XVI. — FROISSART
D'après le Religieux de Saint-Denis , le combat venait de commencer et Henri de Derby s'était avancé de huit pas au devant de son adversaire, quand Richard II fit suspendre le duel et prononça la sentence d'exil.
Le Religieux de Saint-Denis suivait le récit de la Chronique de Richard II, qui continue à offrir le plus grand intérêt :
« Il est vérité que le dimanche devant le lundy qu'ils devoyent combattre , estoyent les seigneurs qui devoyent combattre, arrivés en la ville de Conventry, et le duc d'Ervorde, conte d'Erby, ala le dit jour après disner prendre congiet au roy Richart dehors la ville où le roy fut logié en une tour qui fu à messire Guillaume Bagod à un quart de lieue près de la ville. Et le lundy ensuite , au point du jour , le duc de Norvolc ala prendre congiet au roy, et de là ala as Chartrous oyr trois messes, et de là chevaucha à sa tente priés des lices pour lui armer, et Jacques Selinc un escuier de Behaigne fu son maistre qui le arma. Et le duc d'Ervorde s'arma entre la porte et la barrière de la ville en une belle maison où il avoit un bel palays de boys devant la porte que nul ne povoit veoir dedens.
« Le duc d'Armarle connestable et le duc de Sudrien mareschal entr'iaulx deux estoyent très-bien armés, leur XXIIe et viestus d'une livrée de courtes houpelandes de cendal rouge toutes plaines de ceintures en façon de compas d'argent, où il avoit escript tout de long en chascune ceinture : Honni soit celuy qui mal 'pense. A huit heures entrèrent dedens les liches le connestable et le mareschal et tous les autres de par delà la mer, qui furent à la journée, et un chevalier d'Escoce, qui fu appelé Gaultier de Stouwart. Et à neuf heures arriva le duc d'Ervorde appellant en très-noble estât et arroy atout ses beaulx coursiers bien couvierts et bien armés de ses armes. Et quant il vint aux barrières des liches, adont le connestable et le mareschal saillirent aux barrières des lices à Fencontre de luy, et lui demandèrent quel homme il estoit et quel cose il demandoit et pour quelle cose il estoit là venus. Et il respondi : « Je suis Henry de a Lenclastre, duc d'Ervorde, et suis cy venus pour faire mon devoir « pour combattre à Thomas Moubray, duc de Norvolc, comme fauls « traistre et desloyal encontre Dieu, le roy , son royaume et moy. » Apriès, le connestable et le mareschal firent jurer, et, quant il ot juré , on lui demanda s'il voloit entrer ens sur tel point , et il respondi que oïl, et mist son escut à point, lequel fu d'argent à une
croix rouge pareille as armes saint George et ferma la visière de son heaume, et si se signa et fist une belle croix de sa main aussi légièrement comme s'il n'eust point estet armés , et demanda sa lance , et on lui ouvry la barrière, et chevaucha dedens les lices droit devant sa chaière, laquelle fu couverte de rouges fleurs, et descendi de dessus son coursier et entra ens les gourdines de sa chaière , en attendant son anemit en la bataille gentilment comme il appartenoit à cel jour.
« Il est vérités que le roy Richart arriva aux lices, et en sa compaignie tous les royaulx d'Engleterre et l'arcevesque de Cantorbye appelé Walden et le conte de Saint-Pol lequel fu là envoyé de France à grant haste. Le roy avoit bien XXm archiers et gens d'armes à grant foison, et aussi tost que le roy fu arrivé et monté sur son eschafaut, lequel fut moult richement paré comme il appartenoit, le roy des héraulx monta sur l'un des corons des lices et crya de par le roy trois fois : « Oés ! Oés ! Oés ! » Apriès, sire Jehan de Boissy vint atout un rolle en sa main et dist les mos , et un hérault crya ; « On vous commande de par le roy, de par le connestable et de par <c le mareschal, que nulle personne, fust povre ou riche, ne fust si « hardie de mettre la main sur les lices sur paine d'avoir la main « coppée, et que nuls n'entrast dedens les liches sur paine d'estre « traisnés et pendus, sauve ceulx qui y seront ordonnés de par le roy, « de par le conseil, de par le connestable et de par le mareschal » Et crya de par le roy : « Oés, vecy Henry de Lencastre , duc d'Ervorde, « appellant, lequel est venu es liches pour faire son devoir contre l'hôte mas Moubray, duc de Norvolc, deffendant. Qu'il viengne en la liche « faire son devoir sous paine de estre appelé faulx. » Et crya le hérault trois fois à chacun coron des liches. Et le duc de Norvolc se tint devant la barrière des liches tant que le cry fu fais. Et s'en alèrent le connestable et le mareschal à l'encontre de luy, et le firent jurer, et, quant il ot juré, on lui ouvry la barrière, et il entra es liches et dist ensi : « Dieux aide au droit ! » Et, quant il fu dedens , il descendi devant sa chaière et pendi son escu à l'arçon de la selle de son cheval. Et après le connestable et le mareschal firent aporter les lances des seigneurs et les mesura-on pour veoir se elles estoyent d'une longueur. Et le duc de Sudrien raporta la lance au duc d'Ervorde , et un autre chevalier porta la lance au duc de Norvolc, et le hérault crya de par le roy, de par le connestable et de par le maréchal, que on ostast
les pavillons des chaières des champions et que on laissast aler les coursiers et que cbascun fesist son devoir. Et quant le duc d'Ervorde ot premiers sa lance, il mist son escu à point et se signa de sa main faisant une croix, et si mist sa lance sur sa cuisse la pointe deviers son anemit, et ala bien sept ou huit pas avant pour faire son devoir. Et le duc de Norvolc ne se bouga, ne ne fist semblant de soy deffendre. Adont li rois se dressa et. crya : « Ho ! ho !» et commanda que on ostast se lanche au duc d'Ervorde et que on fesist chascun retraire deviers sa plache. Là furent-ils armés bien près de deux heures depuis que on ot deffendut le combattre.
« Adont le hérault de Bretaigne monta sur les liches ou couron où il avoit commencé le cry, et crya de par le roy : « Oés ! » Et sire -Jehan de Boissy vint atout un grant rolle escript, lequel il tenoit en sa main, et avoit bien une grant toise de long, et crya : « Oés entre « vous, seigneurs. Je vous fais savoir de par le roy, de par le con- « seil, de par le connestable et de par le mareschal, que Henris de « Lencastre duc d'Ervorde appellant et Thomas Moubray deffendant « tous deux sont venus bien et vaillaument, et chascun a esté et est « tout prest de faire son devoir comme deux hardis chevaliers doivent « faire. Pour ce que les coses sont si grandes entre -ces deux sei- -« gneurs, c'est le jugement du roy et de son conseil que Henris de « Lencastre duc d'Ervorde doit widier le royaume le terme de dis « ans, et, se il revient au pays, ançoys que les dis ans soient passés, il « sera pendus et ara la teste copée. » Et quant le cry fut fait , les gens eurent grant merveille que le duc d'Ervorde fust banny pour ce qu'il se monstra si gaillardement pour faire son. devoir, et faisoient les gens si grant noise que on ne pooit riens oyr, car chascun cuidoit qu'il eust perdu son honneur. Apriès, le hérault crya de par le roy : « Oés ! oés ! » Et adont commencèrent les gens à taire : « C'est ossy • « le jugement du roy et du conseil que Thomas Moubray, duc de <c Norvolc, sera banny du royaume à tousjours mais. » Et commanda le roy que Thomas de Moubray devisast où il voloit demourer ou en Prusse ou en Behaigne ou en Hongherie, ou qu'il alast droicte voye oultre mer en la terre des Sarrazins mescréans, et qu'il ne retournast jamais sans mettre pié sur la terre des Grestiens, et que toute sa terre demourroit arrestée tant que la dicte somme seroit payée dou grant avoir que il avoit receu pour payer la garnison de Calais, lequel il n' avoit point fait, et que il ne auroit que Xm nobles par an.
« Apriès chenue le cry fu fais, le connestable et le mareschal amenèrent les deux seigneurs bannis droit devant les degrés de la tente du roy , et commanda le roy à eulx deux et deffendi que nuls d'eulx ne venist jamais en compaignie où li uns peuist trouver l'autre , ne en boire, ne en mengier. sur paine de perdre tous leurs biens. Ensi comme le roy commanda, jurèrent tous les deux seigneurs à tenir le commandement du roy, et apriès ils montèrent tous deux à cheval. Et se partirent ossy tost hors des liehes l'un comme l'autre. »
Le comte Maréchal se rend en Allemagne (pp. 108, 109). — Le 3 octobre 1398, Richard II ordonna à tous ses amiraux de laisser passer Thomas duc de Norfolk, qui se rendait en voyage en Allemagne, en Bohême et en Hongrie. Il adressa* ce même jour des lettres de recommandation en sa faveur aux rois et princes d'Allemagne.
Le comte Maréchal (nous continuerons à lui donner ce titre) s'embarqua à Keykelerode, dans le comté de Suffolk, pour la Hollande.
Le comte de Derby se rend à Paris (pp. 109-116). — Le 3 octobre 1398, Richard II ordonna au capitaine de Sangate de laisser passer Henri de Lancastre, duc d'Hereford. Il autorisait le duc d'Hereford à séjourner pendant six semaines à Sangate ad ipsum inibi recreandum, et pendant un mois à Calais.
En ce moment le comte d'Ostrevant venait d'obtenir en Frise des succès assez importants sur lesquels Froissart garde le silence.
Les comptes de la recette générale du Hainaut donnent sur cette expédition quelques détails qui méritent d'être recueillis. L'absence des chevaliers de Hainaut « alant de leurs maisons à Encuze et reve- « nant de celle ville arrière » dura vingt jours (août et septembre 1398). Chaque chevalier recevait par jour un petit écu de Hainaut; chaque lance sans chevalier, une maille d'or de Hollande. Voici quelle était la part de puissance des nobles hainuyers :
Le sénéchal de Hainaut avait amené 13 chevaliers 63 lances.
Le sire de Ligne
Le sire de Havre
Jean de Jumont
Le sire de Lens
Le sire du Quesnoy
Le sire de la Hamayde
Le sire de Gommignies
Le sire de Boussut
Ansel de Trazegnies
J.1V.» I CiO.
4 chevaliers
Le sire de Vertaing
Jean de Robersart
Guillaume de Hérimès
Jacques de Faignoelles
Jacques de Fontaines
Jean de Honcourt
Le sire de Monchiauls
Jean de Mastaing
Jean Turcq
Aubert d'Ernemude
Holifart de Brielle et Robert d'Aubre-
cicourt 2 —
Ces indications manquent pour Hoste d'Ëcaussines , pour le sire d'Esclèbes , prévôt de Maubeuge, pour Persan! d'Andrignies , prévôt du Quesnoy , pour Robert de Vendegies , châtelain de Bouchain, et pour le Buffle de Ligne, prévôt de Mons.
Mission del'évêque de Camlray à Rome et à Avignon (pp. 1 16, 1 17.) — Pierre d'Ailly avait , quand il professait aiî collège de Navarre, compté parmi ses disciples Gerson et Clémengis. Chancelier de l'université de Paris et puis évêque de Cambray et plus tard cardinal, il consacra ses efforts les plus assidus à l'extinction du schisme et prit une grande part aux conciles de Pise et de Constance.
On doit à Pierre d'Ailly un grand nombre de traités de théologie, dont plusieurs sont conservés dans la bibliothèque de Cambray. Il composa aussi un traité de géographie intitulé ; Mappamundi. (Bill. Nat. de Paris, n° 3123.)
C'est à l'année 1398 que doit appartenir ce voyage de Pierre d'Ailly. Il est à remarquer que le Religieux de Saint-Denis, si bien instruit de toutes les négociations de ce genre, le passe sous silence et ne rapporte qu'à l'année 1406 1a mission de Pierre d'Ailly vers les deux papes. Néanmoins les relations de Froissart avec Pierre d'Ailly permettent de croire qu'il est bien informé, et son témoignage est confirmé par celui de Juvénal des Ursins qui parle aussi de l'ambassade qui fut envoyée vers les deux papes et de sa stérile issue.
Au milieu de ces déplorables divisions, les blasphèmes étaient devenus si nombreux que Charles VI ordonna de renouveler à ce sujet les anciennes ordonnances, et elles furent publiées dans tout le royaume, notamment à Tournay.
Avant l'évêque de Cambray, un autre personnage non moins célèbre, Robert l'Ermite que nous avons vu dans un volume précédent s'efforcer de réconcilier la France et l'Angleterre, avait reçu de Richard II la mission non moins difficile d'amener les deux papes à rétablir l'unité de l'Église.
Il est intéressant de comparer au voyage de Pierre d'Ailly celui de Pierre l'Ermite. Nous reproduisons la relation qu'il en fit à l'hôtel Saint-Paul au mois de janvier 1397 (v. st. ).
« Relatio domino nostroregi Francorum facta XFma die januarii 1397 (v. st. ) Parisius in domo regia Sancti-Pauli prœsentilusrege Navarrœ, comiti Sancti-Pauli et domino Karolo de Lébret et pluribus aliis per Rolertum Heremitam, [oratorem] régis Angliœ, qui ad dominum nostrumpapam Avinionensem et Romanum alterum transmissus fuerat.
« [Avenioni] veniens domino nostro papae regum litteras prsesentavit, et quae sibi per articulos scripta erant, exposuit. Quibus auditis : « An, inquit dominus noster papa, 'eosdem articulos Romam ad alte- « rum défères ? » Respondit Robertus : « Ita michi a regibus injunc- « tum est. » Scripsit itaque litteras prsedictus dominus noster papa ad regem Arragonum, easque per Robertum Massiliam misit ubi pro tune rex preefatus erat. Quibus traditis, Robertus rursus ad papam eu m rege reversus est, fuitque informatus quo modo hii duo in partibus Romse ac Fundorum convenire debuerant. Scripsit autem papa quemdam cedulam intentionem suam super pace Ecclesiae continentem, eamque Roberto tradidit, dicens : « Hanc, inquit, Roberte, illi de « Roma meo nomine trades, et qua poteris cura perquires tam Romse « quam ubilibet poteris, omnia quae ad pacem et unionem Ecclesise « pertinebunt, ut omnibus his michi relatis res se commodius habeat. » Et his dictis Robertus petita licentia Romam profectus est.
« Ubi vero Robertus Romae venit, litteras regum et papse cedulam alteri de Roma praesentavit, exponens omnia quae sibi crédita fuerant, ut papas Avenionensi fecerat. Ille vero, cum régis Francise litteras est intuitus , miratus est quod eum nomine suo privato appellasset. « Et quomodo, inquit, rex Angliae illi de Avenione rescribit ? » Et respondit Robertus : « Cognatum suum illum vocat et cardinalem de « Luna eo quod cardinalis ante hanc Ecclesiae divisionem existeret. » « Robertus interea fide dignorum relatione cognovit qualiter dominus noster papa et rex Arragonensis cum comité Fundorum et episcopo
Assisii, aliisque pluribus magnis et potentibns dominis earum partium loco certo designato ejusdem comitatus convenire disposuerant ut quse inter memoratum dominum nostrum papam et illum de Roma pacta fuerant, confirmarent. Erat autem tractatus hujusmodi ut dominus noster confidebat, illo de Roma cedente, dominus noster solus permanere debebat, et alius in partibus illis legatus cum plenitudine potestatis, quamdiu viveret, existere ; nam et ita dicti domini se adimplere spoponderant hiis qui ex parte domini nostri missi fuerant , et quod absque dubio alius in hoc suum praeberet assensum. Pro quibus ita complendis, dominus noster utunicuique satisfaceret, dominorum grandes pecuniarum summas exposuit, nec minores ille de Roma dédit uttamenpro ipso e contrario totum fieret. Insuper magnae Ecclesia3 terrée comitiFundorum, comitatus scilicet Campaniae et civitas Teracinensis cum adjacente patria traditse sunt, sicque prsevaricatores egregii et suum papam et nostrum pariter, prius tamen hinc inde quas optabant exhaustis pecuniis, a suo desiderio defraudarunt.
« Postea illi de Roma Robertus suasit ut viam cessionis acceptare et offerre dignaretur « pro tanto, inquit, bono quantum est universa- « lis Ecclesiaa pacem obtinere, aututipse et dominus noster, ita alias « fièrent hac in re concordes ut non minus haec ipsa pax in Ecclesia « haberi posset, aut certe Christianorum regum et principum hanc « esse ait intentionem , scitote ut ab utroque vestrum obedientia « substrahatur. »
« Post quse omnia insuper et alia hanc tam altam materiam tangentia ille de Roma cardinales omnes, avunculum duosque fratres suos et plures romanos archiepiscopos, episcopos et alios prudentes viros convocari praecepit, a quibus expetiit ut in eorum conscientiis sibi consulerent quid hac in re essetipse facturus. Consulunt igitur tribus diebus ipso présente et absente duobus, cumque in unam sententiam convenissent, unum elegerunt qui suo papae deliberata referret. Qui prsesentibus cunctis : « Pater sancte, vos, inquit, conscientias nostras « onerastis exquirere quo facto operis sit. Igitur scire dignemini omnes « non in hanc deliberationem incidisse, quam si exequamini, adversa- « rius vester, ut confidimus, victus et de papatu dejectus est. Verum « est, inquit, regem Francise, avunculos ejus etuniversitatem Parisience sem in qua tota. inest sapientia , satis esse prudentes , sed caret dinales intrusi vestrum adversarium persequuntur, et, ut dicitur, ter- « tium intendunt eligere, quae et omnia quantum in hac materia per-
« pendere potuimus, pro vobis faciunt. Sciunt nempe suum papam non « plus ju ris habere in papatu quara dyabolus in paradiso possideat, sed « errorem suum quem diu tenuerunt, honeste volunt contegere ; unde « quod nobis visum est expedire, totum stat, totum in vobis est. Adjun- « gamini igitur regibus et principibus christianis tam vestrse quam « alterius partis, et quoad poteritis, illis vos confœderetis, eosque « requiratis ut in ponenda pace Ecclesise ab ipsis adjuvemini, veste trisque patentibus bullis vos spontaneum ostendatis, eosque cum illis « interesse, quemcumque.locum sive in Alemannia sive in Francia « aut alibi delegerint, cum vestro collegio convenire ; scire etiam « velle et tempus et diem quo id fieri voluerint ; sed cuncta sint « inter se sic apta atque composita ut vester adversarhis causam non « habeat brève nimis longumve dicendi. Hsec sifeceritis, non revoca- « mus in dubium christianos principes eo modo quo dictum est, quoque « intenditis, vobiscum processuros. Et, ut melius estimamus, vester « adversarius seu jure suo diffisus aut suis offensus partibus huic « tanto conventui nou aderit. » Cumque universi referentem approbassent atque collaudassent, ille respondit se libenter omnia facturum quod ante hac salubrius consilium non audisset. Sicque lsetum hac responsione et securum omne consilium dimissum est.
« Verum post biduum avunculus ejus, fratres sui, mater ejus, cardinales aliqui et aliqui Neapolitani rem totam perverterunt, et ad eum accedentes : « Pater sancte, inquiunt, etsi preheri eramus aliain opinione « concordes, omnibus tamen consideratis, merito nobis [aliter] videtur, « sententiam mutavimus attentis germanitate , propinquitate et affi- « nitate quas ad alios reges rex Francise et avunculi ejus habent ; nam « rex Anglise régis Francise gêner est ; reges Romanorum et Ungarie « germani sunt avunculis dicti régis, et régi ipsi et suo fratri semi- « puncto minus attingunt quos mutatos germanos dicunt. Ceteri reges « omnes Hyspanise, Arragonise, Navarrse, Scotise ita sunt aut generis « conjunctione aut uxorum aut firmissima confœderatione devincti ut « non dubium si vos inter eos semel et intrusos cardinales immiseri- « tis et papatum amittere et ex toto vestro de statu dejiciemini atque « deampunctuabimini. Gallia nempe et Parisiensis universitas , non « considerata vestra justitia, gallicum papam habere contendeut et « reliquos omnes facile ad se trahent vel astutia circumventos vel « benivolentia delinitos, sicque errorem suum opèrent, et eos tanti « manebit gloria facti. » Quibus auditis : « Quid igitur sumus
« acturi ? » Responderunt : « Mittite prudentem aliquem virum ac « vobis fidelem ad principes christianos, maxime autem ad regem « Francise , qui multa , specialiter autem unionem Ecclesiae vos « velle optime simulet, interea ut specialius voluntatem régis inquirat « si ad veram obedientiam velit alioquin reverti ut aliqui illarum « partium vobis scripserunt, aut si forte armata manu, ut dicitur, hue « venire disponat, faciatque, qui rem vestram geret ut nil possetenus « intemptatum relinquat, multa vestro nomine promittat verbis et « dilationibus quoad poterit tempus detin«eat. Hic processus longus « erit, fluent forte VIII aut X anni intérim ad vestram vestrorumque « conservationem muniri et fortifioari poteritis et in pace remanere « omni timoré sublato. » Quibus acquievit omisso priori consilio.
« Rogavit eum postea Robertus de finali habendo responso. Cui ille respondit : « Ego, inquit, praeter id quod regum legatis jam dedi « aliud responsum, non dabo, eu m michi bonum videbatur. Ipse etiam « meam ambaciatam sive legationem mandabo. » Quo non obstante, Robertus , ut potuit, persuasit quantum bonum faceret si ad regum requestam cederet, nam per hoc inaestimabile bonum illud scilicet unio in Ecclesia haberetur. « Numquam, inquid, verbum hoc ab ore « meo excidet ; quod si contingeret, infernus merito me haberet. » Cumque Robertus replicasset quod apud reges et principes tam in Francia, Alemania, Avinione et alibi disseminatum esset cum pro bono unionis Ecclesiae obtulisse vias consilii generalis compromissi etiam asque ad viam cessionis, quodque ut communiter certum ab omnibus teneretur, respondit : « Per beatum Petrum, Roberte, qui hoc dicunt, « maie conscienciam meam scrutati sunt. Hanc ego inhonorationem k Ecclesiae non faciam. Quod si michi violentia inferatur, nolo mori « martir : tamen, auxiliante Deo, bene providi. Alias violentia illata « est. Quos qui fecerunt, maledictiones adhuc comitantur. » Et rursus Robertus : « Ne, inquit, statui vestro timueritis. Nam ego a regibus « saepe et a magnis ac nobilibus viris audivi in casu quo vestro con- « sensu de tertio fieret electio de C. milibus ducatis ante foret vobis « promissum. » — « Et ubi, ait, haec summa caperetur ?» — Robertus : « Archiepiscopatus, episcopatus et alise ecclesiastiae dignitates usque « ad valorem praedictum vobis in commendam traderentur, sicque « per manus vestras levaretur. » — Qui respondit : « Roberte , « inquit, qui volet, loquatur, et violentiam inferet, qui poterit. Num- « quam justitiam meam in manus alterius ponam, et régi vestro
« dicere poteritis : Si hoc unquam ego fecero, nunquam bibam aut « mauducem, nunquam agam aliquid quod Deo sit acceptum, nun- « quam ejus particeps fiam. »
« Robertus, cum responsum aliud habere non posset, ut intentiones illorum sciret qui prius consilium donaverant, ad eos reversus est. Qui dixerunt : « Roberte, mutatum est propositum, neque enim tam « bene nobiscum Deus agit ut papa tam salubri tamque fideli sibi « dato nostro acquiesceret consiiio. Haec certe erat via qua superare « suum adversarium potuisset. »
« Ubi vidit Robertus se nichil acturum, secum tacitus quae dicta sunt recolligens, Avinionem reversus est, omnia domino nostro papae exponens quse gesta , quseve dicta fuerant et qualiter optimi illi mediatores et ipsum et suum adversarium deceperant et ambos suis expoliatos pecuniis irridebant , omniaque retulit Robertus quse audierat ac viderat, sive generaliter quse ad unionem Ecclesise pertinerent, tam adversa quam prospéra.
« Cujus relationem cum dominus noster audivisset , respondit : « Roberte , novit Dominus quam magno propterea dolore afficimur « quod apud adversarium nostrum et alios illarum partium aliud « non sit a te repertum, quodque ad unionem Ecclesise sint minime « dispositi. Nam quantum in nobis est, verissime perfecta voluntate « trahimur et parati sumus omnia exponere, neque proprio parcere « labori, neque amicis, neque facultatibus universis : tantumunioni et « reformationi Ecclesise in capite et in membris intendere et vacare « valeamus , inimicisque fidei resistere, quod fieri, quandiu peccatis « exigentibus Ecclesia divisa persistet, commode certe non poterit. » Et rursus : « Etsi, Roberte , in eo qtiem per mediatores illos barones « et episcopos roman arum partium facere sperabamus tractare « delusos nos esse te narrante et alias cognoscimus , totus tamen « cupimus noviter mundus id propterea nos temptasse ut tum brevius « tumque facilius et absque scamlalo unio fieret ; maxime autem ne « principes seculares vexati tam gravem subire laborem contingeret, « et congruentius videbatur si hac unitatis maledicta scissura ad « pacem Ecclesise et omnium Christianorum solamen per ecclesias- « ticos integrata fine perciperet. Item ut tuo , Roberte , relatu « videmus, unio Ecclesise nondum parata est, tamen quod cum adver- « sario nostro diutius conversatus, dequeplurimis circa hanc materiam « insfcructus sit et de tuo sensu ac probitate confisi, quippe de
« quibus reges Francise et Angliae non diffidunt, volumus quee nobis « agenda sint, ut tibi videbitur, edisseras. »
« Robertus humili ac prolixa de suaruditate excusatione praemissa : « Postquam, inquit, pater beatissime, vestrum excusationibus omni- « bus prsetermissis urget imperiura inter vias omnes ac pratiquas ut « semel ad cessionem suo in tempore ordinatum atque veram Ecclesiae « unionem viris probis et justis omnibus multum diuque cupitam alio- « quin veniatur, nichil occurrit convenientius illo consilio quod a car- « dinalibus magnis ac prudentibus viris adversario vestro datum « fuerat ut plene superius explanatum, ut videlicet convenientibus prse- « sentialiter in unum principibus sua cura , diligentia , potentia ac « maxime Dei gratia mediante adinveniatur modus unionis alioquin sect cundum Deum suo tempore necessarius et via solempnis adversariis « fidei resistendi. Hanc si adversarius vester acceptasset et summa « cum diligentia ad effectum usque perduxisaet, in grandi vestro praeju- « dicio, ut forte dicerent aliqui, versa esset sicut Romae vivis et effica- « cibus, ut michi videbatur, rationibus prudentes illi viri confidenter « demonstrarunt. Quippe rationabiliter uni versa nobilitas, sed et carte dinales et clerus omnis illum toto prosequerentur favore qui delibe- « rationi atque consilio regum, cardinalium ac prudentium virorum ob « Dei reverentiam et Ecclesiae tranquilitatem et pacem sponte suum « prsebuisset assensum et pro conclusione secundum meum tenuem « intellectum, nullus qui causam et Ecclesise pacem affectet , hanc « viamrecusare deberet, per quam solempniter unio obtineri et turbatse « Christianorum conscientiae, Deo praestante , serenari valebunt, ut « longe melius prudentiores noverunt, maxime autem alta illa vestra « sapientia quae et Ecclesiee et pestifeiï facta scisniatis certo jam « experimento didiceritis. Quamobrem, beatissime pater , salutarem a istam quam adversarius vester recusavit, ingrediamini et insequac< mini viam, neu antea desistatis donec ad optatam vos perseverantia « methamdeduxerit. Sic enim Dei gratiam principum favorem Ecclesise « unionem et reformationem non solum ecclesiastici, sed etiam secu- « laris status adquirere et parare poteritis. Forsitam et hoc rerum « ordine et temporis opportunitate servata, reges ac principes chris- « tiani animose, confidenter ac fortiter adversum hostes fidei bella « Christi gérant, terramque sanctam gravi qua diu premitur servitute « expédiant. Amplius, si haec exordiamini, effugietis verba jam vulgata a per multos et magna vos prorsus suspicione liberabitis. Aiunt nam-
« que vestrse obedientie plurimi sola vos papatus ambitione per « motum viam cessionis refugere, parumque unioni affectum. »
« Robertus Heremita sermonemfinierat, et dominus noster papa, cum mora aliquanta tacitus perstetisset : « Roberte, inquit , etsi plures a « pluribus vise nobis ostensse sint, nulla tamen quam tum aspectu pri- « mo se res offert, Deo gratior, nulla rébus et tempori accommodatior, « nulla est postremo, quse sit amplius a suspicione remota : carpam « quam nobis diffuse satis expressisti et quam, ut dicis, adversarius « noster abnuerit ; nam si et nos et nostrum adversarium cum utrius- « que collegio prsesentibus regibus et principibus christianis simul esse « Deo volente contingat, si tamen caritate unanimes et absque simulait tione ad unionem inveniamur dispositi, Deus, ut pie credimus,seu « etiam principes ipsi christiani nobis non deerunt , sed nos favore , « opéra , consilio et labore juvabunt ad investigandum vias omnes «. et raodos quibus Ecclesia uniri et in statu reponi melius possit , tance tum paratos nos acquiescere et summilti suo ac bonorum omnium « qui présentes aderunt consilio ac deliberationi cognoverunt. Et quod «• testis nobis est Deus, ex omnibus quse sub cselo sunt, unioni istius « modi nichil prseferimus, nichilque est, cujus tam vehemens nos cura « sollicitet. Hanc, Roberte, quantum ex parte nostra est et sub divina « miseratione eligimus et probamus. Quse ad effectum ut perduci citius « possit, adibis , Roberte , memoratos reges qui te hue ad nos et « Romam ad nostrum adversarium miserunt , plenaque hujus via? « relatione facta, nomine nostro eis dices hanc nos viam sequi et « amplecti, nosque illis offerre si acceptam habuerint. Igitur si duo hi « reges, rexque Romanorum et rex Hyspanise, itemque alii, maxime « autem propter rem breviandam hi solum quatuor, hac nostra sint « oblatione atque prsesentia contenti, diem et locum quos volent, sta- « tuant, et nos, prsestante Deo, una cum nostro collegio aderimus « inquisituri et investigaturi cum ipsis quaa ad unionem commodis- « sima via sit, eamque prseterea quam ipsi qui ad rem hanc evo- « candi fuerint, expeditiorem approbaverint, et nos approbaturos , « haneque pro viribus exequi certo sciant. Adhuc, Roberte, regibus « alterius obedientise nostra ex parte dicetis nos orare eos et precari « ut adversario nostro diem et causam insinuent quo et ipse cum suo « collegio prsesens esse debeat perfecturus etiam pro sua parte quse ad « rem pertinere videbuntur. Amplius, Roberte, illis dices ut omnes « alioquin intelligant nos unione nichil pluris facere, nichil optatius
« nobis esse, nil tara timere, quantumque in nobis est raagis effugere « quam ne infanda ista divisio diutius permanaat. Consentimus et « volumus ut qui nostrum duorum praefinito die , ut supra dictum est, « defuerit, is a collegiis ipsis, a regibus et ab aliis ad quos spectabit, « seismaticus et hereticus censeatur, sitque omui ecclesiastico honore « privatus. Quod si ea quse offerimus, grata rataque praefati reges tule- « rint, id eorum litteris quas ad nos ipse défères, constabit, illis indilate « patentes bullas nostras confirmativas priorum mittemus, dieique « assignato, Deo favente, intererimus, quae sunt praedicta facturi. » (Bibl. Nat. de Paris,/, lat. 1477.)
Le maréchal Bouciquaut assiège Benoît XIII à Avignon (pp. 125- 131). — Juvénal des Ursins rapporte que deux cardinaux cherchèrent à sortir d'Avignon et tombèrent entre les mains de Bouciquaut. L'un se racheta cinquante mille ducats ; l'autre mourut de faim et de pauvreté en prison.
D'après le Religieux de Saint-Denis, les cardinaux eux-mêmes appelèrent Bouciquaut pour rétablir l'ordre à Avignon. Bouciquaut eut recours à diverses machines pour renverser les murs du palais, et, si, comme le dit Froissart, le pape au milieu de ses nombreux approvisionnements manqua tout à coup de bois, il faut en attribuer la cause au feu grégeois qui alluma un grand incendie.
Bouciquaut forma le siège d'Avignon dans les derniers jours de septembre 1398. Les bourgeois ne tardèrent pas à lui ouvrir les portes de la ville, et le cardinal de Neuf-Châtel se mit à leur tête pour attaquer le palais pontifical énergiquement défendu par des Aragonais que commandait Rodrigue de Luna.
Benoît XIII capitula le 4 avril 1399. Les Aragonais s'éloignèrent, et Benoît XIII resta dans son palais, dont la garde fut confiée aux sénéchaux de Provence et de Beaucaire.
Projet du comte de Derby d'aller combattre les Turcs (pp. 132, 133). — Henry de Derby avait fait un pèlerinage en Terre-Sainte en 1388. Il combattait en 1390 en Prusse, et en 1392 il fit un nouveau voyage à Jérusalem.
Le Religieux de Saint-Denis reproduit les lettres que l'empereur Emmanuel Paléologue adressa à Charles VI ; elles portaient la date du 1er juillet 1397, mais elles ne furent remises qu'au mois d'octobre. L'empereur de Constantinople implorait avec instance l'appui du roi de France. Le duc d'Orléans annonça l'intention d'aller le secourir, et
Charles VI promit aussi de lui venir en aide, ce qui ne l'empêcha point, presque aussitôt après, d'accepter de magnifiques présents que lui envoyait Bajazet.
Les présents de Bajazet furent remis à Charles VI par un chevalier bourguignonne sire de Vergy,que Bajazet avait chargé du commandement d'un corps formé de prisonniers chrétiens : il connaissait leur courage et voulait les opposer à Tamerlan.
La république de Venise réclamait aussi un secours immédiat contre les Turcs qui avaient occupé plusieurs villes de l'Adriatique.
Le clergé d 'Angleterre soutient le pape de Rome (pp. 133-136). — Dans des lettres du 27 février 1397 adressées à Charles VI, Richard II protestait de son désir de remplir les engagements qu'il avait pris vis-à-vis de lui pour rétablir l'union de l'Eglise. Cependant la résistance qu'il rencontrait chez ses sujets, était très -vive. Les déchirements religieux séparaient la France et l'Angleterre aussi profondement que les rivalités politiques, depuis le temps d'Edouard III.
Au Parlement de 1397, les archevêques de Canterbury et d'York, au nom des prélats, rappelèrent « qu'ils estoient jurés à nostre trèsce Saint- Pière le pape et à la court de Rome. » (Rotuli,t. III, p. 341.)
A côté de ce clergé resté fidèle aux anciennes traditions de l'Eglise et au siège de Rome se développait l'hérésie de Wiclef. Gower dit à ce sujet :
Angelicas turmas polluit ipse (Satanas) prius, Postque ruit nostros paradisi sede parentes,
Morteque vitales fecerat esse reos, Callidus hic serpens nec adhuc desistit in orbe,
Cum magis in Christi lollia messe serit. Ecce novam sectam mittit quae plebis in aures
Ad fidei dampnum scandala plura canit : Sic vêtus insurgit heresis.
En 1395, Boniface IX avait adressé à Richard II une bulle où il lui dénonçait les Lollards comme étant à la fois traîtres au roi et à l'Église.
Le comte de Derby renonce à son voyage de Hongrie (pp. 136,137). — Si le duc d'Orléans et le comte de Derby renoncèrent à leur dessein d'aller combattre les Turcs, Charles VI envoya du moins sur les
rives du Bosphore le maréchal Bouciquaut et le sire de Château-Morant qui ranimèrent le courage des Grecs.
Mort du duc de Lancastre (pp. 137-141), — Le duc de Lancastre mourut le 2 février 1398 (v. st.) et fut solennellement enseveli à Saint-Paul.
Après les mots : « Quant il ne le rappelloit (p. 139, 1. 12), » le texte publié par Denis Sauvage renferme un assez long passage qui manque dans le manuscrit de Breslau et dans l'édition préparée par Dacier :
« Au vray dire, selon bon avis, bien y devoit avoir eu le roy d'Angleterre regard : et, si bien eust esté conseillé, les choses ne fussent pas venues, ni tournées, ainsi qu'elles firent ; car ce dit comte d'Erby estoit, par la mort de son père le duc de Lencaslre, héritier et successeur de la duché de Lancastre et le plus grand seigneur de tout le royaume d'Angleterre et le second après le roy et par lequel les besognes du royaume deussent avoir esté conseilliés et rapportées. Avecques ce, dévoient bien considérer et imaginer le roy et son conseil, que plusieurs fois le peuple d'Angleterre et mesmement les Londriens avoyent fort murmuré et murmuroyent contre luy ; et savoit bien que pas n'estoit aimé du peuple, des chevaliers, ni d'autres, et que du vivant du duc de Glocestre, son oncle, moult avoit eu de contrariétés et dangers de sa personne. Et mesmement quand les Londriens et les consaux de plusieurs cités et bonnes villes vindrent devers luy à Eltem (où pour lors il tenoit son estât) et qu'adonc ils luy firent requeste que toutes les subsides et aides, données et accordées au royaume d'Angleterre depuis vingt ans avoit, fussent anichillées et nulles, ou autrement, par délibération du duc de Glocestre et plusieurs nobles et autres d'Angleterre leurs consaux, secrettement estoit entrepris le prendre et mettre un autre en son lieu, qui règneroit , et luy pris il seroit emmuré, et sa femme avecques luy , et là leur tiendroit-on leur état de boire et de manger, tant qu'ils vivroyent ; et fut par le dit duc de Glocestre, oncle du dit roy Richard, prié et requis un sien neveu, fils de la fille au duc de Clarence (qu'on appeloit Jehan et conte de la Marche), qu'il voulsist entreprendre la charge et le gouvernement du royaume d'Angleterre et qu'on le feroit roy ; mais celui conte s'excusa honnestement de ceste chose ; et toutes ces choses furent appaisées et accordées par le moyen, sagesse et prudence du dit duc de Lancastre, père à cestuy comte d'Erby ; et fut le roy
Notes. 321
Richard en plus grande prospérité que devant ; et bien sceut toute ces choses le dit roy Richard , et par mauvais conseil, luy donnant à entendre que ce faisoit ledit duc de Glocestre son oncle, il le fit prendre de nuit, sous ombre et couleur d'amour , et le fit mener à Calais, où là il fut étranglé et meurtry : dont fut par tout le royaume d'Angleterre moult grand bruit et grandes murmurations, sur le point de destruire et déposer le dit roy Richard ; et toutefois ledit duc de Lancastre, comme sage et prudent (nonobstant qu'iceluy duc de Glocestre fust son frère, et que la chose et meurtre d'iceluy luy touchoit fort au cueur), toutes choses considérées et qu'il ne pouvoit recouvrer son dit frère, apaisa toutes ces choses amiablement ; et fut le roy Richard son neveu plus craint que devant en Angleterre ; et tout ce devoit considérer ledit roy Richard, et mesmement que ledit conte d'Erby estoit le plus aimé, et en la grâce de tout le peuple d'Angleterre , tant barons et chevaliers qu'escuyers , qu'autre prince , ne homme, qui fust au royaume d'Angleterre : parquoy le roy, tout considéré, après la mort de son père le duc de Lancastre, le devoit rappeler. »
Richard II s'oppose au mariage du comte de Derby et de Marie de Berry{^. 141-151). — Marie de Berry était cette jeune princesse dont nous avons raconté ailleurs le mariage avec Louis de Blois (tome XIII, p. 81) et qui se trouvait pour la seconde fois veuve par le décès du comte d'Eu. Elle épousa peu après en 1400 le duc Jean de Bourbon.
Richard II payait à Henri de Derby pendant son séjour en France une pension annuelle de deux mille livres.
Richard 1 1 se rend à Bristol (pp. 151, 152). — Le 12 juillet 1398, le comte de March avait été défait et tué par 0' Brien et les Irlandais de Leinster au combat de Lenlys.
Le voyage de Richard II en Irlande avait pour but de venger ces revers.
Dès le 7 février 1398 (v. s.), Richard II avait ordonné de réunir une flotte nombreuse aux octaves de Pâques à Milford et à Bristol.
On racontait que pendant le carême de 1398 (v. st.) un ermite avait annoncé à Richard II que s'il ne se corrigeait pas et s'il ne rappelait les seigneurs exilés, d'affreux malheurs ne tarderaient point à l'atteindre.
Le 16 avril 1399, Richard II fit son testament où il rappelait, sous l'empire d'un pressentiment trop prés de se justifier, cette vérité
que la mort frappe soudainement la jeunesse, la noblesse et la puissance. Il donnait à tous les rois catholiques une coupe d'argent et faisait un legs important pour la construction de la nef de l'église de Westminster.
Rien ne fut plus triste que le départ de Richard II de Windsor pour Bristol.
« Le roy print la royne entre ses bras très-gracieusement et la baisa plus de quarante fois en disant piteusement : « Adieu, madame, « jusques au reveoir. Je me recommande à vous. » Ce dist le roy à la royne en la présence de toutes les gens, et la royne commença adont à plourer, disant au roy : « Hélas ! monseigneur, me laissiés- « vous ? » Adont le roy ot les yeulx plains de larmes sur le point de plourer et dist : «Nennil, madame, mais je iray devant; vous y « viendrés apriès. » Adont le roy et la royne prirent vin et espices ensamble droit à l'uis de l'église, et chascun qui en voloit prendre. Et apriès le roy se baissa et print et leva de terre la royne et la tint bien longuement entre ses bras et la baisa bien dis fois , disant tousdis : « Adieu , madame, jusques au reveoir. » Et puis la mist à terre et la baisa encores trois fois, et par Nostre-Dame je ne vy oncques si grant seigneur faire si grant feste, ne monstrer si grant amour à une dame, comme fist le roy Richard à la royne. C'estoit grant pitié de leur départie, car oncques puis ne virent l'un l'autre. Après, le roy baisa toutes les dames, et puis monta à cheval. » (Chronique de Richard IL)
Le comte de Northumberland est banni d'Angleterre (pp. 152-156). — Il résulte en effet d'une lettre du 23 mars 1399 que le comte de Northumberland et Henri de Percy reçurent l'ordre d'accompagner Richard II en Irlande.
Le comte de Northumberland avait répandu le bruit qu'Edmond de Lancastre était l'aîné des fils de Henri III et que s'il avait été éloigné du trône par la difformité de sa taille, il n'en avait pas moins transmis à ses descendants des droits supérieurs à ceux des héritiers d'Edouard Ier.
M. Wallon pense que cette sentence de bannissement ne fut jamais publiée, ni peut-être prononcée contre le comte de Northumberland. La marche rapide des événements rendit inutile son projet de se retirer en Ecosse.
Le 26 novembre 1398 , Henri Percy, fils du comte de Northumber-
notes. 325
land, avait reçu la charge de custos marchiee orientalis, et ce pouvoir lui avait été confirmé le 16 janvier suivant. L'un des premiers actes de Henri IV devait être de le lui maintenir en y ajoutant la garde de Berwick et de Roksburgh (21 octobre 1399).
Il est triste de voir les Percy associés ici à un complot et à de ténébreuses intrigues. Leur loyauté était célèbre au loin. En 1372, un Percy prisonnier promit, s'il ne tenait pas sa promesse de revenir se remettre entre les mains de ses gardiens , de combattre seul quatre chevaliers , témoins de son engagement. {Archives Nationales à Paris.)
Du reste ce même comte de Northumberland que nous verrons bientôt à Conway devenir l'instrument de la plus infâme trahison, fut poursuivi par d'amers remords. En 1403, dans ce même comté de Chester, il déclara que selon lui le roi Richard qu'il avait livré à ses ennemis, vivait encore, et il prit les armes pour renverser Henri IV du trône où il l'avait placé ; mais la fortune lui fut contraire et il périt dans un combat. Henri IV donna l'ordre d' écart eler son cadavre et de porter l'un des quartiers à Chester : pourquoi pas à Conway ?
Plaintes et murmures des bourgeois de Londres (pp. 156-161). — En nommant le roi : Richard de Bordeaux , les bourgeois de Londres affectaient de le considérer comme étranger par sa naissance au puissant royaume d'Angleterre. Il semble que Richard ait été toujours bien disposé pour la France avec laquelle il s'efforça d'entretenir d'amicales relations.
On trouve une charte par laquelle Richard II donne la jouissance de deux échoppes au pied du château de Bordeaux à Eléonore de France qui avait pris soin de son enfance.
Ces goûts paisibles et cette tendance à la paix semblaient à beaucoup d'Anglais la preuve d'un caractère faible et timide.
Le marquis de Saluées qui vit Richard II aux joutes de Saint- Inglevert, rapporte que « de luy estoit petit renom. »
Les communes d'Angleterre, dit Juvénal des Ursins , se plaignaient fort des tailles qui avaient été levées d'abord pour le mariage du roi et ensuite pour son expédition en Irlande.
On avait répandu le bruit que Richard avait résolu d'enlever une famille dans chaque paroisse d'Angleterre pour formsr des colonies en Irlande.
M. Wright a publié un poème latin où sont exprimés les voeux que l'on formait en Angleterre pour le prompt retour de Henri de Derby.
L'archevêque de Canterbury est envoyé vers le comte de Derby (pp. 161-167). — Thomas d'Arondel, archevêque de Canterbury, condamné à l'exil lors du supplice de son frère, avait refusé d'abord de s'éloigner ; il disait : «Je suis né en Angleterre et je veux y mourir. » Il fallut que Richard II se rendît près de lui pour le lui ordonner en paroles qu'il s'efforça de rendre courtoises. L'archevêque lui répondit par quelques mots sévères sur les désordres de la cour et prit le chemin de Douvres où il s'embarqua le 28 septembre 1397. [Moine de Malmesbury.)
L'archevêque de Canterbury, après avoir résidé quelque temps à Utrecht, se trouvait à Cologne quand il se rendit à Paris près du comte de Derby.
Pierre Salmon, dont les mémoires rappellent les discours de Jean Petit et ne méritent pas plus de confiance, raconte qu'il accompagna à Utrecht un écuyer que Richard II envoyait vers l'archevêque de Canterbury ; mais celui-ci ne tint pas compte du message du roi et poursuivit son voyage vers Rome. Déjà, lors d'un pèlerinage à Notre- Dame de Halle, Salmon avait entendu un moine lui annoncer que le roi d'Angleterre « seroit débouté de son royaume par ses gens mes- « mes, ainçois que l'an quatre cent fust passé. >■>
Le 20 septembre 1397, les communes accusèrent l'archevêque de Canterbury de haute trahison. Le 25, elles décidèrent qu'il serait puni de l'exil et de la confiscation de ses biens. Le roi lui accorda six semaines après la fête de Saint-Michel pour s'embarquer à Douvres.
(Rôles du Parlement.)
L'hôtel de Winchester, dont les Parisiens avaient fait Bicêtre, avait été bâti au XIIIe siècle par un évêque de Winchester. Le duc de Berry venait de le faire reconstruire avec beaucoup d'élégance.
Le comte de Derby se rend en Bretagne (pp. 167-171). — Le comte de Derby fut probablement secondé dans ses projets par le duc d'Orléans, à qui il eut soin de les présenter non point comme dirigés contre Richard II, mais comme ayant uniquement pour but la revendication de ses domaines héréditaires. C'est ainsi qu'il faut entendre le traité secret d'alliance du comte de Derby et du duc d'Orléans.
M. Douè't d'Arcq a publié dans son recueil de pièces inédites rela-
tives au règne de Charles VI le traité d'alliance du duc d'Orléans et du comte -de Derby. Ils s'engagent à se soutenir mutuellement contre tous en exceptant le roi et la reine d'Angleterre; le roi de France, le duc d'York, le roi des Romains, le roi de Hongrie, le roi de Portugal, le roi de Castille, le roi de Chypre et le duc de Gueldre. Ce traité fut fait à Paris le 17 juillet 1399 , c'est à dire au moment où Henri de Derby se préparait à retourner en Angleterre, et il y annonçait uniquement l'intention de recouvrer ses domaines héréditaires d'où ses ennemis le retenaient éloigné : « Alter alterius , y était-il dit , erit « inimicorum pariter inimicus. »
Dans le texte français publié par Monstrelet, cette lettre porte la date du 17 juin. Il est probable qu'il y a une erreur dans le texte latin.
Le 15 octobre 1398, Pierre de Craon reçut de Richard II une pension de trois mille écus qui devait lui être payée lors même que la guerre se renouvellerait entre la France et l'Angleterre. Peu après il rentra en France. Le 1er mai 1399, il figure avec Raoul d'Auquetonville au nombre des chevaliers alors à la cour du roi de France, qui reçurent une houppelande « pour eux vestir de la livrée que le roy a « faite. »
Chose étrange, le 9 juin 1399, au moment où Pierre de Craon dirigeait en Bretagne les armements de Henri de Derby, le duc d'York, régent du royaume, lui faisait don du magnifique manoir d'Havering-at-Bower.
Pierre de Craon accompagna Henri IV en Angleterre. Les lettres de sauf-conduit qu'il lui donna lors de son retour en France, portent la date du 28 octobre 1399.
En 1395, le duc de Lancastre, père du comte de Derby, avait conclu avec le duc de Bretagne un traité d'alliance contre leurs ennemis communs quels qu'ils fussent. Le roi d'Angleterre n'en était pas excepté.
Le comte de Derby aborde en Angleterre (pp. 171, 172). — D'après le Religieux de Saint- Denis le comte de Derby qui se proposait de partir de Boulogne, apprit que des vaisseaux anglais «croisaient devant le port. Pour tromper leur surveillance, il fit répandre le bruit qu'il se rendait en Espagne et s'embarqua à Boulogne à l'aide d'un vent favorable.
Les auteurs anglais rapportent aussi que le comte de Derby s'em-
barqua à Boulogne. Avec lui se trouvait Thomas d'Erpingham , qui seize ans après engagea le premier le combat à Azincourt. .'
Il est à remarquer que Froissart ne désigne le port de Vannes qu'avec une certaine hésitation : « M'est avis que ce fut à Vannes. » Néanmoins les historiens de la Bretagne ont adopté son récit.
De la discordance des historiens il résulte que le départ du comte de Derby eut lieu fort secrètement.
Henri de Derby^aborda le 22 juillet 1399 à Ravenspum et se dirigea par Pickering-Castle et Knaresborough vers Pomfret. Froissart a été mal renseigné en disant qu'il prit terre à Plymouth.
Le lerroctobre 1399, Henri IV, en pardonnant à un ermite nommé Matthieu d'Anthorp ses méfaits passés, lui permit de construire une chapelle à Ravenspurn où il avait abordé en Angleterre.
A Ravenspurn devait débarquer aussi en 1471 Edouard IV pour monter sur le même trône.
Henri de Derby débarqua à Ravenspurn dans l'Yorkshire afin de pouvoir s'appuyer sur le comte de Northumberland et peut-être aussi sur le duc d'York ; il déclara d'abord qu'il venait uniquement réclamer l'héritage de son père et se rendit à son château de Pomfret , mais il n'eut garde de résister au mouvement populaire qui éclata à sa vue.
D'après Capgrave, Henri de Derby débarqua le 15 juillet. Avec lui se trouvaient Thomas d'Arundel , archevêque de Canterbury, et le jeune comte d'Arundel qui, s'étant échappé du château de Ryegate, s'était retiré à Calais et avait rejoint son oncle à Cologne.
Ravenspurn où aborda Henri de Derby, se trouve à l'extrémité du promontoire qui s'avance dans la mer au nord de l'Humber dans la presqu'île d'Holderness.
Le comte de Derby entre à Londres (pp. 172-176). — Les données de Froissart continuent à être fort inexactes. Henri de Derby ne se rendit pas à Londres. Il savait que le duc d'York s'y trouvait, publiant des proclamations en faveur de Richard, mais attendant, pour publier sa défection, que le comte de Derby eût obtenu des succès plus marqués.
Cependant Henri de Derby adressa une lettre aux bourgeois de Londres pour leur annoncer son retour en Angleterre. Pour les exciter davantage contre le roi Richard, il l'accusait non-seulement de vouloir livrer aux Français toutes les forteresses au-delà de la mer, mais aussi d'avoir formé le projet de s'entourer d'une armée de mercenaires étrangers pour anéantir toutes les libertés anglaises.
En effet Richard II avait enrôlé un certain nombre d'Allemands placés sous les ordres de Guillaume de Juliers, duc de Berg.
Robert comte palatin du Rhin et l'archevêque de Cologne avaient dès 1397 fait acte d'hommage à Richard II.
Telles étaient les relations de Richard II avec les seigneurs allemands que le bruit se répandit en 1397 qu'il se ferait élire empereur.
Le comte de Derby marche vers Bristol (p. 176). — Henri de Derby arrivé à Pomfret y avait déjà cinquante mille hommes autour de lui. A Doncaster les Percy le rejoignirent. Il poursuivit sa marche par les comtés de Leicester , de Warwick , de Worcester et de Glocester vers Bristol où les conseillers de Richard s'étaient retirés. Avant qu'il arrivât devant Bristol le duc d'York , levant le masque , vint le saluer et se déclarer en sa faveur. Enfin Bristol , ouvrant ses portes , lui livra les ministres de Richard. Cette ville , asile des conseillers de Richard II comme elle l'avait été naguère de ceux d'Edouard II, fut le témoin de leurs supplices.
A Bristol furent pris Guillaume Le Scrop, Jean de Boissy et Thomas Grene , qui étaient les principaux conseillers de Richard II. Le comte de Derby envoya leurs têtes « en un blanc panier » à Londres, avec une lettre ainsi conçue :
« Jou Henris de Lencastre, duc d'Ervorde et conte d'Erby, me « recommande à tous ceulx de Londres la chité, petis et grans , et je « salue mille fois tous mes bons amys ; et sachies que je vous fais « savoir que je suis venu ens ou pays par deçà pour mon droit « héritaige , et vous commande que vous me faictes savoir se vous « estes mes amis ou mes anemis , et ne m'en chault lequel , car j'ay « des gens assés pour combattre tout le monde pour un jour , Dieu « mercy ; mais prenés en gret le présent que je vous envoyé. »
« Ces lettres leues , tous ceulx de Londres crièrent à une voix : a Nostre corps, nostre vye , nos héritaiges et tout ce que nous avons, « est à son commandement. » (Chronique de Richard II.)
Le texte flamand de cette chronique , que nous a conservé un manuscrit de la bibliothèque de Lyon , est plus clair. Il porte : « Pour « prendre possession de mon droit héritage. »
Une relation citée par M. Williams (p. 292) donne les détails les plus complets sur la marche de Henri IV. Nous les résumerons ici.
Henri de Derby se dirigea d'abord vers le château de Pickering qui lui appartenait , et de là vers les châteaux de Knaresborough et de
Pomfret qui faisaient également partie de ses domaines. Jusqu'à ce moment il semblait qu'il voulût se contenter de réclamer les possessions héréditaires de sa maison.
Cependant, quand il se vit rejoint par les comtes de Northumberland et de Westmoreland et par ses partisans du Yorkshire et du Lancastershire, dont le nombre s'éleva bientôt à trente mille hommes armés , il n'hésita pas à se porter en avant, et au lieu de s'arrêter dans ses châteaux de Leicester et de Kenilworth , il se porta vers Evesham et Berkley. A Berkley, lieu de sinistre augure où le souvenir d'Edouard II détrôné et assassiné se présentait à tous les esprits , Henri de Derby vit arriver à lui le duc d'York qui consommait sa trahison. Plusieurs barons l'accompagnaient. Quelques chevaliers qui étaient restés fidèles à leur serment, furent jetés en prison : parmi eux se trouvaient Guillaume Elmham et Jean Goloffre , souvent cités et loués par Froissart. Ceci se passait le 27 juillet 1399.
Lorsque Henri IV parut devant Bristol , les portes lui en furent ouvertes. Ayant appris que Richard II avait quitté Milford pour gagner le nord du pays de Galles, il reprit la route de Berkley pour se diriger vers Glocester et de là vers Ross et vers Hereford où Edmond de Mortimer vint le rejoindre.
Le 3 août, Henri de Derby était à Lempster ; le lendemain à Ludlow (le château où fut joué le Cornus de Milton) ; le surlendemain à Shrewsbury. Il arriva vers le 9 août à Chester où la population était assez mal disposée ; car il fallut, pour l'intimider, trancher la tête au premier magistrat du comté sir Perkin A-Legh. Les jours suivants on assiégea le château de Holt situé aux bords de la Dee, où se trouvaient déposés d'importants trésors. Nous arrivons ainsi au 19 août, jour où Henri de Derby se rendit à Flint pour prendre possession du gage qu'il devait à la perfidie du comte de Northumberland.
Le Religieux de Saint-Denis rapporte aussi que le comte de Derby, ayant fait décapiter les conseillers de Richard II saisis à Bristol , envoya leurs têtes aux bourgeois de Londres en se recommandant à leur bon souvenir. Ils lui répondirent en embrassant sa cause.
Richard II est abandonné des siens (pp. 178-180). — H y a lieu de s'étonner du silence complet de Froissart sur l'expédition de Richard II en Irlande. Il aurait eu en la racontant l'occasion de remettre en scène quelques-uns des personnages que Henri Chrystead ou Cristall lui avait dépeints avec de si vives couleurs.
On se souvient qu'en 1394 tous les princes du Leinster , Gérald 0' Berne, Donald 0' Nolan, Rory Oge 0' More, Malachie 0' Morrouch et Arthur Mac Morrouch ôtèrent leurs chaperons et leurs ceintures et jurèrent à genoux fidélité au comte Maréchal. 0' Niai, 0' Donnel, Mac Mahon et d'autres chefs de Leinster firent le même acte d'hommage entre les mains de Richard II à Drogheda.
Ce serment avait été mal gardé, et ils avaient tous pris de nouveau les armes contre les Anglais.
Le chef des Irlandais était ce même Mac Morough, dont Henri Cristall avait parlé à Froissart en lui racontant la première expédition en Irlande. Il avait été l'un des quatre rois que Richard II avait armés chevaliers à Dublin. Pendant longtemps encore il continua à combattre les Anglais ; en 1419 il tomba en leur pouvoir, et l'on ignore ce qu'il devint depuis.
Il descendait de Dermic Mac Morough, roi de Leinster, qui en récla* mant le secours de Richard Strongbow , comte de Pembroke, appela ■ les Anglais en Irlande dans la seconde moitié du XIIe siècle.
On conserve à la Bibliothèque de Lambeth (ms. 59ô) une histoire de l'Irlande en vers français, composée par Maurice Regan, interprète de Dermond Mac-Morough , roi de Leinster. Malheureusement le texte est fort incomplet , car il s'arrête à la prise de Limerik trois ans après l'arrivée en Irlande de Robert Fitz-Stephen.
Richard II aborda à Waterford le 31 mai 1379, selon d'autres le 1er ou le 2 juin.
Richard II avait amené comme otage un fils du comte de Derby, qui se nommait Henri comme lui. Il l'arma chevalier , et il lui dit selon le chroniqueur anonyme :
c< Mon beau cousin, soyés preux et vaillant « Dès-ores-mais, car pou avés vaillant « Sans conquérir. »
Ce jeune prince « qui pou avoit vaillant sans conquérir , » devait mourir à Vincennes roi de France et d'Angleterre.
Déjà au témoignage de Gilles le Bel, « le Despenser avoit desconfit « la première bataille des Yrois. »
Selon la. Chronique de Richard II une tempête qui dura six semaines, empêcha les nouvelles d'Angleterre d'arriver en Irlande.
Richard II s'avançait lentement à travers les marais couverts de
broussailles, quand on lui apprit le débarquement du comte de Derby en Angleterre.
D'après une autre version, un des conseillers de Richard II assiégés à Bristol s'échappa et alla lui porter en Irlande la nouvelle des succès de Henri de Derby, que ses flatteurs lui cachaient encore.
Ces récits se concilient mal avec ce que rapportent les annales d'Irlande citées par Camden.
Le dimanche 1er juin 1399, Richard II arriva à Waterford avec une flotte de deux cents voiles. Après quelques succès remportés sur 0' Brien, Richard II arriva à Dublin le 28 juin et s'embarqua précipitamment à la nouvelle de l'arrivée de Henri de Derby en Angleterre.
D'après la Chronique de Richard II, ce prince voulait retourner immédiatement en Angleterre. Des conseils perfides le retinrent en Irlande sous le prétexte qu'on manquait de navires. Le comte de Salisbury prit les devante , mais il fut presqu'aussitôt réduit à se réfugier dans les montagnes du pays de Galles.
Quand Richard aborda au havre de Milford dans les derniers jours de juillet 1399, il apprit que de toutes parts il était trahi et qu'en ce même moment le comte de Derby arrivait avec son armée victorieuse aux bords de la Savern. Richard II, ne pouvant continuer sa route vers Bristol, reprit la mer et débarqua un peu plus au nord dans le Meryoneth au petit port d'Harlech. Là il se déguisa en clerc, et s'engageant dans les montagnes il gagna Caernavon , puis Beaumaris dans l'île d'Anglesey. En ce moment encore il hésitait s'il ne prendrait point la mer, mais sa mauvaise fortune le porta à se diriger vers le château de Conway situé dans une anse formée par une petite rivière, au nord du comté de Caernavon. Ce fut là probablement qu'il retrouva le comte de Salisbury avec quelques serviteurs restés fidèles et qu'on mit en délibération s'il ne se retirerait pas à
Bordeaux. Il eût été assez étrange de voir l'héritier d'Edouard III transporter son trône au-delà de la mer et remonter ainsi aux antiques traditions de Guillaume de Normandie et des Plantagenets.
Le comte de Salisbury et l'évêque de Carlisle avaient opiné pour qu'on mît à la voile vers les côtes d'Aquitaine. Leur avis , combattu par le comte d'Huntingdon, frère du roi, fut rejeté, et le château de Conway devint le théâtre d'une odieuse trahison, dont Guillaume Ap- Tudor voulut effacer la trace en le livrant aux flammes lors de l'insurrection d'Owen Glendower.
Richard II tombe au pouvoir du comte de Derby (pp. 181-189). — Deux épisodes importants forment ce chapitre : le départ de Richard du château de Conway et son arrivée au château de Flint où il devint le prisonnier du comte de Derby.
Nous nous en occuperons successivement en comparant au récit de Froissart d'autres narrations plus exactes et plus complètes.
A partir de ce moment, nous ferons des emprunts considérables à la Chronique de Richard II. Nous avons revu l'édition de M. Williams sur le texte des meilleurs manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, et nous nous sommes aussi servi d'une version flamande contemporaine renfermée dans un ms. de la bibliothèque de Lyon.
« Quant le conte de Northomberland vint deviers le roy , il le trouva en un chasteau moult fort et environné de mer de tous costés , qui a nom Conway , et là vint-il moult humblement lui huitiesme et salua le roy moult humblement et sa compaignie. Et toutesfois n'avoit le roy avecques lui adonques fors que cinq ou sis personnes notables : c'est assavoir l'évesque de Carlin , le conte de Salsebry , messire Estienne Scroup , messire Ferbric le fils de la vielle contesse de Salsebry et un escuier de Gascoingne. Et quant le roy vist le dit conte, il le fist lever et lui demanda des nouvelles. Adont dist le dit conte : « Mon très-chier sire , je viens par deviers « vous de par vostre cousin Henry de Lencastre. » Adont lui dist le roy s'il avoit point encontre son frère ,* lequel il y avoit envoyé. « Oïl, très-chier sire , veés unes lettres qu'il m'a baillées. » Le roy prist les lettres et regarda le séel et vit que c'estoit le séel de son frère. Adont ouvri les lettres et les lut , et n'avoit contenu' es lettres fort tant seulement : « Mon très-chier sire , je me recommande à « vous. Vueilliés croire le conte de ce qu'il vous dira , car j'ay trouvé « le duc de Lencastre à Cestre ma ville , lequel a très-grant voulenté « d'avoir bonne paix et accort avecques vous, et m'a retenu pour « l'acompaignier jusques à tant qu'il sara vostre volenté. »
« Quant le roy ot leues les lettres, il dist au dit conte de Northomberland : « Or çà , Northomberland , dittes vostre messaige. » Adont dist le dit conte : « Mon très-chier sire , monseigneur le « duc de Lencastre m'envoye cy par deviers vous pour vous dire « que le plus grant désir qu'il ait en cest monde , si est d'avoir « paix avecques vous et bon accort , et se repent moult de tout son « cuer du desplaisir qu'il vous a fait maintenant et autreffois , et ne
« vous demande riens en cest monde vivant fors qu'il vous plaise de « le tenir pour cousin et amy et que il vous plaise qu'il ait seule- « ment sa terre et qu'il soit grant juge d'Engleterre ainsi comme « son père et ses prédécesseurs ont esté , et toutes autres choses « du temps passé soient mises en oubly entre vous deux , et « sur cecy il a esleu juges pour vous et pour luy ; c'est-assavoir « vostre frère , l'évesque de Carlin , le conte de Salsebry , Magdelein « et le conte de Westhomberland. Ces cinq il charge du descort qui « est entre vous et lui. Si vous plaise à moy donner response , car « tous les grans seigneurs d'Engleterre et les communes sont de « ceste oppinion-cy. » Adontdist leroy : «Traiés-vous un peu arrière, « et vous aurés tantost response. »
« Adont le roy et l'évesque de Carlin , le conte de Salsebry , messires Estienne Scroup et Frebric et un escuier de Gascoingne entrèrent en la chappelle du chastel , et dist le roy : « Messeigneurs, « vous avés oy ce que le conte a dit. Que vous en semble ? » Adont dirent : « Monseigneur, dittes premièrement. » Le roy respondi : « Il « me semble que la paix seroit bonne entre nous deux, se il est ainsi a comme le conte a dit ; mais en vérité , quelque accort , ne paix « qu'il face avec moy , se je le puis jamais tenir à mon avantage , je « le feray mourir mauvaisement, ainsi comme il l'a gaingnié. » Adontdist l'évesque de Carlin : « Monseigneur , la paix est bonne , mais « il me semble qu'il sera bon que vous fassiés jurer le conte de « Northomberland sur Saintes-Evangilles et sur le corps Nostre- « Seigneur se ce qu'il a dit , est vérité. » Adont dist le conte de Salsebry et les autres : « C'est bien dit. » Adont dist le roy : « Faictes venir Northomberland. »
« Adont vint le dit conte, lequel peut bien estre comparé à Judas ou à Guénelon, car il se parjura faulsement sur le corps de Nostre- Seigneur de tout ce qu'il avoit dit. Et quant il fu devant le roy, le roy lui dist ainsi : «Northomberland, se vous nous voullés asseurer par a votre loyal serement et jurer sur le corps Nostre-Seigneur sacré, « que ce que vous nous avés rapporté de par nostre cousin de Len- « castre, est vérité, nous vous croyrons et irons à Flint au giste, et là « vendra beau cousin de Lenclastre parler à nous. » Adont dist le conte qui estoit viel et ancien : « Mon très-chier seigneur, je suis tout prest « de faire tel serement que vous vouldrés. » Et adont le roy commanda que on chantast la messe, car il estoit encores matin, laquelle
il oy moult dévotement, et tous ses compagnons aussi, car il estoit vray catholique ; et quant la messe fut chantée, il fist venir le conte de Northomberland, lequel mist la main sur le corps Nostre-Seigneur qui estoit sur l'autel, eu la présence du roy et des seigneurs, et jura que tout ce qu'il avoit dit au roy de par Henry de Lencastre, estoit vérité : dont il se parjura mauvaisement et faulsement. Et quant le serement fu fait, le roy et ceulx qui estoient présens, alèrent disner, et commanda le roy que tout fust prest pour partir pour aler à Fiint après disner. Et quant ils eurent disné, le roy dist au conte de Northomberland : <c Northomberland, pour Dieu , soies bien seur et « advisés-vous bien comment vous avés juré ; car c'est sur vostre « dampnement s'il est autrement. » Adont respondit le conte : « Trèsce chier seigneur, se vous le trouvés autrement, si faictes de moy « comme on doit faire d'un traître. » — « Or bien, dist le roy ; nous « yrons, à la fiance de Dieu et de la loyauté que nous cuidons avoir en « vous, à Flint. » Adont dist le conte : « Mon très -chier seigneur, s'il « vous plaist, je iray devant et vous feray aprester à souper, et mante deray à monseigneur le duc ce que j'ay fait. » Adont dist le roy : « Or allés. » Et dist le faulx conte au départir : « Mon très^chier sei- « gneur, hastés-vous, car il est jà deux heures ou près. » Adont s'en alla le conte lui huitiesme ainsi 'comme il estoit venu, et chevaucha jusques à la montaigne où il avoit laissié son embusche, et là firent-ils grant feste, et dist à son embusche : « Nous arons assés tost ce que « nous demandons. »
« Le roy Richart, qui estoit ignorant de toute la mauvaistié et trayson que le dit conte avoit pourparlée et faicte, monta à cheval, et toute sa compaignie, et n'estoit que lui douziesme en tout, et chevaucha jusques à la montaigne ; et quant il descendoit la montaigne lui et ses compaignohs, ils apperceurent les gens du conte de Northomberland qui estoient en la vallée tous armés. Adont dist-il au conte de Salsebry : « N'aparcevés-vous point là bas banières et penons ? » Adont respondi le conte de Salsebry : « Certainement, monseigneur, oïl. Le « cuer me dit mal. » — « Certes, dist l'évesque de Carlin, je me doubte « moult que cest homme- cy ne vous ait trahy. » Et en parlant ces parolles, ils apperceurent le dit conte qui venoit contre eulx lui douziesme, et le roy et tous ses compaignons estoient à pie pour cause de la montaigne qui estoit trop roide. Et quant le conte vint au devant le roy, il lui dist : « Monseigneur, bien soies venu. Je vous venoye au
« devant. » Adont monta le roy à cheval, qui avoit jà descendu presque la plus grant partie de la montaigne, et dist au conte : « Nort- « homberland, quels gens sont cela, qui sont là bas en celle vallée ? » Le conte respondi : « Monseigneur, je ne scay ; je ne les ay point « veus. » Adont dist Salsebry : « Or regardés, dist-il ; veés-les cy « devant vous. » — « Par saint Jehan, dist l'évesque de Carlin, ce « sont vos gens , ce me semble ; car j'apperçoy vostre banière. » Adont dist le roy : « Northomberland, se je savoye que vous me « voulsissiés trahir, je retourneroye à Conway. » Adont dist le conte : « Par saint George, monseigneur, vous n'y retournerés mais, car je « vous menray à monseigneur le duc de Lencastre, ainsi comme je lui « ay promis. » Et à ces parolles vint Herpigant avecques toutes les gens du conte avec trompettes faisans grant noise. Adont vit bien le roy et ses compaignons qu'ils estoient trahis, et dist au conte : « Le « Dieu sur quoy tu as juré et mis la main, le te vueille rendre au jour « du jugement et à tous tes complices ! »
Dans la chronique rimée, l'auteur s'abandonne davantage à ses émotions, et son indignation éclate sous une forme plus vive :
Or est raison que de Northomberlant
Sachiés le vray et ce qu'ala pensant Pour mieulx avoir
Le roy Richart ; car il sot bien de voir
Que, se il scet sa force et son pouvoir,
Pour nulle riens ne se vouldra mouvoir De ses chastiaulx.
Soubs une roche, qui de grans mangonniaulx
Est roide et haute, fist faire deux monchiaulx
De ses gens qui furent frais et nouviaulx Et désirans
D'avoir le roy, comme félons tyrans.
Hélas ! quels gens ! Qu'estoient-ils pensans,
Quant par l'espace de vint-et-deux ans Pour droit seigneur
L'orent tenu par grant joie et honneur,
Et puis après le deffaire à douleur !
Il m'est ad vis que c'est si grant erreur Qu'à tousjours mais
On les devroit tenir pour très-mauvais
nôîes. 535
Et que croniques nouveaulx en fussent fais, Afin qu'on vist plus longuement leurs fais
Et vasselage.
Le conte alors, qui fu soubtil et saige, Dist à ses gens : « Gardés bien ce passaige ; « Et je m'en vois par dessus le rivage,
« Moy sixiesme ; « Et, se Dieu plaist, ains qu'il soit demain prime, « Au roy diray, ou par prose ou par rime, « Telles nouvelles. S'il n'est plus dur que lime
« De fin acier, « Je le feray, ce croy-je, deslogier ; « Mais gardés-vous sur la mort de bougier « Jusques à tant que verres repairier
« Le roy o moy. »
Ainsi se mirent en gracieux conroy, Et le conte, sans faire nul effroy, A Conway pour acquitter sa foy,
Si s'en ala.
Devant la ville ung bras de mer y a ; Mais, quant le conte par devant arriva, Au roy Richart ung hérault envoya
Pour demander S'il lui plaisoit qu'il peust oultre passer Par sauf-conduit, pour lui dire et conter Comment le duc veult à lui accorder.
Lors le hérault L'eaue passa, et ou chastel en hault Trouva le roy, qui ot maint dur assault Par tristesse. Là il lui dist de cuer hault :
« Sire, le conte « De Northumberlant, qui oncques n'ama honte, « M'a cy tramis, afin que je vous conte « Comment le duc Henry paix bonne et prompte
« A vous avoir « Veult, s'il vous plaist. Pour le mieulx savoir, « Vous lui donrés sauf-conduit et povoir « De venir çà ; car autrement mouvoir
336 notes.
« Ne s'oseroit. »
Salsebéry alors, qui là estoit, Au roy Richart dist que très-bon seroit De le faire venir seul là endroit.
Lors au messaige Dist tout en hault le roy en son langaige : « De très-bon cuer ottroye le passa ige « Au conte de Northomberlant qui saige
« Et subtil fu. »
Grâces au roy cent fois en a rendu , Du hault chastel est en bas descendu, L'eaue passa, où le conte attendu
L'ot longuement.
Là lui conta la manière comment Le roy Richart très-amoureusement Lui ottroya sauf-conduit bonnement
Et lui pria De se haster. Lors le conte monta En un vaissel et l'eaue oultre passa ; Le roy Richart ens ou chastel trouva,
Et avec luy Trouva le conte de Salsebéry, Et l'évesque de Karlille autresy.
Là dist au roy : « Sire, le duc Henry
« M'a cy tramis « Afin qu'accort entre vous deux soit mis, « Et que soyés désormais bons amis.
« S'il vous plaist, sire, et que je soie ouys,
« Je vous dirai « Ce qu'il vous mande, et rien n'en mentiray. « Se vous voulés estre bon juge et vray, « Et trestous ceulx que cy vous nommeray
« Faire venir « A certain jour pour justice accomplir, « A Westmoustier le parlement ouir, « Que vous ferés entre vous deux tenir
« Par loyaulté , « Et que grant juge soit-il restitué
« D'Engleterre, comme l'avoit esté « Le duc son père et tout son parenté
ce Plus de cent ans.
« Le nom de ceulx qui seront attendans « Le jugement, vueildire. » — « Il en est temps, ce S'il vous plaist, sire, car bien fort désirans
« Suis de savoir « Lesquels ce sont. » — « Sire, sachiés de voir ce Que vostre frère, je vous fay assavoir, ce Est le premier ; le second son devoir
ce N'a pas bien fait :
« C'est de Soudray le duc, qui est de fait ce Mis en prison et ou chastel retrait ce De Cestre ; pas ne sçay qu'il a meffait
ce Au duc Henry ; ce L'autre est le conte de Salsebéry , ce Et l'évesque de Kerlille autresy ; ce Le cinquième, sicomme je l'entendy
ce Oy nommer ee A monseigneur, Maldelien. Accorder ce Vorent ceulx-cy, et vous conseil donner ce De vostre oncle faire mort endurer
ce Très-faulsement ; ce Et s'ils dient que non, le jugement ce En atendent de vostre parlement, ce Où vous serés couronné haultement,
ce Roy et seigneur ; ce Et là sera comme juge greigneur ce Le duc Henry, sans penser à faveur, ce Ceulx qui auront fait mal, vice, n'erreur
ce Ou trayson, ce Seront pugnis : c'est la conclusion ee De monseigneur , n'autre décision ce Ne veult faire que par bonne raison.
ce Certes, cher sire, « Encor vous vueil une autre chose dire : ce Que promptement vueillés journée eslire , ce Car c'est la chose qu'au monde plus désire, XVI. — FROISSART.
« Je le sçay bien, « Et si ne veult que sa terre et le sien, . « Ne du vostre ne veult-il avoir rien ; « Car vous estes son droit roy sans moyen,
« Et se remort « En conscience du grant mal et du tort « Qu'il vous a fait, par le mauvais enort « De l'ennemi, qui nulle heure ne dort,
« Ne se sommeille, « Ains pour tenter corps humains toudis veille ; « Trestout ce fait lui a mis en l'oreille , « Sique pour Dieu, qui la mort non pareille
« Pendant en croix « Souffry pour nous, veuilles estre courtois « A monseigneur, qui est mas et destrois ; « Et lui vueilliés pardonner une fois
« Vostre courroux, « Et il venra à mercy devant vous « Très-humblement, à terre les genoulx.
« Ce fait, après, comme béguin et doulx
« Vous en yrés « Ensemble à Londres ; ou, se tenir voulés « Autre chemin que lui, vous le prendrés, « Et lors sera le parlement criés
« Par le pays.
« De tout ceci soyés certains et fis : « J'en jureray sur le corps Jhésus-Cris « De main de prestre sacré, que tous mes dis
« Et tout ainsi « Comme j'ai dit, tenra le duc Henry « Très-loyaument ; car il me le plevy « Sur le corps Dieu quand je me départy
« Derrainement u. D'avecques lui. Or regardés comment « Vous voulés faire, sire, car longuement « Ay demouré. » Lors lui dit sagement
Le roy Richart .
« Northomberlant, or vous tités à part ;
« Et vous ares, ains qu'il soit guères tart, « De nous responce, afin que le départ
« Puissiés tost faire. »
Lors veissiés les gens en sus d'eulx traire. Là parlèrent longuement de l'affaire Qu'ils avoyent au conte ouy retraire,
Tant que le roy Dist : « Beaux seigneurs, nous lui ferons ottroy ; « Car autre tour, par m 'âme ! je n'y voy. « Tout est perdu : vous le veés comme moy ;
« Mais je vous jure « Qu'il en mourra de mort amère et sure, « Quelque chose que je lui asséure, « Considéré l'outrage et grant injure
« Qu'il nous a fait ; « Et ne doubtés que jà parlement fait « A Westmoustier ne sera de ce fait ; « Car je vous aime de cuersi très-parfait,
« Que pour mourir « Ne vous lairoie en parlement venir « Contre le duc, pour son vueil accomplir ; « Car je sçay bien qu'il vous feroit souffrir
« Paine moult dure, « Et si sériés en trop grant aventure « De recevoir la mort amère et sure , « Véu que plusieurs font contre vous murmure ;
« Mais ne doubtés « Que, maugré eulx, à tousjours mais serés « Mes bons amis, de moy les plus privés ; « Car je vous ay bons et loyaulx trouvés
« Sans mal penser.
« Encor vous dit que je vouldroie mander « Gens parmi Galle et les faire assembler « Secrètement, et qu'à ung jour trouver
« Nous les puissions, « Mais que parlé au duc Henry ayons. . « Lors le chemin parmi Galles tenrons ; « Et s'il demande pourquoy, nous luy dirons
ce Que de vitaille « N'a par delà vaillissant une maille , « Tout ont gasté sa gent et sa bataille, « Et à fin telle que garnison ne faille,
a Allons par là.
« Se bon vous semble, ainsi on luy dira ; ce Et je croy bien qu'il s'y accordera « De très-bon cuer : le conte le nous a
« Dit ensement ; ce Et quant trouvé ensemble arons no gent, « Nous desploirons nos banières au vent, ce Et devers lui yrons hastivement
ce Et par effort ; ce Car je sçay bien de certain, sur ma mort, ce Quant ils verront mes armes, tel remort ce Aront au cuer, considérant le tort
<c Qu'ils m'aront fait, ce Que la moitié de ceulx qui se sont trait ce Avecques lui, le lairont et de fait ce Venront à nous ; car bon cuer et parfait
ce Ne peut mentir , ce Et nature les fera souvenir ce Qu'ils me doivent pour droit seigneur tenir ce Tout mon vivant. Lors les verres venir
ce A nous tout droit ; ce Et vous sçavés que nous avons bon droit, ce Dieux nous aidra, se chacun bien le croit, ce Se nous ne sommes autant en notre endroit
ce Comme ils seront, ce Jà pour cela, se Dieu plaist, ne lairont ce Que la bataille n'ayent ; et, se ils sont ce Aucunement desconfis, ils seront
ce A la mort mis :
ce De tels y a, feray escorcher tous vis. ce Je n'en prendroie tout l'or de ce pais, ce S'il -plaist à Dieu que je demeure vis
ce Et en santé. »
Ainsi le roy leur a dit et conté ;
Et les autres s'y sont tous accordé Disant : « Sire, le conte soit mandé
« De Northomberlant ; « Et qu'on lui face faire tout maintenant « Le serement comme il a dit devant.
« S' ainsi le fait, nous serons accordant
« Trestout son dit. »
Lors le conte sans plus de contredit Fu appelles, et le roy lui a dit :
« Northomberlant, le duc cy vous tramist
« Pour accorder « Nous deux ensemble. Se vous voulés jurer « Sur le corps Dieu que nous ferons sacrer, « Que tout le fait qu'avés voulu conter,
« Est véritable, « Sans y avoir pensée favorable « Nulle quelconque, mais ferme et estable, « Tenir Faccort, comme seigneur notable,
« Nous le ferons ; « Car je sçay bien que vous estes preudons, « Ne pour avoir robes, joyaux, ne dons, « Ne vous vouldriés parjurer ; car li homs
« Qui se parjure, « A escient rien que honte et que injure « Ne peut avoir tout le temps que il dure ; a Et si convient au derrain qu'il en muire
« A grant douleur. »
Lors respondi le conte : «. Monseigneur, « Faites sacrer le corps Nostre-Seigneur. « Je jureray qu'il n'a point de faveur
« En ce fait-cy « Et que le duc tenra tout ensy « Que le m'avés oy conter icy. »
Chacun d'eulx là dévotement ouy
La messe dire.
Le conte alors, sans plus rien contredire, Fist le serement sur le corps Nost're-Sire. Hélas ! le sanc lui devoit bien deffrire ;
Car le contraire Savoit-il bien.
Le récit de la chronique rimée peint avec la même vivacité l'anxiété du roi et des seigneurs quand ils se virent conduits dans une embûche et entourés de leurs ennemis.
Fort chevaucha le conte, tant qu'il vy
Toutes ses gens Soubs la montaigne, et lors fu-il contens, f Car il vit bien qu'ils furent diligens
Du pas garder par .bon conroy et sens .
Si leur conta Trestout le fait, et comment exploita, Et que le roy tantost à eulx vendra.
Ung chacun d'enlx grant joye en démena,
Car le désir Qu'ils avoyent de leur seigneur tenir, Estoit moult grant. Après se volt partir De Conway le roy et s'en venir
A Rostelant.
L'eaue passa, qui fu moult large et grant ; Puis chevaucha quatre milles avant, Tant que la roche, où le conte au pendant
Estoit tapis, Monta le roy, qui fu moult esbahis Quant il les vit, disant : « Je suis trays. « Que puet-ce estre ? Vay Dieu de paradis,
« Vueilliés m'aidier. »
Lors aux penons qu'on véoit balloyer Furent congneus, disant : « A mon cuidier, « C'est le conte, qui nous a fait traitier
« Sur sa fiance. »
Le chroniqueur-poëte ajoute un peu plus loin :
Ainsi convint passer, vaille que vaille, Ou estre mort, tout parmi la bataille Des gens du conte, qui fu armé de maille
A'véue d'ueil.
Là démenoit le roy si très-grant dueil
notes. 545
Que pitié fu de véoir son accueil,
Disant souvent : « Vray Dieu, que je recueil
« Meschief et paine !
« Or voi-je bien que cet homme m'enmaine « Devers le duc qui guères ne nous aime. « Vierge Marie, royne souveraine,
« Vueilliés avoir « De moy pitié ; car je sçay bien de voir « Que perdus suis, se ne me daigniés voir. » Ainsi disoit le roy, qui nul povoir
N'avoit droit là ; Car nous ne fusmes que vint, ce me sembla, Ou vint-et-deux. Chascun si dévala La haulte roche, qui au roy moult greva ;
Et Salsebéry Lui dit souvent, comme tout esbahy :
« Or voi-je bien que mort suis sans nul fy , « Car trop me het, certes, le duc Henry.
Hélas ! pourquoy « Avons-nous cru le conte sur sa foy ? « Certes, pour nous a esté grant desroys ; « Mais c'est trop tart. Jhésus en qui je croy, « Nous vueille aidier ! »
D'après M. Williams ce fut le 18 août que le comte de Northumberland se rendit à Conway et parvint à conduire Richard au château de Flint.
De Conway à Flint il y a en droite ligne vingt milles anglais. Les difficultés du pays durent allonger considérablement la route, et il est probable que Richard II n'atteignit le château de Flint qu'assez tard dans la soirée.
Bien longue et bien sombre fut pour le malheureux prince la première nuit de la captivité. Il se leva dès l'aurore, et ici nous reprenons le récit de la chronique rimée ; mais cette fois, comme si la forme rhythmique se prêtait mal au récit qu'il voulait conserver à l'histoire, il intercale au milieu de ses strophes un chapitre en prose : « Le roy Richart se leva , le dit mardi , bien matin, accompaignié de douleurs, de tristesse , d'afflictions , de plains , de pleurs et de gémissemens , et ouy la messe moult dévotement , comme vray
catholique, avecques ses bons amis , le conte de Salsebéry , l'évesque de Kerlille , messire Estienne Scroup et un autre chevalier appelle Ferbric, lesquels, pour adversité nulle, ne pour fortunes quelconques que le dit roy eust, ne le vouldrent laissier, ne relenquir. Encore avoit avecques eulx ung , qui fu fils de la contesse de Salsebéry, lequel le roy Richart avoit fait nouvel chevalier en Irlande , avecques le fils ainsné du duc de Lencastre et avec plusieurs autres, comme je vous ay dit es premières parties de ceste matière. Et si y estoit Genico, un escuier gascon, lequel monstra bien la vraie amour qu'il avoit au roy Richart ; car oncques, pour menaces de chevaliers, ne d'escuiers, ne pour prière nulle quelconque, ne volt oster la devise de son seigneur le roy, c'est-assavoir le cerf , disant : « Jà Dieu ne a plaise que pour homme mortel je oste Tordre de mon droit seigneur, « se li propre ne le commande, » et tant que le duc de Lancastre le sot, lequel le fist mener honteusement et vilainement ou chastel de Cestre, attendant de jour en jour que on lui tranchast la teste ; car c'estoit la commune renommée du peuple , et toutesvoies il n'en mouru pas, sicomme j'ay oy dire depuis, mais je vous sçay bien à dire que il fu le derrenier portant l'ordre du roi Richart en Engleterre. »
Le chroniqueur poursuit en ces termes sa relation :
« Le roy Richart, la messe ouye, monta sur les murs du dit chastel, qui sont grans et larges par dedans , regardant venir parmy la grève de la mer le duc de Lencastre atout son ost, qui estoit merveilleusement grant, démenant telle joie et consolation, que jusques au dit chastel on ouoit le son et bruit de leurs instrumens, cors, buisines et trompettes. Et lors se recommanda en la sainte garde de Nostre- Seigneur et de tous les sains de paradis, disant en telle manière : « Hélas! « or voy-je bien que la fin de mes jours aproche , puisqu'il fault que « je soie livrés es mains de mes ennemis, lesquels me héent à mort, « et sans l'avoir desservi. Certes, conte de Northomberlant, vous devés « avoir grant peur et grant fréeur au cuer que Nostre-Sire Dieux ne « preingne vengence du péchié que vous feistes, quant vous le parju- « rastes ainsi vilainement pour nous attraire hors de Conway, où nous « estions bien asseur. Or vous en veuille Dieux rendre le guerdon ! »
Cependant Henri de Derby s'approche, et l'on force Richard II à aller saluer le vainqueur :
« Lors fist-on descendre le roy, qui avoit disné au donjon, et
venir à rencontre du duc Henry , lequel , de si loing qu'il l'avisa , s'enclina assés bas à terre, et, en aprochant l'un de l'autre, il s'enclina la seconde fois, son chapel en sa main ; et lors le roy osta son chaperon et parla premier, disant en telle manière : « Beau « cousin de Leneastre, vous soyés le très- bien venu. )> Lors respondi le duc Henry encline assés bas à terre : « Monseigneur , je suis venu « plus tost que vous ne m'avés mandé. La raison pour quoi, je le vous « diray : la commune renommée de vostre peuple si est telle, que « vous les aviés par l'espace de XX ou XXII ans très-mauvaisement « et très-rigoureusement gouvernés , et tant qu'ils n'en sont pas « bien contens ; mais, s'il plaist à Nostre-Seigneur, je le vous aideray « à gouverner mieux qu'il n'a esté gouverné le temps passé. » Le roy Richart lui respondi alors : « Beau cousin de Lencastre , puisqu'il « vous plaist, il nous plaist bien. » Et sachiés de certain que ce sont les propres paroles qu'ils dirent eulx deux ensemble , sans y riens prendre, ne adjouster ; car je les oy et entendi assés bien , et si les me recorda le conte de Salsebéry en françois , et un autre ancien chevalier, qui estoit des conseilliers du duc Henry, lequel me dist en chevauchant à Cestre, que la prise du roy et la destruction avoient Merlin et Bède prophétisée dès leur vivant , et que , se j'estoie en son chastel , il le me monstreroit en la forme et manière comme je l'avoie veu advenir , disant ainsi : « Il ara un roy en Albie, lequel « régnera l'espace de XX à XXII ans en grant honneur et en grant « puissance, et sera alié et adjoint avecques ceulx de Gaule, lequel a roy sera deffait es parties du nort en une place triangle. »
« Ainsi me dist le chevalier qu'il estoit escript en un sien livre. La place triangle, il approprioit à la ville de Conway, et de ce avoit-il très-bonne raison ; car je vous say bien à dire qu'elle est en triangle, comme se elle eust esté ainsi compassée par une vraie et juste mesure. En la dicte ville de Conway fu le roy assés deffait ; car le conte de Northomberlant le tira hors, comme vous avés oy devant, par le traittié qu'il fist à lui , et depuis n'ot nulle puissance. Ainsi tenoit le dit chevalier ceste prophétie vraie , et y adjoustoit grant foi et créance ; car ils sont de telle nature en leur pays, que en prophéties, en fantosmes et sorceries croient très- parfaitement et en usent três-volontiers ; mais il m'est advis que ce n'est pas bien fait , ains est grant faulte de créance. »
'A ce récit nous ajouterons celui de la narration en prose, que jusqu'à
ce moment nous avons exclusivement désignée sous le titre de Chronique de Richard II :
« Quant le duc de Lenclastre approcha à deux lieues près, le roy Richart et ses compaignons qui estoient sur les murs, apperceurent bien loin le duc de Lencastre et son ost, et orent bien les trompettes et les instrumens qui menoient si grant noise que on les oyoit bien clèrement Adont commença le roy Richart à frémir et à plourer, et ses compaignons, en disant : « Hélas ! or approche l'eure que nous a serons livrés en la main de nostre mortel ennemy. »
« Plusieurs des gens du duc entrèrent dedens le chastel pour veoir le roy, et disoient aux gens du roy et des autres seigneurs en leur langaige : « Mengiés fort et menés bonne feste ; car par saint George « vous ares tantost trestous copées les testes. »
Et un peu plus loin :
« Quant le roy ot disné et grâces furent dittes, le roy descendi du donjon en la basse court, et estoit vestu le roy en guise de prestre, et en sa compaignie ses cinq compaignons. Et tantost vint le duc de Lencastre lui douziesme, et estoit armé de toutes pièces fors du bacinet et tenoit un baston blanc en sa main ; et quant il vit le roy, il osta son chappel et s'enclina un pou, et quant il approucha le roy, il s'enclina moult fort encontre terre. Adont le roy osta son chapperon et dist : « Beau cousin de Lenclastre, vous soies le bien venu. » — Adont dist le duc de Lenclastre : « Monseigneur, je suis plus tost venu que vous « ne m'avés mandet quérir, et vous suis venu aidier à gouverner le « royaume d'Engleterre, lequel vous n'avés pas bien gouverné en « vingt-deux ans qu'il a esté en vostre gouvernement. Si vous aideray « par la voulenté du commun à le gouverner. » Adont respondi le roy : « De par Dieu. »
Selon le Religieux de Saint-Denis, le comte de Derby remit à Flint Richard II au comte d'Arundel et au duc de Glocester en leur disant : « Je confie à votre garde celui qui a injustement fait mourir vos « pères. »
Le moine de Malmesbury place dans la bouche de l'archevêque de Canterbury un violent discours adressé à Richard II : « Pulcher homo, « sed falsissimus.. Regnum non rexisti, sed spoliasti.. Fœdo exemplo « tuo curiam tuam et regnum maculasti. »
la dame de Courcy est renvoyée en France (pp. 189, 190). — Lors du départ de Richard II pour l'Irlande, la reine Isabelle alla résider
à Wallingford. Les lords insurgés contre Henri IV voulurent la placer à leur tête, et elle se rendit à cette époque de Sunning où celle s'était retirée, à Cirencestre où elle tomba entre les mains de ses ennemis qui la firent conduire d'abord à Leeds et ensuite à Haveringat-Bower.
Richard II, avant de quitter Windsor, avait lui-môme résolu d'éloigner la dame de Courcy de la reine. On reprochait à la dame de Courcy sa pompe et son luxe ; elle avait une suite de dix-huit chevaux et entretenait près d'elle deux on trois orfèvres, autant de tailleurs et de pelletiers et sept ou huit ouvriers de broderies. Richard II ne la jugeait pas assez « honorable » pour avoir le gouvernement de la reine.
En effet à peine Richard II s'était-il embarqué pour l'Irlande que la dame de Courcy fut remplacée par la dame de Mortimer. Néanmoins elle ne quitta pas l'Angleterre et ne rentra en France qu'au mois de janvier 1399 (v. st.) en compagnie de quelques marchands flamands. Ce fut elle, dit-on, qui apporta à Paris la nouvelle de la mort du roi Richard, telle qu'elle circulait alors avec la version du crime de Pierre d'Exton.
Isabelle ne conserva près d'elle qu'une seule Française : elle s'appelait Simonette. D'après un autre témoignage, Simonette était une Sarrasine convertie.
M. Williams a confondu la dame de Courcy avec Marie de Coucy, femme de Henri de Bar. La dame de Courcy était la mère de ce sire du Bosc-Achard à qui nous devons la chronique de la Bouquechardière. Cette seigneurie du Bosc-Achard avait été portée en dot à Guillaume Malet de Graville, fils de Jean de Graville et de Marie de Léon. Il la transmit à sa petite-fille qui épousa Guillaume de Courcy.
Froissart nous dit formellement que le seigneur de Courcy , mari de la dame de Courcy, était l'un des chevaliers de la chambre de Charles VI.
Le comte de Rutland abandonne le parti de Richard II (p. 191). — Ici encore le récit de Froissart est tout à fait inexact. Le comte de Rutland avait abandonné Richard II à Milford, et, après un peu d'hésitation, il était allé rejoindre Henry de Derby à Chester. Il se trouvait avec lui au château de Flint, et, lorsque plus tard il osa se présenter à la Tour de Londres devant Richard II, ce prince le repoussa en s'écriant : « Traître de Rutland, tu es indigne de porter un titre de
« duc, de comte ou de chevalier. Ton père et toi, vous êtes les vilains « qui m'avez trahi. Maudite soit l'heure où tu es né, car c'est par « toi qu'a été perdu le royaume d'Angleterre. »
Cependant, dès les premiers jours d'octobre 1399, lord Fitz-Walter accusait le comte de Rutland de trahir Henri IV comme il avait trahi Richard, et les communes s'unissaient à lui pour demander qu'il fût puni du dernier supplice. Ce fut peut-être alors qu'il se réfugia dans le pays de Galles.
Nous retrouvons toutefois le comte de Rutland d'abord le 17 décembre à Westminster où il conspire pour délivrer Richard II, puis le 4 janvier à Windsor où il dénonce lui-même à Henri IV le dessein de ses amis : nouvelle preuve de cet esprit de double trahison , dont lord Fitz-Walter l'avait naguère accusé. «
Quant au duc d'York, père du comte de Rutland, nous avons déjà raconté comment, chargé du gouvernement de l'Angleterre pendant l'absence de Richard, il avait trahi les intérêts qui lui étaient confiés. Il se trouvait à la cour de Henri IV le 1er janvier 1399 (v. st.), lorsqu'on y porta une pétition qui réclamait la mort de Richard II.
Le duc d'York était l'un de ceux qui, pendant l'absence de Henri de Derby, s'était enrichi des dépouilles de la maison de Lancastre.
Vers les frontières du pays de Galles, dans le Warwickshire, se trouve le château de Henley, situé sur une colline au milieu des bois et parfois désigné sous le nom français de Bel désert. Ce château avait été bâti par les Montfort. J'ignore s'il appartenait à la fin du XIVe siècle aux Spencer. Quoi qu'il en soit, il est fort douteux qu'il ait servi de refuge à Thomas Spencer créé par Richard II comte de Glocester. Thomas Spencer qui, comme le dit Froissart, avait épousé Constance fille du duc d'York, était revenu d'Irlande où il avait commandé l'arrière-garde. Il avait aussi trahi Richard II, et nous le verrons bientôt chargé de signifier sa déposition à ce malheureux prince. Il s'en repentit toutefois et entra dans la conjuration de Kingston.
On voit par un document de 1397 que les Spencer possédaient le domaine d'Elmelé dans le comté de Warwick. Serait-ce Henlée ?
Richard II est conduit à la Tour de Londres (pp. 190, 191). — D'après Froissart, en quittant Flint, Richard II fut conduit à Londres par le comté d'Oxford, Chertsey et Sheen.
L'itinéraire indiqué par les historiens les mieux informés est tout différent.
Richard II quitte le château de Flint le 19 août vers trois heures de l'après-midi et arrive le soir à Chester.
Henri de Derby avait donné l'ordre qu'il fût dépouillé des insignes de la royauté et de la chevalerie ; il le fit monter sur un petit cheval et le conduisit ainsi triomphalement à sa suite.
Le 20 août , on publia à Chester une proclamation royale où Richard II déclarait qu'à la suite de l'entrevue qu'il avait eue avec son très-cher cousin le duc de Lancastre, il défendait qu'on inquiétât ses partisans {habita cum consanguineo nostro super regimine et gubernatione regni tract atu diligenti).
Le roi Richard passa trois jours à Chester ; mais, comme on craignait un soulèvement en sa faveur dans le pays de Galles et surtout dans le comté de Chester où il recrutait sa garde, on résolut de ne pas y rester plus longtemps, et le 23 ou le 24 août on quitta Chester. Il est probable qu'on coucha le premier jour à Nampwich. Le lendemain on gagna Lichfield dans le comté de Stafford.
A Lichfield Richard II faillit s'échapper ; mais, dès ce moment on le surveilla avec le plus grand soin, et comme l'on n'avait plus rien à craindre des populations, le voyage se poursuivit plus lentement. Henri de Derby aimait à montrer dans son cortège triomphal ce captif qui semblait rendre hommage à ses succès .
Le 25 on s'arrêta à Coventry et l'on y passa trois jours. De Coventry le comte de Derby se dirigea par Daventree, Dunstable et Sint-Albans vers Londres. Richard II arriva le 1er septembre à Westminster ; le lendemain on le conduisit à la Tour de Londres.
Dans le chapitre en prose que nous avons signalé au milieu de la chronique rimée, la narration nous offre sur le départ de Richard II de Flint les détails suivants :
« Le duc Henry dist moult hault d'une voix fière et crueuse : «■Amenés les chevaulx du roy. » Et lors on luy admena deux petits chevaulx qui ne valoient mie XL frans. Le roy monta sur l'un, et le conte de Salsebéry sur l'autre. »
Le chroniqueur ajoute tristement :
ce En la forme et manière que vous avés oy, prist le duc Henry le roy Richart son seigneur, et l'enmena à Cestre, dont il estoit partis le matin à grant joie et à grant consolation. Et sachiés que à grant paine eust-on oy Dieu tonnant pour le grant bruit et son de leurs instrumens, cors, buisines et trompettes , et tant qu'ils en faisoient retentir toute la grève de la mer. »
A Lichfield, Richard II faillit s'échapper :
« Il arriva à Liceflit, une très-belle petite ville, et là leur cuida le povre roy Richart eschaper par nuit, et se laissa couler à terre en un jardinage parmy une fenestre d'une grosse tour, où ils l'avoient logié : mais je croy qu'il ne plaisoit pas à Nostre-Seigneur qu'il eschapast, car il fut aperceus et fut moult vilainement reboutés dedans la tour, et de là en avant, à toutes les heures de la nuit, il avoit X ou XII hommes armés qui le gardoient sans point dormir. »
Bientôt le duc de Lancastre et son prisonnier arrivent aux portes de Londres :
« Quant il aproucha à cinc ou à six miles prè3 de la dite ville, le maire acompaignié de très-grant quantité de communes ordonnés et vestus chacun mestier par soy de divers draps royés et armés, vindrent à l'encontre du duc Henry, à grant quantité d'instrumens et de trompettes, démenant grant joie et grant consolation ; et là portoit-on l'espée devant le dit maire comme devant le roy. A l'assembler le saluèrent, et le duc Henry après, auquel ils firent trop plus grant révérence qu'ils n'avoient fait à leur roy, criant en leur langage d'une haulte voix et espoventable : « Vive le bon duc de Lencastre ! » Et disoient l'un à l'autre que Dieux leur avoit monstre beau miracle quant il leur avoit envoyé le dit duo et comment il avoit conquis tout le royaume d'Engleterre en moins d'un moys et que bien devoit estre roy qui ainsi savoit conquérir ; et en looient et gracioient Nostre-Seigneur moult dévotement, disant que c'estoit sa vou lente, et que autrement ne l'eust-il peu faire1, ne avoir fait. Encore disoient les foies et mauvaises et incrédules gens qu'il conquerroit une des plus grans parties du monde, et l'acomparoient desjà à Alexandre-le-Grant. Ainsi disant et monopolant, ils aprouchèrent de la ville sicomme à deux miles ; et là s'arresta tout l'ost d'une partie et d'autre. Lors dist le duc Henry moult hault aux communes de ladicte ville : « Beaux sei- « gneurs, vecy vostre roy. Or regardés que vous en ferés, ne volés « faire. » Et ils respondirent : « Nous voulons qu'il soit mené à « Westmoustier. » Et ainsi il leur délivra. A cette heure me souvint-il de Pilate, lequel fist battre Nostre-Seigneur Jhésu-Crist à l'estache, et après le fist mener devant le turbe des Juifs, disant : « Beaux selce gneurs, vecy vostre roy. » Lesquels respondirent : « Nous voulons « qu'il soit crucifié. » Alors Pilate en Java ses mains en disant : « Je « suis innocent du sanc juste. » Et ainsi leur délivra Nostre-Seigneur.
Assés semblablement fist le duc Henry, quant son droit seigneur il livra au turbe de Londres, à fin telle que s'ils le faisoient mourir, qu'il peust dire : « Je suis innocent de ce fait-icy. » Ainsi enmenèrent les communes et le turbe de Londres leur roy à Westmoustier. Et le duc tournoya autour de la ville pour entrer par la maistre porte de Londres, à fin telle qu'il passast par la grant rue qu'ils appellent la Chipstrate. Il entra dedens la ville à heure de vespres et s'en vint tout droit à Saint-Pol. Là crioit le peuple après lui par les rues : « Vive le bon de Lencastre ! » et le bénissoient en leur langaige, démenant grant joie et consolation et telle que je croy que, se Nostre- Sire Dieux feust descendus entre eulx, ils ne l'eussent pas fait plus grant. Il descend! à Saint-Pol et ala tout droit armé devant le maistre autel faire ses oroisons. Après retourna par le tumbel de son père, qui est assés près dudit autel. Et sachiés que c'est une trèsriche sépulture. Là pleura-il moult fort, car il ne l'avoit veue depuis que son père y avoit esté mis. »
Voici comment la Chronique de Richard II raconte le départ du château de Flint :
« Après ces parolles, le duc de Lencastre dist : « Faictes amener « les chevaulx du roy. » Adont amena-on sis chevaulx qui ne valoient mie trente francs , et monta le roy sur un, et ses compaignons sur les autres. »
Cependant ce triste cortège s'approche de la capitale du royaume , et de nouvelles humiliations sont réservées à Richard II :
« Quant il approcha Londres à deus lieues près, le mayeur de Londres atout le commun vindrent au devant du duc, et portoit-on l'espée devant le mayeur comme se ce fust un duc, et y avoit moult belle compaignie ; et tàntost que le dit mayeur et sa compaignie approuchèrent le duc, ils descendirent des chevaulx et saluèrent le duc moult humblement et crièrent tous à une voix : « Vive Henry le « noble duc de Lencastre, qui a conquis toute Engleterre en moins « d'un moys ! Tel seigneur est bien digne d'estre roy. Or est acomplie « la prophétie Merlin, qui dit ainsi : L'an XIIIP un mains, au chastel « triangle sera trahy un roy après ce qu'il aura régné puissamment « vingt-deux ans. » Quant le cry des gens fu apaisié , le duc de Lencastre hucha le conte d'Arondel et ceulx qui avoient le roy Richart en garde. Adont vindrent devant lui et amenèrent le roy comme se ce fust un larron ; et quant le duc vit le roy, le duc des-
cendi de son cheval et vint contre le roy et osta son chappel en disant : « Monseigneur, descendes. Veés-cy vos bons amis de Londres « qui vous viennent veoir. » Adont descendi le roy Richart d'un petit cheval qu'il chevauchoit, et avoit le visaige si couvert de larmes que à paines le pou voit-on congnoistre. »
Rappel des seigneurs oannis (pp. 191, 192). — Le comte de Warwick s'était hâté de quitter l'Ile de Man en apprenant que Richard II était prisonnier. Il rejoignit Henri de Derby à Newcastle-under-Line entre Nampwich et Lichfield .
Quant au comte de Northumberland et à son fils, ils avaient rejoint Henri de Derby à Doncaster aussitôt après son départ de Pomfret.
Froissart parle de quatre « loudiers » qui furent arrêtés comme ayant pris part au meurtre du duc de Glocester. L'un d'eux fut sans doute John Hall qu'on amena le 2 octobre 1399 devant le Parlement. Nous avons reproduit plus haut sa confession. Son supplice fut horrible et sa tête fut placée sur les murailles de Calais là où avait péri le duc de Glocester.
Plus tard lorsqu'on jugea William Série, on lui reprocha aussi d'avoir pris part à la mort du duc de Glocester.
Jugement et supplice des conseillers de Richard II (pp. 192-196). — Il est fort difficile de retrouver dans les autres historiens de cette époque tout ce que raconte ici Froissart.
Froissart qui a passé sous silence le supplice des conseillers de Richard II, qui eut lieu à Bristol, anticipe ici beaucoup sur les événements. John Derby, receveur de Lincoln, Bernard Brocas, chevalier gascon, Thomas Shelley, maître de la maison du comte d'Huntingdon, furent jugés le 4 février 1399 (v. st.) et exécutés le même jour.
Bernard Brocas était un brave chevalier qui avait jadis rendu témoignage que Bernard de Troies avait pris le roi Jean à la journée de Poitiers. Il avait été successivement contrôleur de Calais et lieutenant du château de Windsor. Quanta sire Maggelays, ce ne peut être que le chapelain Maudelein qui fut jugé et exécuté avec les trois personnages que nous venons de nommer.
Abdication de Richard //(pp. 196-203). — Froissart qui , selon toute probabilité , ne recueillait d'autres nouvelles d'Angleterre que celles qui arrivaient à Aubert de Bavière, prince tout dévoué à Henri IV, reproduit ici la version évidemment fausse que répandaient les partisans du nouveau roi.
Richard II ne céda qu'à la force, et si Henri IV chercha à faire croire que le fils d'Edouard III lui avait lui-même remis la couronne, c'était par respect pour le droit héréditaire que Richard représentait même dans sa prison.
Thomas de Berkley vint déclarer devant le Parlement qu'il avait entendu Richard II déclarer au château de Flint qu'il résignait son pouvoir entre les mains de Henri de Derby : le nom de ce témoin rappelait de sinistres souvenirs.
Le 20 septembre avait paru la dernière proclamation royale qui porta le nom de Richard. Elle avait pour but la protection des ordres mendiants, et il y était dit expressément qu'elle était faite avec l'assentiment de l'archevêque de Canterbury et du duc Henri de Lancastre. C'était reconnaître légalement que Richard n'était plus libre. Revenons à l'abdication.
D'après la Chronique de Berne, le duc de Lancastre et les échevins de Londres se rendirent à la Tour et accusèrent Richard II de crimes qui méritaient la mort. Celui-ci éperdu abdiqua la dignité royale, signa une déclaration par laquelle il renonçait à tout hommage et jura de ne jamais revenir sur cette renonciation. D'autres disaient que lorsque les ducs de Lancastre et d'York et le comte d'Arundel vinrent à la Tour, le roi furieux les appela de faux traîtres infidèles à Dieu et au roi, leur rappelant qu'ils avaient adhéré à la volonté expresse d'Edouard III et qu'ils l'avaient eu pour seigneur pendant vingt-deux ans avant de mettre la main sur lui ; il les accusait d'agir . contre la justice et le droit, ce qu'il était prêt à leur prouver en duel, en combattant seul contre les quatre plus robustes d'entr'eux. Puis il leur jeta son gage. Personne ne lui répondant, il éclata en sanglots, invoquant Dieu, Notre-Dame et saint Jean-Baptiste. Enfin le duc de Lancastre lui dit : « Monseigneur , ne vous troublez pas davantage, « mais veuillez attendre le parlement des nobles, des prélats et des « communes, qui s'ouvrira demain ; vous pourrez y exposer toutes vos « raisons. » Le même soir, le duc de Lancastre coucha à Westminster. Henri de Derby est proclamé roi (pp. 203, 204). — Le 29 septembre 1399, Richard II remit l'acte de son abdication. Le procès verbal qui fut dressé, constate qu'il le lut lui-même d'un air joyeux et qu'il remercia ceux qui l'entouraient, des soins dont il avait été l'objet : documents mensongers dont on trouve trop d'exemples dans l'histoire et qui ne servent qu'à tromper le vulgaire. L'acte d'abdication était conçu en ces termes :