‹ OEuvresChapitre 150 sur 299 · ACTE III, SCÈNE III. 22S · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE III. 22S

Des plus touchans objets que chérit rinnocence , De pères satisfaits , d'enfans , d'époux heureux , Vivant de leurs travaux, se soulageant entre eux. J'admirais cette vie et si douce et si pure, Ce facile bonheur que donne la nature , Ce calme heureux du cœur, vrai charme de nos jours, Ce bonheur d'un moment qu'on regrette toujours. D'Othello, dans nos champs, on vantait la victoire, .le volai sur ces bords. Là, témoin de sa gloire, Je contemplai Venise, et ces arcs triomphaux, Où l'or et les lauriers couronnaient ses drapeaux. Non, je ne vis jamais une pompe aussi belle : D'un auguste sénat la marche solennelle , Ces temples , ces soldats , ces cris , ces matelots ; Tout ce peuple enchanté répandu sur les flots ; En immenses clartés les ténèbres fécondes Embrasant de leurs feux et le ciel et les ondes ; Othello qui, modeste et simple avec grandeur, Semblait de son triomphe ignorer la splendeur... Mon ame à ces objets s'arrêtait suspendue; Une jeune beauté frappa soudain ma vue : Tout ce triomphe alors disparut à mes yeux; Son regard enchanteur sembla m'ouvrir les cieux. Je sentis dès l'instant que mon ame asservie Lui livrait sans retour et mon sort et ma vie. Mon amour inquiet ne pouvait la quitter. O ciel! combien de fois, prompte à me tourmenter. Sous le triste Apennin se montra son image! a. j5

226 OTHELLO

Je remportais par-tout , sur un antre sauvage, Dans le fond des déserts, sur les bords d'un torrent Où mes yeux abusés la cherchaient en pleurant. Mon infortune enfin vient d'être consommée. L'Iivmen comble ses vœux : elle aime , elle est aimée : Du sort qui me poursuit voilà les derniers coups ; Et ce jaloux transport dit assez que c'est vous.

HÉDELMONE.

Qu'entends-je! Vous osez me tenir ce langage! Serait-ce à mon malheur que je dois cet outrage? Croyez-vous que mon cœur, par ses maux abattu , Ait perdu la fierté qui sied à la vertu? Quel que soit mon penchant pour un héros que j'aime, Je suis toujours instruite à m'honorer moi-même. Non , je ne croyais pas que je dusse en ce jour Entendre ici , seigneur, l'aveu de votre amour. Mon devoir, qu'a blessé cette injure imprévue, Vous défond pour jamais de paraître à ma vue.

J'ai mérité, madame, un si juste courroux.

Page 1