ACTE IT, SCÈNE I. 2o
Il va voler bientôt à de nouveaux dangers.
HERMANCE
Il reviendra vainqueur de ces lointains rivages.
HÉDELMONE.
S'il échappe aux combats, je craindrai les naufrages.
HERMANCE
Quoi ! votre cœur toujours sera-t-il abattu?
HÉDELMONE.
Hélas! j'aime et je crains. Hermance, penses-tu, Si le ciel à nos vœux eût conservé ma mère , Qu'elle eût à notre hymen fait consentir mon père?
HERMANCE
Je le crois.
HÉDELMONE.
Quand sa perte a fait couler mes pleurs , Tu n'as pu, chère Hermance, adoucir mes douleurs.
Alors , loin de ces murs , livrée à la tristesse , Le péril de mon père occupait ma tendresse. Je lui donnai mes soins , il mourut dans mes bras , Et souvent ma douleur vous conta son trépas. Mais vous, jusqu'à ce jour, avez-vous pu me taire Tous ces traits si touchans de la mort d'une mère? Eh ! comment votre cœur ne m'en a-t-il rien dit?
HÉDELMONE.
Je n'ose encore, Hermance, en ouvrir le récit. Depuis que mon amour, qu'un père m épouvante. Elle est plus que jamais à mon esprit présente ;
2o6 OTHELLO.
J'aurai sans doute, hélas! mérité mes malheurs.
HERMANCE
Hédelmone, est-ce à moi que vous cachez vos pleurs?
HÉDELMONE.
Témoin de tous mes pas, tu sais, nia chère Hermance,
Dans quel calme profond s'écoula mon enfance.
Sous les lois d'une mère et les yeux d'une sœur,
De leur tendre amitié je goûtais la douceur.
Ciel ! devais-tu sitôt me montrer ta colère !
D'une mort trop précoce il menaça ma mère.
Tous les jours , par degrés , je la vis s'affaiblir;
De son front jeune encor je vis l'éclat pâlir;
Chaque instant de sa vie en consumait le reste.
Je m'en souviens encor : près du moment funeste,
Son esprit s'occupait de quelque objet affreux;
Elle attachait sur moi son regard douloureux.
On eût dit que son ame, à son heure dernière,
D'un funeste avenir repoussait la lumière.
« Ma fille, me dit-elle avec un cri d'effîoi,
« Dans la paix du tombeau, viens , descends avec moi.
« Qu'entrevois-je, ô destin, dans ta clarté douteuse!...
« Hélas! ma chère enfant, tu mourras malheureuse! »
À ces mots, tout-à coup , on eût dit que ses bras
Tâchaient, loin de mon sein, d'écarter le trépas.
On eût dit, à son trouble, à son ame éperdue.
Qu'un fer levé sui" moi se montrait à sa vue.
Ses bras faibles, tremblans, cherchaient à m'embrasser.
Sur son cœur expirant je me sentis presser.