. Cependant je m'arrête quand je sens que je vais être fatigué; je ranime mon imagination par des lectures, et je reviens ensuite avec de nouvelles forces. Je suis dans ce moment enseveli dans les mines d'Allemagne, et je conduis la muse épique dans des lieux où elle n'a jamais pénétré. Nous jouissons ici, depuis quelques jours, du plus beau printemps: nos arbres sont en Heurs; nos campagnes sont..
couvertes d'une verdure qui semble de l'émeraude aux rayons ériatans du soleil. L(? rici le plus pur se réflécliit dans une nier brillante, qui parait elle-même un vaste ciel en mouvement. Je vais tous les jours sur des montaffues parsemées d'oliviers, de citronniers et d'oranfjers, jouir de ce magnifique spectacle, et voir le soleil, comme au temps d'Homère et de Virgile, descendre dans les flots de l'Océan, qui semble lui préparer un lit d'or, de nacre et de pourpre. Mon ami, combien ces tableaux de la nature sont ravissans, et qu'ils tiennent aisément lieu de la société des villes, des plaisirs et des bomrnes, excepté des amis. Je vous prends quelquefois avec moi dans ces promenades solitaires : nous gravissons ensemble les rochers; et parvenus à leur sommet, je vous montre ces grandes scènes du drame éternel de l'univers. J'aime à croire que je suis aussi quelquefois avec vous dans votre solitude, et que mon souvenir se place quelquefois à côté de mon ami. Adieu, mon cher ami, je vous quitte à regret. Prêt à cesser de vous écrire, il me semble que je me sépare de vous. Donnez-moi des nouvelles de votre santé et de vos travaux. Il me paraît par les nouvelles publiques que le discours de l'abbé Mauri a réussi. Voilà le tour de iVI. Target: il va être transplanté sur un théâtre bien différent de celui qu'il a occupé; et l'Académie française ne ressemble guère au barreau. Je souhaite qu'il ait le talent de ces généraux qui savent vaincre sur tous les terrains. Adieu, je vous embrasse bien tendrement et de tdut mon cœur: mille choses à votre aimable fille et à votre respectable mère, quand vous aurez le plaisir de les voir.
DE THOMAS AVKG DUCIS. i'yj [.KTTHE XVII.
29 avril 1-85.
Je n'ai jamai.s été plus surpris, mon cher ami, qu'en apprenant par votre lettre que vous étiez à Chanibéry. Nous voilà donc tous. deux dan.s les Alpes; mais que les Alpes sont longues! Nous sommes connue deux amis qui seraient en Amérique; mais l'un à la Martinique, l'autre à Saint-Dominf;ue; si rapprochés l'un de l'antre, ils ne s'en verraient pas davantage. Ne pourrions-nous pas cependant nous voir, en faisant chacun une partie du chemin? Je compte partir demain pour Lyon, et j'y passerai quelque temps, peut-être l'été entier. En revenant par le Pont de Beanvoisin, vous n'en seriez pas éloigné, et peut-être est-ce votre route la plus droite. Quel plaisir, mon cher ami, j'aurais à vous embrasser et à vous revoir! Ma sœur partagerait tout mon plaisir, et nous nous croirions encore à Marly ou à Auteuil. Savez-vous que vous habitez la même auberge où nous avons passé vingt-quatre heures, le mois d'octobre dernier? Probablement que vous occupez la même chambre que nous. Votre cœur, en y entrant, ne vous a-t-il rien dit? et n'avez-vous pas senti en respirant cet air, que 1 amitié avait passé par la, et s'y était arrêtée? O douces illusions des sympathies, que les anciens croyaient, et que nous avons trop proscrites de notre triste amour de la vérité! C'est bien l'occasion de dire:
lii; raisonner tristement saccredite ; Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite.
Je souhaite, mon clier ami, que vous fassiez de bonnes affaires dans ce pays: car sûremcnl ce n'est qu'un motif très intéressant qui a pu vous conduire. Je suis bien fâché que vous y soyez malade : il est si triste d'être malade hors de chez soi, et sur-tout en voya^je. La maladie est une triste étrangère qu'il ne faut jamais recevoir, s'il est possible, qu'au sein de sa famille, et bien accompa^jné. Ce n'est pas trop des soins de l'amitié la plus tendre dans ces momens-là, et toute auberge est un désert pour un homme qui souffre; il ne lui en manque que la tranquillité. Ménagez-vous, de grâce, pour tous ceux qui vous aiment, et j'ose me mettre à la tête de cette liste. Les eaux d'Aix ont beaucoup de réputation pour les rhumatismes. C'est votre maudit séjour de Marly qui vous a procuré ce triste bénéfice. Soyez persuadé, mon cher ami, que jamais on n'habite impunément des lieux humides; il vaut mieux habiter un grenier dans un lieu sec, que les rez-de-chaussée de tous les palais du monde, sur-tout dans un lieu inondé et imprégné d'eau comme celui-là. Je voudrais pouvoir vous accoinpagner dans votre voyage à la grande Chartreuse; ce lieu est fait pour vous : combien il réveillera dans votre imagination d'idées mélancoliques et tendres! Je vous connais; vous serez plus d'une fois tenté d'y rester. Vous n'en partirez du moins qu'avec le» regrets les plus touchans. Ces pieux solitaires ont abrégé et simplifié le drame de la vie; ils ne s'occupent que du dénouement, et s'y précipitent sans cesse. C'est bien là que la vie n'est que l'apprentissage de la mort; mais la mort y touche aux cieux, c'est une porte qui s'ouvre sur l'éternité. Ij'horreur même du désert qu'ils habitent ressemble à un tombeau : il semble que déjà ils se sont retirés de la vie îe plus loin qu'ils ont pu. Ah! que la vue de Ferney sera
différente à vos yeux! Quel contraste! Là, tout tendait à la gloire, à ra{fitation, au mouvement. C'était pourtant aussi une retraite, mais celle d'un homme qui de là voulait remuer le monde, et se mêlait à tous les évènemens dont le bruit même le yilus éloigné ne parvient pas jusqu'aux autres. On a de la peine à s'imaginer encore aujourd'hui que sa cendre soit tranquille, tant l'idée (l'action et de mouvement semble inséparable de celle de cet homme extraordinaire. Si M. et Madame Necker, qui partent aujourd'hui même de Montpellier, allaient par hasard en Suisse, vous devriez leur aller faire une visite à Copet, qui n'est qu'à quatre lieues de Genève; vous verriez un fort beau château qui domine sur le lac, et ils seraient charmés l'un et l'autre de vous y recevoir: peut-être pourrions-nous nous y rencontrer ensemble. Je peux vous mander de Lyon s'ils doivent y aller; car ils n'y sont pas encore décidés, et il y a apparence qu'ils retourneront tout droit à Paris; mais je ne sais encore rien de positif là-dessus. Je les rencontrerai probablement à Lyon. J'ai appris avec douleur la mort de ce pauvre abbé Millot. Mon cher ami, le canon perce nos lignes, et les rangs se serrent de moment en moment; cela est effrayant. Aimons-nous du moins jusqu'au dernier jour, et que celui qui survivra à l'autre aime encore et chérisse sa mémoire. Quel asile plus respectable et j)lus doux peut-elle avoir que le cœur d'un ami? C'est là q.u'elle repose, au lieu que dans l'opinion et dans la gloire, elle est errante et agitée. Adieu, mon cher et tendre ami, je vous embrasse comme je vous aime, du fond de mon cœur. Si vous m'écrivez, écrivez-moi à Lyon, poste restante; j'y serai probablement quand vous recevrez ma lettre, car elle ne pourra partir que lundi, par l'arrangement des courriers, et je serai, à ce
que je rrois, arrivé à Lyon jeudi au soir. Ma sœur et M. de La Saudraye vous font les plus tendres complimens.