THÉO^E
En quelque état , madame , où le sort vous entraîne , Vous portez en tous lieux l'auguste nom de reine ; On respecte toujours le mérite abattu; Le malheur sert en vous de lustre à la vertu. Fille et veuve de rois...
ZÉKOBIE.
Et c'est ce qui m'outrage :
A ces titres pompeux tu vois croître ma rage ; Je sens des mouvemens de haine et de fureur. Qui me rendent mon rang et le jonr en horreur. Je pourrais , écoutant un transport légitime , M'arracher aux horreurs dont je suis la victime. On n'estpoint malheureux lorsqueronpeutroourir. Il est mille chemins que je pourrais m'ouvrir;
( elle montre un poignard caché sous sa rôle. ) Ce fer toujours caché , le seul bien qui me reste. En tout temps , en tou t lieu , m'offre un secours f uaeste ; Et je puis , insultant le sort et ses revers ,
ACTEI, SCENE I. f,£
Dérober aux Romalus la gloire de mes fers. Mais, hélas ! tu le sais, je suis mère; et ma fille. Débris infortuné d'une triste famille , M'attache encore au jour par des nœuds que le sang Et l'amour paterutl out i'ovini'i daus luou liane, Ismène , quel que soit l'excès de sa misère , Ismène encor peut-être a besoin de sa mère; Et , pour survivre aux maux que l'on me voit souffrir. Il faut plus de vertus cent fois que pour moum-. Que te dirai-je enfin ? l'ardeur de la vengeance Entretient des lueurs d'une faible espérance. Le généreux Zabas aux Romains échappé.
Dans nos communs malheurs Sapor enveloppé. Tout flatte les transports de mon ame inquitte. La Perse va bientôt, apprenant ma défaite. Pour arracher son prince à d'odieuses mains , De soldats aguerris couvrir les champs romains. Tu sais bien que Sapor, digne sang d'Artaxerco , Est second fils du roi qui règne dans la Perse; Que sou père voulut, pour cimenter la paix, Avec les nœuds du sang nous unir à jamais. Afin que, plus à craindre en rassemblantuosliain^s, IN'ous n'eussions d'ennemis que les aigles romaines. Il proposa d'unir ma fille avec son fils ; Ma gloire le voulait , l'Etat y consentit ; - Et , destinant dès-lors un héritier au trône , Je promis à Sapor ma fille et ma couronne : Je l'adoptai pour fils ; et le roi dès ce jour Envoya , jeune eucor, ce prince dans ma cour.
6a SAPOR.
Nourri depuis ce temps dans le métier des armes , 11 voit à tout moment croître Ismèue et ses charmes j Et ce jeune guerrier, charmé de ses appas , A fait naître l'amour au milieu des combats. Je -vis avec plaisir cette naissante flamme, Qui, conlirniaut mou choix , s'emparait de leur ame j Et je devais bientôt par un hymen heureux Affermir mon empire , et couronner leurs feux : Mais du ciel irrité la suprême puissance De ces cœurs amoureux détruit l'intelligence; Sapor voit sans espoir enchaîner dans ce jour Sou bras par la victoire , et son cœur par l'amour.
THÉOKE.
Madame , espérez tout d'un retour favorable : Le destin , quel qu'il soit , ne peut être durable ; De cette même main qui verse les malheurs Le ciel, quand il lui plaît, vient essuyer les pleurs; A vos plaintes enfin il faudra qu'il se rende; Attendez tout de lui.
ZÉNOBIE
Que veux-tu que j'attende De ces injustes dieux de la vertu jaloux , Qui n'ont pu préserver mes fils ni mon époux , Et qui, m'abandonnant en prenant leur défense , N'ont pas justifié l'ardeur de ma vengeance ? Que veux-tu que j'attende? hélas! parle, dis-moi. Ne suis-je pas plus prompte à me flatter que toi ? J'irai ( voilà le sort où je suis destinée ) , J'irai, traînant ma honte , à ce char encbainée ,
ACTEI, SCENE IL fi3
À.a milieu des faisceaux , parmi les étendards , De Torgucilleux Romain rassemMer les regards! Spectacle d'iufaniie, esclave confondue , Des rayons du soleil je soutiendrai la Tue! J'entends déjà les cris d'un peuple injurieux , Qui va m'auéantir de la voix et des yeux: « Est-ce là , dira-t-il , la fîère Zéuobie , Qui devait sous ses lois tenir Rome asservie ? Voilà par quel triomphe elle vient se venger. Et les fers qu'aux Romains elle avait fait forger ! .» Et, tandis que mon cœur dans les douleurs seuoie. Je me verrai l'objet de la publique joie : Des vainqueurs insultée, aux vaincus en horreur. Sur moi tout l'univers confondra, sa fureur ! Ah! j'en frémis déjà; ma vertu terrassée Succombe sous le poids d'une telle pensée. Non, je ne verrai point ces détestables jours; Que plutôt... Mais rompons d'inutiles discours i Écoutons des transports dignes de mon courago; Mettons le fer, le feu , le poison en usage , D'autres moyens encor. Toi, sans perdre de temps, ya, cours à Sabinus , dis-lui que je l'attends.