ACTE III, SCÈNE IV
Je puis encor, ma fille, allumer le flambeau :
I ai mes desseins.
HÉDELMONE.
Hélas!
ODALBERT.
Sortons.
HÉDELMONE.
Comment vous suivre 1 Othello , s'il me perd , va donc cesser de vivre !
ODALBERT.
Et c'est lui que tu plains !
HÉDELMONE.
Je le sens aujourd hui .
C'est moi qui fus cent fois plus coupable que lui ; C est moi qui , sans dessein , l'instruisis à me plaire ; Qui troublai sa raison d'un charme involontaire; C'est moi qui, les regards attaches sur les siens, L'enivrai du poison de nos longs entretiens ; C'est moi qui dans ses yeux , même en versant des larmes , Ai peut-être cherché le pouvoir de mes charmes. L'amour s'est, par degrés, dans noire ame affermi.
II était vertueux, triomphant, votre ami.
ODALBERT.
Voilà ce qui m'irrite et grossit mon injure. Quand d'un accueil flatteur j'honorais le parjure. Il choisissait sa place à me percer le flanc ; Déjà contre moi-même il s'armait de mon sang. Il a cru, pour calmer l'éclat qu'il voulait faire ^
23o OTHELLO.
M'imposer tôt ou tard un hymen nécessaire. De son ingratitude il n'aura point le prix.
HÉDELMONE.
Mon père...
ODALBERT.
C'est assez. Tous mes conseils sont pris.
HÉDELMONE.
Songez...
ODALBERT.
Tu défendrais un perfide , un barbare ! Je sens, à ce nom seul, que ma raison s'égare. Signe-moi ce billet.
HÉDELMONE.
Quel est votre dessein?
ODALBERT.
Signe, dis-je, ou ce fer va me percer le sein.
HÉDELMONE, àpUît.
Que dois-je faire? ô dieu!
( Elle signe a<^ejiglément et précipitamment ^ et remet le billet à son père. )
ODALBERT.
Je suis content, ma fille. Te voilà maintenant l'appui de ma famille. L'appui de mes vieux ans. Le ciel t'a réservé Un jeune homme , un héros , loin du crime élevé , Dans qui les passions, l'exemple et l'imposture N'ont point encor flétri ni séché la nature; ()ui de Venise encor n'a point vu la splendeur;
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Qui de ses hauts destins remplira la (jrandeur; Dont le père à mon choix a laissé l'alliance ; En un mot , Lorédan , fameux par sa naissance , Le fils du doge.
HÉDELMONE.
[à part.) [haut.) O ciel! Comment vous assurer, Seigneur, que c'est pour moi qu'il a pu soupirer? L o r É D A N , sortant dujbïid du théâtre ou il s était caché.
Oui, madame, il vous aime, et sa flamme est extrême. J'en jure par le ciel, par mon cœur, par vous-même. Je réponds de ses feux, je réponds de sa foi : Ce jeune Lorédan, ce fils du doge, est moi.
o D A L B E r, T , en le regardant. Oui, c est lui.
HÉDELMONE, a Loi édan .
Quoi! seigneur!...
ODALBERT.
Eh hien ! si ta vaillance , Si ton amour, sur-tout, répond à ta naissance, Voilà, voilà ma fille , et j'en puis disposer : Je te la donne.
L o B É D A X , a vec joie .
Odieu!
HÉDELMONE, à Lorédan .
Quoi! vous pourriez osci!,..
232 OTHELLO
ODALBERT.
N'écoute point ses pleur?, ses cris, ni sa colère. (en mettant la main de Lorédan dans les mains de s a fille. ) Joins ta main à la sienne , et rends grâce à son père. Sois mon fils.
L0RÉD4N.
Eh! seigneur, voyez son front pâlir, Et ses genoux trembler, et son corps s'affaiblir.
ODALBERT, h Lorédan .
D'où vient que dans sa main ta main tremble étonnée?
HÉDELMONE.
Hélas ! ignore-t-il que mon cœur l'a donnée !
ODALBERT.
Peux-tu, sans mon aveu, disposer de ta foi?
Ton sort, ta main, ton cœur, ton sang, tout est à moi.
HÉDELMONE.
Eh ! que reste-t-il donc , seigneur, à la nature !
ODALBERT, en mettant la main sur son cœur. C'est là qu'elle avait mis ta garde la plus sûre. Elle apprend aux enfans à n'oublier jamais Que nos soins vigilans sont ses plus grands bienfaits.
HÉDELMONE.
Que faut-il?
ODALBERT.
M'obéir.
HÉDELMONE.
Tout mon cœur se soulève.