TRAGÉDIE EN TROIS ACTES
représentée pour la première fois en 1791.
J E me suis aperçu , aux représentations de cette tra-gédie, lorsqu'elle était en cinq actes, que les deux derniers n'intéressaient que faiblement; mais c'est le public, que le sentiment ne trompe jamais, qui m'a ouvert les yeux; c'est lui, et lui seul, qui m'a fait connaître cette faute essentielle , à laquelle peutêtre j'ai été entraîné, sans le savoir, par l'affection même dont je m'étais passionné pour mon sujet, J'aurais dû penser que, du moment oii Arthur, cet enfant si aimable et si malheureux , est privé de la vue, c'est, en quelque sorte, pour le public, comme s'il était privé de la vie. Il semble que la lumière du jour, en s'éteignant pour lui, fasse disparaître en même temps l'intérêt de la pièce pour le spectateur. J'ai donc pris le parti de la resserrer en trois actes , et de courir à grands pas vers mon dénouement , en hâtant la mort d'Arthur et de sa mère. J'ai fait périr ce prince par la main du roi, son oncle; parcequ'en effet ce roi perfide et barbare le poignarda lui-même , et qu'il m'eût été impossible de démentir l'histoire sur un fait aussi connu ; mais j'ai cru devoir le punir,^ en quelque façon , en lui faisant annoncer par Hubert une mort funeste et terrible, qu'il trouverait dane
loo AVERTISSEMENT.
une coupe empoisonnée; et j'ai suivi en cela Shakespeare , qui le fait expirer devant les spectateurs , par ce genre de mort, dans les douleurs les plus cruelles.
On n'ignore point que c'est Shakespeare qui m'a fourni la scène où le roi Jean engage Hubert à brûler les yeux du jeune Arthur avec un fer rouge , et celle où Hubert tâche, mais en vain, d'éluder cette horrible commission. Ces deux scènes sont dignes du pinceau de ce grand poëte, quand il excelle; et c'est la seconde de ces deux scènes où Arthur parle avec tant de charmes et d'éloquence à Hubert , qui m'a comme forcé, par la vive émotion dont elle m'a pénétré, à faire passer ce sujet sur notre théâtre.
Il ne me reste plus qu'un désir à former : c'est que l'intérêt du sujet suffise actuellement pour soutenir, pour animer tout l'ouvrage ; c'est qu'instruit par le public d'une faute capitale, j'aie été assez heureux pour la corriger, et couvrir, s'il se peut, en partie du moins, les autres fautes qui me sont échappées. Au reste, je ne puis trop remercier les acteurs qui ont représenté cette pièce. Sans parler des talens de chacun d'eux en particulier, et de ce que je leur dois de reconnaissance, pouvais-je, dans le rôle d'Arthur, de ce jeune prince , à qui je donne dix ou douze ans , souhaiter une voix plus tendre , une figure plus charmante que celle de M"'' Simon? Pouvais-je sur-tout désirer plus de grâce, plus d'ame, plus d'intelligence? Que pouvait-il me mancjuer dans le rôle
AVERTISSEMENT. loi
d'Hubert, puisque c'est M. Monvel qui l'a rendu? Par quelles nuances délicates sait-il allier les ions les plus voisins du familier avec les accens les plus mides ou les plus déchirans de Melponiène! Par quelles ressources prodigieuses se met-il toujours en mesure avec des moyens faibles , sans jamais rien faire perdre aux effets les plus larges et les plus frappans de la scène tragique! Quelle obligation ne lui ai-je pas dans le personnage d'Hubert ! C'est pour Arthur qu il respire; c'est pour Arthur qu il craint et qu'il espère. Il ne veille, il ne parle, il ne se tait , il ne dissimule que pour lui. Il est pour lui, dans cette tour funeste, comme une seconde Providence, toujours attentif, toujours présent sur les pas d'un tyran soupçonneux et féroce, qui rôde dans ses cachots, et semble y flairer ses victimes. Quelle affection ! quelle inquiétude ! quelle vigilance ! Lame d Hubert ou de M. Monvel est par-tout. Cet acteur extraordinaire sent toutes les passions, se transforme dans tous les personnages. Voilà le secret des Duménil et des Le Kain. Comme eux, il répand de tous côtés, et dans les moindres détails, ce charme d'une création perpétuelle, cette énergie douce ou* brûlante de la nature, ce feu de la vie qui le consume lui-même, et dont il anime si heureusement ,ses propres ouvrages.
PERSONNAGES
JEAN, roi d'Angleterre, surnommé Jean Sans-
Terre.
CONSTANCE, duchesse de Bretagne, veuve de
Godefroi, frère du roi Jean Sans-Terre, et mère
d'Arthur, sous le nom d'ADELE.
ARTHUIï , jeune prince, âgé de dix ans, fils de
Godefroi et de Constance, neveu du roi, HUBERT, commandant en chef de la tour de
Londres.
NEVIL, commandant en second dans cette tour. KERMADEUC, vieillard Breton, Un Officier.
Un Soldat,
Personnages muets.
Gardes du roi Jean, Troupe de Soldats.
Peuple.
La scène est en Ansletene^ dans la tour de Londres.
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