‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 149 sur 167 · E PITRE V · texte numérisé non relu

E PITRE V

Ouoi î toujours prévenu des sentimens vulgaires, ÎSe sortiras-tu poiut des routes ordinaires?

DIVERSES. n\3

Et veux-tu, te laissant entraîner au torrent.

Toujours dans ses erreurs suivre un peuple iguoraul ?

Ne pourrai-je à la fin te mettre dans la tète

Que ces opinions où le peuple s'arrête

Sont ces faux loups-garoux , ces masques effrayans ,

Ces spectres dont ici l'on fait peur aux enfans ?

Ke sais-tu point encor, par ton expérience,

Que tout ce qu'ici-bas on appelle science

N'est qu'un abîrae obscur, où nous trouvons enfin

Qu'il n'est rien de si sûr que tout est incertaiu ;

Qu'une femme en sait plus que *** ?

Tu ris ! Qu'à donc , dis-moi, ce discours qui t'étonne?

Je ne veux que deux mots pour te pousser à bout.

Qu'est-ce que le savoir ? l'art de douter de tout.

Ignorer ou douter étant la même chose.

Un simple esprit, certain d.e ce qu'on lui propose,

N'est-il pas , réponds-moi , mille fois plus savant

Dans ses égaremens , que ce docte ignorant.

Lequel, interrogé si le soleil éclaire,

Répond : Jen'ensais rien ; j'en doute ; il se peut faire.

Mais il faut s'égayer; et, sur le même ton.

Après t'avolr prouvé par plus d'une raison

Que l'homme ne sait rien qu'à force d'ignorance .,

Sceptique dangereux, je dis plus, et j'avance

Que le bien et le mal n'est qu'en opinion ;

Que faire l'un ou l'autre est faire une action

Que la loi seulement défend ou rend licite.

Et qui ne porte eu soi ni crime ni mérite;

Que l'uu dans l'autre enfin est si fort confondu ,

ai4 POÉSIES

Que le bien est un mal, le crime une vertu. Ma doctrine n'est pas tout-à-fait crtliodoxe , J'en conviens , et je sais qu'un pareil paradoxe Du portique incertain a toujours pris l'essor. Mais il faut le prouver comme l'autre : d'accord. Le bien dont nous parlons n'est-il pas d'une essence Qui ne prend que de soi toute son excellence ; Qui, recherché de tous, et toujours précieux, N'emprunte sa valeur ni du temps ni des lieux ? Le mal est, d'autre part, ce qu'une voix tacite iS'oas dit être mauvais , et que chacun évite. Or, dis-moi , quelle chose est d'un goût général Ici-bas reconnue ou pour bien ou pour mal ? Chaque peuple , à son gré , conduit par ses caprices , ]\'a-t-il pas ordonné des vertus et des vices; Et , sans de la raison écouter trop la voix , Ce qui fut mal en soi fut fait bien par les lois. Chacun , dans ses erreurs , ou fâcheux , ou commode. S'établit une loi purement à sa mode.

Ainsi l'on voit du Nil les brûlés habitans Peindre les anges noirs , comme les démons blancs. Le porc est chez l'Hébreu le morceau détestable , Le porc, chez les Chrétiens, estl'honneur delà table; Et sur le même mets nous voyons attaché. Pour les uns du plaisir, pour d'autres du péché. L'Ottoman ne saurait boire du vin sans crime , Le Germain , s'il n'en boit , ne peut être en estime ; Et c'est une vertu , sur les rives du Rhin , De perdre la raison pour faire honneur au vin.

DIVERSES. ai5

On a , dans mille lienx , viugt femmes en réserve ; Deux suffisent ici pour aller droit en Grève ; Même les plus sensés , craignant le nom de sot , Ont jugé sainement qu'une était encor trop. Un mari, redoutant les coups de la tempête Dont le musqué blondin vient menacer sa tête , Croit qu'il n'est point au monde un plus sensible affront Que celui qui, sans bruit, le peut marquer au front. Et qu'il n'est devant Dieu d'actions plus énormes Que ces crimes féconds qui font pousser les cornes. Il n'en est pas de même en ces tristes pays Que sous d'âpres glaçons l'aquilon tient transis. Qui le sait mieux que moi ? La froide Lapouie De ces sottes erreurs ignore la manie : Pour honorer son hôte, il faut (me croiras-tu? ) Prendre le soin fâcheux de le faire cocu. Cocu ! vous vous moquez. Bon ! il n'est pas possible. Et pourquoi non ? Qu'a donc ce mot de si terrible ? Les femmes n'en ont pas, comme toi, tant de peur. Cela fut bon jadis. Voyez le grand malheur, Quand ton nom des cocus grossira le volume , Si ton front à la chose aisément s'accoutume ! Eh! pourquoi, sans raison, du seul mot s'effrayer? Je le dis entre nous ; il faut que ce métier Ne soit pas, après tout, un si rude exercice. Puisqu'on voit tous les jours dedans cette milice Des flots d'honnêtes gens venir prendre parti. Mais je reviens au point duquel je suis sorti ; Et je dis qu'il n'est poiut de vertu ni de vice

^i6 POESIES

(Xn ne change de nom suivant notre caprice ,

Et que tout, ici bas, est diversement pris

par gens les plus sensés et les plus beaux esprits.

Ces lieux si décriés, que ces femmes humaines Tiennent pour soulager les amoureuses peines. Ces temples de Vénus , où l'on voit si souvent Le commissaire en robe , appuyé d'un sergent ; Ces lieux contre lesquels le dévot voisinage Va déchaîner son zèle et déployer sa rage , Sont détestés en France , et bénis au Levant , Où l'on voit tous les jours le pieux Musulman Fonder sur les chemins , par un excès de zèle , Ainsi qu'un hôpital, ou bien une chapelle , De ces lieux que l'on trouve ici si dangereux , Pourks pressans besoins du passant amoureux. Ce})endaut , à nous voir, uous sommes les seuls sages ; Rieu ne fut mieux conçu que nos lois , nos usages. Il est vrai: mais bientôt, par de bonnes raisons, I.'Iadien va nous placer aux Petifes-Maisons. En effet, dira-t-il, quelle fureur extrême D e mettre en terre un corps qu'on chérit, que l'on aime , Pour être indignement la pâture des vers ! Qu'avec plus de raison, en cent ragoûts divers , Le fils mangeant le père , il lui rend eu partie Ce qu'il reçut de lui quand il viut à la vie; Et , ranimant sa chair, et réchauffant son sang , Il lui fait de son corps un sépulcre vivant ! Quelle horreur ae font pas ces sentimens bizarres ! TkL-iis p'îurtact dans ces lieux si cruels , si barbares.

DIVERSES, ai7

Nous-mêmes nous passons pour (les gens sans amour. Ingrats , dénaturés, et peu dignes du jour. Je Je dirai : nou , il n'est point de folie Qui ne soit ici-bas en sagesse établie , Point de mal qui pour bien ne puisse être reçu , Et point de crime enfin qu'on n'babille en vertu. Tin voleur, par la ville, eu pompeuse ordonnance, Est du fond d'un cacbot conduit à la potence; La raison , l'équité , la coutume , les lois , Pour demander sa mort tout élève sa voix. En jugiez-vous ainsi jadis, Lacédémone , Quand, par votre ordre exprès , une illustre couronne Venait ceindre le front du plus adroit voleur, Qu'on renvoyait comblé de présens et d'bonneur ? Cepend'aut les décrets que vous sûtes écrire Furent reçus dans Rome; et ce fameux empire Qui prescrivait des lois à l'univers jaloux Se fit toujours honneur d'en recevoir de vous. Mais pourquoi s'étonner que des lois étrangères Soient, suivant le caprice , aux nôtres si contraires ? Nous-mêmes , sans raison , à nous-mêmes opposés , Nous punissons des faits par nous-mêmes encensés ; Et, sans avoir pour nous des raisons légitimes. Le succès fait toujours nos vertus et nos crimes. Il est vai, j'en conviens, nous voyons parmi nous Les suivans de Thémis , de leur pouvoir jaloux , Contre des malheureux déchaîner leur colère. Mais ces voleurs fameux de la première sphère , Ces riches partisaas , ces heureux scélérats ,

ai8 POESIES

Malgré tous leurs forfaits , ne les voyons-nous paê,

A force d'entasser injustices sur crimes ,

Se tracer une route aux rangs les plus sublimes ?

Voler au coin d'un bois pour éviter la faim ,

C'en est trop pour mourir d'un supplice inhumain ;

Mais, sous le faux semblant de l'intérêt du prince.

Désoler en un an la plus riche province.

Faire gémir le peuple, accabler l'équité,

Se faire une vertu de son iniquité ,

Immoler tous les jours d'innocentes victime* ,

Et remporter enfin, pour le fruit de ses crimes.

Le repos malheureux de n'en connaître plus ;

Voilà , voilà des faits dont se sont prévalus

Ceux qu'on a vus par là mériter l'alliance

D'un duc et pair, ou bien d'un maréchal de France.

Par cent bouches d'airain mettre une ville à bas ,

Ravir une province, enlever des états.

Déposséder des rois affermis sur le trône ,

Leur ôter en un jour la vie et la couronne ,

Précipiter enfin cent peuples dans les fers.

Et porter l'épouvante aux coins de l'univers ;

K'est-ce pas là courir de victoire en victoire ,

Et faire des exploits d'éternelle mémoire ?

Répandre un peu de sang , c'est être nn assassin ,

C'est être du gibet l'honneur et le butin ;

Mais de ruisseaux de sang inonder les campagnes,

De morts et de mourans élever des montagnes.

Immoler l'univers à toute sa fiuMar,

A force dç trépas , de carnage , et d'horreur ,

Obliger le soleil à rebrousser sa course , Et révolter les eaux contre leur propre source, Qne fites-vous jamais, illustres couquérans. Pour mériter le nom d'invincibles, de grands. Que ces fameux forfaits que l'univers admire ? K'est-ce pas à ce prix qu'on achète un empire ? Et vous eût-on jamais élevé des autels. Si vous n'eussiez été qu'à demi criminels? Pourquoi commandes-tu que je perde la vie , Dit ce corsaire un jour au vainqueur de l'Asie ? Ce fut toi qui m'appris , en pillant l'univers , Le métier malheureux de voler sur les mers ; Nous exerçons tous deux le même art de pirate ; En cela différens , que toi , dessus l'Euphrate , Tu ravis tous les jours des empires nouveaux , Et que moi je ne prends sur mer que des vaisseaux. Wavait-il pas raison ? Car si , pour le bien prendre. Le corsaire eût été plus voleur qu'Alexandre , Par uu fâcheux revers alors on aurait vu Le premier sur le trône, et le second pendu.

La plus belle action n'est bien souvent qu'un vice. Homains , vous l'enseigniez , quand du dernier supplice Yous punissiez vos fils en criminels d'état. Quand ils avaient vaincu sans l'ordre du sénat. De si hautes vertus , de si rares maximes , Par leur trop de hauteur dégénèrent en crimes ; Et le crime élevé , de gloire revêtu , Perd son nom dans sou vol, et se change en vertu. Que je te plains , hélas ! malheureuse duchesse ,

aao POÉSIES

D'être du campagnard et du clerc la maîtresse! Tu vois depuis quiure ans, dans ton indigne emploi Ta honte tous les jours s'élever contre toi; Si, comme une Laïs , ou comme une Faustère , Tu pouvais captiver les maîtres de la terre , Ou, t'élevant enfin par quelque coup d'éclat. Devenir les amours d'un ministre d'état; Alors certes, alors , ennoblie , estimée , Tu verrais de ton sort changer la renommée ^ Tu verrais , dans l'Etat , tout soumis à tes lois ; Seule tu donnerais les charges , les emplois. Quoi! tu voudrais aller par la ville en carrosse ; Tu verrais à tes pieds et l'épée et la crosse ; Et la France viendrait , ne jurant que par toi , T'implorer comme on fait le tout-puissant Louvois. Plutôt que d'épuiser une telle matière , Je compterais vingt fois combien au cimetière Pilon, l'homme aux pardons , a fait porter de corps » Combien au jeu Robert a perdu de trésors , Et combien la Milieu , la beauté de notre âge , A de fois en uu au récrépi sou visage.

DIVERSES. ail

Page 1