EPITRE VL
Oi tu peux te résoudre à quitter ton logis ,
Où l'or et l'outremer brillent sur les lambris ,
Et laisser cette table avec ordre servie ,
Tiens , pourvu que l'amour ailleurs ne te convie ,
Prendre un repas chez moi , demain dernier janvier.
Dont le seul appétit sera le cuisinieV.
Je te garde avec soin , mieux que mon patrimoine.
D'un vin exquis sorti des pressoirs de ce moine
Fameux dans Ovilé, plus que ne fut jamais
Le défenseur du clos vanté par Rabelais.
Trois convives connus , sans amour, sans affaires.
Discrets, qui n'iront point révéler nos mystères ,
Seront par moi choisis pour orner ce festin.
là , par cent mots piquans , enfans nés dans le vin ,
Tfous donnerons l'essor à cette noble audace
Qui fait sortir la joie, et qu'avouerait Horace.
Peut-être ignores-tu dans quel coin reculé J'habite dans Paris , citoyen exilé , Et me cache aux regards du profane vulgaire ? Si tu le veux savoir je vais te satisfaire. Au bout de cette rue où ce grand cardinal ,
Ce prêtre couquérant, ce prélat amiral ,
Laissa pour monument une triste fontaine.
Qui fait (lire au passant que cet liomme, en sa baine,
Qui du trône ébranlé soutint tout le fardeau ,
Sut répandre le sang plus largement que l'eau,
S'élève une maison modeste et retirée.
Dont le ebagrin surtout ne connaît point l'entrée.
L'œil voit d'abord ce mont dontles antres profonds
Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds ,
Où de trente moulins les ailes étendues
M'apprennent cbaque jour quel vent cbasse les nues;
Le jardin est étroit; mais les yeux satisfaits
S'y promènent au loin sur de vastes marais.
C'est là qu'eu mille endroits laissant errer ma vue
Je vois croître à plaisir l'oseille et la laitue ;
C'est là que , dans son temps , des moissons d'artichauts
Du jardinier actif secondent les travaux ,
Et que de champignons une couche voisine
Ne fait , quand il me plaît, qu'un saut dans ma cuisine ;
Là, de Vertumne enfin les trésors précieux
Charment également et le goût et les yeux.
Dans le sein fortuné de ce réduit tranquille.
Je ne veux point savoir ce qu'on fait dans la ville;
J'ignore si Paris fait des feux pour la paix;
Mes yeux ne voient point un maudit Bourvalais
Dans un char surdoré jouir avec audace
Des indignes regards dont chacun le menace ;
Je n'eutends point crier tant de nouveaux...
De l'avare cerveau de sortis.
DIVERSES. 2a3
Libre d'ambition , d'amour, de jalousie.
Cynique mitif^é, je jouis de la vie;
Et , pour comble de biens , dans ce lieu retiré ,
Je n'y connus jamais ni M ni G
Dans ce logis pourtant , humble , et dontles tentures Dans l'eau des Gobelius n'ont point pris leurs teintures, Où Mansard de son art ne donna point les lois , Sais-tu quel hôte, ami , j'ai reçu quelquefois ? Enghien, qui, ne suivant que la gloire pour guide. Vers l'immortalité prend un vol si rapide , Et que Nervinde a vu , par des faits inouis , Enchaîner la victoire aux drapeaux de Louis : Ce prince, respecté, moins par son rang suprême Que par tant de vertus qu'il ne doit qu'à lui-même, A fait plus d'une fois , fatigué de Marly , De ce simple séjour un autre Chantilly. Couti ; le grand Conti , que la gloire environne , Plus orné par son nom que par une couronne , Qui voit , de tous côtés , du peuple et des soldats Et les cœurs et les yeux voler devant ses pas ; A qui Mars et l'Amour donnent , quand il commande. De myrte et de laurier une double guirlande ; Dont l'esprit pénétrant, vif , et plein de clarté ; Est un rayon sorti de la divinité , A daigué quelquefois , sans bruit, dans le silence. Honorer ce réduit de sa noble présence. Ces héros , méprisant tout l'or de leurs buffets, Contens d'un linge blanc, et de verres bien nets. Qui ne recevaient point la liqueur infidèle
aî4 POÉSIES
Que Rousseau (a) fit chez lui d'une main criminelïe. Ont souffert un repas simple et non préparé , Où l'art des cuisiniers , sainement ignoré, JS'étalait point au goût la funeste élégance De cent ragoûts divers que produit l'abondance y Mais où le sel attique , à propos répandu , Dédommageait assez d'un eutremets perdu.
C'est à de tels repas que je te sollicite; C'est dans cette maison que ma lettre t'invite. Ma servante déjà , daus ses nobles transports , A fait à deux cbapons passer les sombres bords. Ami , viens donc demain , avant qu'il soit une heure. Si le hasard te fait oublier ma demeure , 3?îe va pas t'aviser, pour trouver ma maison , Aux gens des environs d'aller nommer mon nom ; Depuis trois ans et plus , dans tout le voisinage. On ne sait , grâce au ciel , mon nom ni mon visage : Mais demande d'abord où loge dans ces lieux Un homme qui , poussé d'un désir curieux , Dès ses plus jeunes ans sut percer où l'Aurore iVoit de ses premiers feux les peuples du Bosphore; Qui , parcourant le sein des infidèles mers , Par le fier Ottoman se vit chargé de fers; Qui prit , rompant sa chaîne , une nouvelle courte Ters les tristes Lapons que gèle et transit l'Ourse^ Et s'ouvrit un chemin jusqu'aux bords retirés Où les feux du soleil sont six mois ignorés,
(a) Marchand de via.
DIVERSES. aaS
Mes voisins ont appris l'histoire tle ma vie , Dont mon valet causeur souvent les désennuie. Demande-leur encore où loge , en ce marais , Un magistrat qu'on voit rarement au palais ; Qui, revenant chez lui lorsque chacun sommeille. Du hruit de ses chevaus bien souvent les réveille; Chez qui l'on voit eutrer pour orner ses celliers. Force quartauts de vin , et point de créanciers. Si tu veux , cher ami , leur parler de la sorte , Aucun ne manquera de te montrer ma porte. C'est là qu'au premier coup tu verras accourir Un valet diligent qui viendra pour t'ouvrir ; Tu seras aussitôt couduit dans une chambre Où l'on brave à loisir les fureurs de décembre. Déjà le feu , dressé d'une prodigue main , S'allume en pétillant. Adieu , jusqu'à demain.