XVI. — FROISSART
et» je lui respondi que lui qui est un si saige chevalier, comme tous ceulx qui le congnoissent disoient , po voient bien savoir qu'il n'estoit nulle si tendre amour, comme de mère* à fille, et que ma trèsredoubtée dame la royne m'avoit bien chargié et commandé aucunes choses à dire à la royne d'Angleterre, sa fille, lesquelles je lui diroie à part , seul à seul, se il leur plaisoit. Et lors leur dis en esbatant que en cas qu'ils seroient si rudes qu'ils ne le voulsissent, elles demouroient en moy et n'en saroient riens, mais grande rudesse me sembleroit, mais ils n'en saroient rien, ne elle avec. Et lors ledit conte me demanda se je avoie grant voulenté de parler à lui seul à seul, et je lui respondi que j 'avoie grant désir de acomplir le vouloir de ma très-redoubtée dame la royne et autre chose non. Et lors se tirèrent à part, et tantost après me disrent que la royne yroit en sa chambre , et tantost après parleroient à moy ; et lors vindrent et me disrent que je parleroie à la royne seul à seul tant que bon me semblerait, et me menèrent devers elle. Et, quant je fu devers elle, elle se tira à part et m'appella ; et lors, selon le contenu de mon instruction, lui dis comme le roy, son seigneur et père , et la royne, sa dame et mère, lui mandoient et commandoient, en tant comme elle doubtoit à les courroucier et sur toute l'obéissance en quoy fille est tenue envers père et mère, qu'elle ne feust telle, ne si hardie que en parole, en promesse , ne en quelconque autre manière , elle se boutast en lien de mariage, et que le roy, son seigneur et son père , la pourchasseroit si diligemment, comme faire se pourroit , d'avoir la restitution d'elle. Et oultre lui dis , comme message de son seigneur et père, que se aulcuns ou aulcunes lui avoient parlé ou parloient de chose qui touchast mariage, ne que ils la voulsissent induire à chose qui touchast mariage, qu'elle ne les voulsit croire, et que, se on lui en avoit parlé, qu'elle le me deist. Et lors elle me respondi qu'il estoit vray que on lui en avoit parlé plusieurs fois d'aucuns et d'aucunes qui estoient à l'ostel, mais ne se doubtast son seigneur et père qu'elle navoit oncques pensée, ne vouloir de désobéir à son commandement, et que pour doubte de mort ne le feroit. Et lors commença à plourer moult tendrement, et adont je appellay lesdis conte et chambellan , et leur dis que la royne avoit eu pitié quant je lui avoie dit les grans regrès et la parfaicte amour que sa dame et mère avoit à elle, et que il estoit vray que riens n'amoit si tendrement que mère. Et lors pris congié de madicte dame et m'en
retournay à Londres , et là trouvay maistre Pierre Blanchet moult malade et tant que le vouloir de Dieu fu que il trespassa l'endemain à nonne, et, quant il trespassa, je estoie aie devers le chancellier et conseil de leur dit seigneur , pour avoir conduit pour aler devers leur seigneur qui estoit en Gales, et là nouvelles me vindrent que ledit maistre vouloit trespasser. Et tantost que je vins à l'ostel , trouvay que il ne cognoissoit plus riens, et tantost trespassa, dont ce fut pitié et dommage. Et lors envoïa ledit conseil deux personnes, c'est assavoir messire Jehan Chesnay et messire Richart Credo , lesquels me demandèrent que je pensoie à faire du corps dudit maistre Pierre, et je leur respondi qu'il estoit mon intention de le faire enterrer celui jour et faire dire les vegilles et l'endemain son service. Et lors ils me prièrent que je le voulsisse faire enterrer et attendre à l'endemain à faire les vigilles, et l'autre jour à faire le service, et que tout ledit conseil, le maire de Londres et autres, y vouloient estre , et ainsi le fis-je ; et aussi pareillement ils le firent. Et quant vint le jeudi que le service fut fait, je parlay ausdits conte et chancellier, et leur dis comme autresfois je leur avoie parlé que ils me voulsissent baillier conduit pour aler devers leur seigneur , quelque part qu'il feust, et qu'il estoit mon intention de partir l'endemain après disner pour aler devers lui , et que honteuse chose seroit à leur seigneur se je avoie dommage soubs son sauf-conduit. Et lors ils me prièrent que je voulsisse attendre pour l'amour d'eulx jusques au samedi disner et que ils pensoient avoir nouvelles de leur dit seigneur dedens ledit samedi disner ; et ainsi le fis. Et ledit samedi, ledit conte me envoïa ledit messire Richart Credo qui me dist que ledit conte s'en aloit devers son seigneur, et sans nulle faulte je oïroie nouvelles de lui le dimanche ensuivant ou le lundi très-bon matin, et ainsi comme il le dist , il le fist ; car le lundi très-bon matin j'eus nouvelles par lesquelles il me mandoit que je alase devers son seigneur qui estoit venu à Wyndesore. Et ainsi fut fait, et vins le mardi au disner audit Wyndesore, et me conduisit messire Guillaume de Lisle ; et quant je fus arrivé, ledit seigneur me fist logier ou donjon, et trouvay grant foison chevaliers et escuiers, pour l'honneur du roy, pour moy servir et acompaigner. Et ainsi comme je disnoie , vint ledit conte auquel je demanday quant il plairoit à son seigneur que je parlasse à lui et que il me le feist savoir, et il me respondi que si feroit-il, et si tost comme je
o72 NOTES.
eus disné, me manda ledit conte que je alasse devers son seigneur quant il me plairoit, et lors je y alay. Et pour ce qu'il n'estoit pas en mon instruction que je le deusse saluer de par le roy et aussi que je n'avoie nulles lettres closes à lui adrèçans, ne le saluay point de par le roy, mais lui fis la révérence comme de moy, et lors me tiray près de lui et lui dis que le roy, mon souverain seigneur, m'envoyoit par devers lui et m'avoit commandé à lui dire aucunes choses, lesquelles je lui diroie quant il lui plairoit. Et lors il me demanda que c'estoit que je disoie, et de rechief je lui dis les paroles dessus dictes, et il me demanda se j'avoie nulles lettres de créance par quoy il peust appercevoir que je feusse message de son cousin de France, et je lui respondis que non, mais quant il lui plairoit , je lui diroie ce que dessus ay dit ; et lors il me fist tirer arrière et appella son conseil. Et quant il eut parlé à son conseil, me fist rappeller et me demanda à quoy il tenoit que je ne lui avoie apporté lettres de son cousin de France, et que celui qui avoit escriptes les lettres de la royne d'Angleterre, povoit bien avoir escript les siennes; et je lui respondis que *le roy, mon souverain seigneur ne m'avoit fait baillier autres lettres et que quant il lui plairoit à moy vouloir oïr, je lui diroie ce que mon souverain seigneur m'avoit chargié, et quant il m'aroit oy, je lui monstreroie si bon pouvoir du roy, mon souverain, que il coguoistroit que à l'aide de Dieu je ne diroie fors ce qu'il m'avoit commandé, et, se je disoie chose dont je n'eusse commandement et puissance de mon souverain seigneur de le dire , je estoie en sa seigneurie et preist bonne punition de moy. Et lors il me respondi que, se je avoie lettres patentes, ce n'estoit pas à lui, mais à son conseil et à ses gens, et que je parlasse à eulx et ils me respondroient ; et je lui respondis que à son conseil je n'avoie que besoigner, mais quant il lui plairoit oïr ce que mon souverain seigneur m'avoit chargié et commandé à lui dire , je lui diroie ; et lors il me respondi que comme message de son cousin de France ne m'oïroit-il point, mais s'aucune chose comme seigneur de Hengneville je lui vouloie dire, que il me oïroit volentiers. Et je lui respordis que comme Jehan de Hangest ne lui avoie que dire, ne n'avoie tant à faire en son royaume que je y feusse venu comme Jehan de Hangest , mais je y estoie comme message du roy, mon souverain seigneur, et que, se il me vouloit oïr, je lui diroie ce pour quoy je y estoie venu, et si non , je m'en yroie par où je estoie venu. Et lors
me fist tirer arrière et appella son conseil ; et assés tost après vindrent devers moy lesdis évesque et conte, et me demandèrent : « Où est « la puissance que vous avés de vostre seigneur ? » Et je leur respondi que je l'avoie en ma manche et la sachay dehors ; et lors ils me dirent que je leur baillasse afin de la monstrer à leur seigneur. Si fis difficulté de leur baillier pour les manières que je veoie que leur seigneur faisoit , qui estoient fières et orgueilleuses, et estoit mal content de moy , et. aussi que je ne savoie, quant ils aroient veu mon dit povoir, se il me youldroit oïr, car par ledit povoir, il eust peu cognoistre tout ce que je avoie à dire ; et lors leur respondi que mondit povoir je ne leur bailleroie point, ne à autre, tant que je eusse fait le message à leur seigneur tel comme mon souverain seigneur m'avoit commandé, et puis je le bailleroie à qui qu'ils vouldroient, et verroient que je ne diroie chose qui ne m'eust esté commandée. Et lors s'en allèrent devers leur dit seigneur et assés tost après me rappellèrent , et me dist leur dit seigneur qu'il se donnoit grant merveille comment un tel prince comme son cousin de France avoit envoyé un tel homme comme moy devers lui, en la forme et manière, et qu'il ne fu oncques mais veu que roy , duc , prince, ne seigneur à autre envoiast ambassadeur sans lettres de créance ou enseignes que ce feust message de par lui , et pour le bien et honneur qu'il avoit trouvé en son cousin de France et autres seigneurs du païs , il me oïroit, combien qu'il ne le deust pas faire. Et lors je lui pris à dire comme le roy, mon souverain seigneur, m'envoïoit par devers lui pour ce que, par plusieurs journées , ses messages et les siens avoient esté enssemble, et lui repris le premier message que avoit fait maistre Pierre Blanchet à Calais et le premier assemblement qui avoit esté fait entre l'évesque de Chartres , ledit maistre Pierre Blanchet , Gontier et moy avec ses gens et tous les autres, et la sommation qui avoit esté pour la restitution de la royne d'Angleterre et l'original où il estoit obligié soubs son scel tel comme ses messages avoient veu. « Et pour ce que aucun appointement ne avoit affermé, a par ses dis messages, sur la dicte restitution, le roy, mon souverain « seigneur, m'envoie par devers vous, pour vous requerre et sommer « par la forme et manière que vous estes obligié et que vous avés juré « sur les saintes éwangilles de Dieu, de faire vostre loial povoir où « cas que le mariage ne seroit consummé, de la rendre au roy, mon « souverain seigneur, franche, quite et desliée de tous liens de mariage
« et d'autres obligations quelconques. Et pour ce que je vois et cognois « qu'il est en vostre puissance de faire les choses en quoy vous estes « obligié, ainsi comme dessus est dit, vous requiers et somme de par « le roy, mon souverain seigneur, que vous lui rendes sa fille franche « et quitte comme dessus, à mi-marche entre Calais et Boulongne, « dedens le jour de la Toussains, ainsi comme vos messages ont escript « s'il ne tenoit en deffault de bonne quittance, et cela je vous requiers « de par le roy, mon souverain seigneur ». Et lors celui qui se dit roy, me demanda se c'estoit le grant bien que je disoie, pour quoy je estoie venu en son royaume, et je lui respondi que oyl et que plus grant bien ne povoit-il estre en un prince, chevalier ou autre , de quelque estât qu'il feust, que d'acquitter la foy , serment, loyauté de son corps et son scellé, et que par cela pourraient les deux royaumes demourer en union et par le contaire pourraient devenir en division, et que c'estoit le bien des deux royaumes pour quoy je estoie venu. Et lors , il me demanda se je vouloie plus rien dire, et je lui respondi que non pour le présent, fors que il avoit grant temps que je estoie parti de devers le roy , mon souverain seigneur , et que je lui requéroie que je eusse response le plus brief que faire se pourrait , et il me respondit que je l'aroie bien brief. Et lors s'en ala en sa chambre et me fist emmener en la mienne, et de celui jour plus ne le vi ; et l'endemain me fist disner devers lui. Et quant il eut disné , je lui demanday response de ce que je lui avoie dit, et il me dist que je n'en aroie response jusques à Tendemain ; et de pluseurs choses me parla tant de ce que je ne lui avcie point porté lettres de par le roy, comme des estrangetés dont il se donnoit grans merveilles. Et ledit l'endemain me fist de rechief disner devers lui, et après disner ala à son conseil et y fut bien deux heures ; et puis me fist appeller et me fist dire par la bouche du conte de Voulcestre comment il avoit bien entendu la requeste et sommation que je lui avoie faictes de par son cousin de France, et que il me respondoit de par le roy, son souverain seigneur , comment il n'avoit oncques eu vouloir, ne entention d'aler contre sa promesse et scellé , mais avoit eu tousjours et avoit encores , de présent , vouloir et entention de rendre et restituer à son cousin de France la royne d'Angleterre , franche , quitte et desliée de mariage , de obligations et de toutes autres choses , avec ses biens , sauf et réservé la somme de IIe mile frans qui deus lui estoient de l'argent
qui païé avoit esté du dit mariage de la dicte royne d'Angleterre , comme son cousin de France et son conseil pourroient veoir par une minute de quittance que me bailleroient, et que toutesfois et quantesfois que son dit cousin lui vouldroit certifïier de lui bailler ladicte quittance, dont je en ay apporté la copie, il estoit prest et appareillié de la rendre et restituer un mois après ladicte certification , entre Calais et Boulongne, ainsi comme dessus est dit. Et lors je répétay toutes les parolles que m'avoit dit ledit conte et demanday à celui qui se dit roy, que devendroient lesdis IIe mil frans, et que il estoit obligié par la foy, serment et loyauté de son corps, de rendre et restituer ladite royne d'Angleterre avec tous ses biens et joiaulx quelconques. Et lors il me respondi qu'il estoit vray qu'il les devoit et aussi que on lui devoit, et que Dieu et raison vouloit que quant l'un devoit à l'autre que il feust déduit ; et lors je lui respondi que iceulx IIe mile frans n'estoient pas au roy, mais à la royne, et que, se il les retenoit, il faisoit contre son serment et contre son scellé. Lors il me respondi que je le chargoie et sommoie moult fort et que contre son serement et son scellé il n'yroit point, et que quant ses gens et ceulx de son cousin seroient ensemble, qui se cognoistroient en drois ou en loys, il feroit ce qu'il devroit faire ; et lors ledit évesque de Duresme me dist qu'il estoit de droit et de raison que qui devoit, qu'il païast, et que on lui devoit, et que l'un devoit aler contre l'autre. Et lors repris toutes les parolles que m'avoit dit ledit conte et demanday audit seigneur se il me disoit et promettoit par la foy , serement et loyauté de son corps, en foy de chevalier et d'omme qui avoit puissance de ce faire, que après ce que je lui aroie certiffié soubs mon scel, ou audit conte ou audit évesque, la quittance avoir telle ou pareille qu'elle m'estoit baillée ou autre suffisante , se il me rendroit, un moys après, ladicte royne d'Angleterre, ainsi et par la manière que dessus est dit. Et lors me bailla sa main en la mienne, et me promist par la foy, serement et loyauté de son corps, comme chevalier et roy , que sans fraude , sans mal engin, ne déception aucune , il la rendroit entre Calais et Boulongne, à ses coûts et despens , franche et desliée avec ses biens comme dessus, ou cas qu'il en aroit quittance telle comme la minute à moy baillée. Et lors je lui requis qu'il lui voulsist souvenir de la promesse qu'il m'avoit faicte et qu'il n'y avoit plus message par de là de par mon souverain seigneur que moy, et il me promist que il lui en souven-
droit bien. Et lors lui demanday licence et congié de parler à la royne d'Angleterre seul à seul , et il me respondi que je y avoie parlé et pourquoy je désiroie tant de parler à elle seul à seul. Et lors je lui dis que c'estoit pour ce que je pensoie qu'elle me diroit plustost son plaisir seul à seul que en la présence de ses gens ; et il me respondi que je en feisse ainsi comme je vouldroie. Et lors pris congié de lui et m'en alay devers la royne, et, quant je y fu venu, je trouvay qu'elle disnoit, et attendi qu'elle eust disné pour parler à lui. Et si tost qu'elle eust disné et pris vin et espices, je pris le conte de Voulcestre par la main et lui dis que je vouloie parler à ma très-redoubtée dame la royne et que je vouloie qu'il oyst ce que je lui diroie. Et lors lui commençay à dire que le roy, mon souverain seigneur , m'avoit envoie devers celui qui seignorissoit le royaume d'Angleterre : « pour le sommer et requérir de par « le roy, mon souverain seigneur, vostre père », et après lui dis la response qui faicte m'avoit esté par ledit conte, et aussi lui dis la response que m'avoit faitte celui qui se dit roy d'Angleterre avec les promesses par lui à moy faittes sur la foy, serement et loyauté de son corps. Et quant je eus fine ma raison , je demanday audit conte , en la présence de ma dicte dame, se il estoit vray tout ce que jVvoie dit, et il dit que oyl ; et alors je lui dis : « Ma très-redoubtée dame, « vous oyés les paroles et les promesses telles qui m'ont esté dites « par la bouche dudit conte et par la bouche de son seigneur. Si vous ce supplie et requier, ma très-redoubtée, ou nom du roy vostre sei- « gneur et père et de ma très-redoubtée dame vostre mère, dont je « suis homme lige et serviteur, que sur tant que vous les doubtés à « courroucer et sur toute l'amour que vous avés à eulx, que par vostre « deffaulte ou par aucune parole que vous pourries dire à quoy vous « pourries estre contrainte par doulceur ou par autre manière, vous ne « vous accordés, ne consentes à parole qui peust empeschier vostre « retournée, soit par mariage ou autrement ». Et lors elle me dist que je deisse seurement au roy, son seigneur et son père, et à la royne , sa dame et mère, que, pour chose qui lui peust avenir, elle ne feroit le contraire, et que quant elle verroit son cousin, elle lui requerroit qu'il la rendist à son seigneur et père. Et oultre me commanda que je deisse au roy , son seigneur et père , et à la royne , sa dame et mère , et à vous , messeigneurs , qu'elle leur supplioit f et à vous aussi , que en lonneur de Dieu et en pitié qu'ils la voulsissent
oster de là où elle estoit. Et lors elle commença moult fort à plourer, et me vint prendre et baisier , en disant qu'elle supplioit à son seigneur et père comme dessus qu'il la voulsist oster de là où elle estoit. Quant à reprendre journée pour celle qui devoit estre au XVe jour d'octobre, me parlèrent plusieurs fois, et tousjours leur répondoie que quant ladicte royne seroit restituée comme dit est , je estoie pre?t de la prendre, dont lesdis évesque et conte me disrent qu'il seroit bon de assembler IIII ou V jours devant, afin de veoir la quittance et de parler des autres matières dont autres fois avions parlé, et, quelque journée que je leur feroie savoir, que ils l'atendroient volontiers ; et je respondi que je diroie volentiers ces paroles au roy, et puis qu'il en fist à son bon plaisir ». (Archives de Lille.)
Isabelle ne recouvra la liberté qu'au mois de septembre 1401. Le comte de Somerset, frère de Henri IV, et Thomas de Percy la conduisirent jusqu'à Lelinghen où elle fut remise au comte de Saint-Pol ; mais, avant qu'elle quittât Calais, ils l'avaient forcée à s'engager à donner, dans ses lettres de quittance, le titre de roi d'Angleterre à celui qui avait fait tomber la couronne de son front. Isabelle devenue libre protesta immédiatement par un acte dont un notaire certifia la teneur :
« Nous, Isabel de France, royne d'Angleterre, avons entendu que ou traictié de mariage qui fu pourposé entre nostre très-redoubté seigneur et père le roy de France pour nous d'une part et nostre trèsredoubté seigneur Richart roy d'Angleterre naguères trespassé, sicomme on dist, nostre seigneur et;mary d'autre part, nostre dit seigneur le roy d'Angleterre promist et s'obligea, et avecques lui nostre cousin Henry conte d'Erby et plusieurs autres grans seigneurs du pais d'Angleterre que, se le cas avenoit que nostre dit seigneur le roy Richart d'Angleterre trespassoit de cest siècle avant le consummation de nostre mariage qui estoit alors empeschie pour nostre jeune aage, que eulx obligiés nous renderoient avecques nos biens et joy aux à nostre dit seigneur et père, desliée de tous liens de mariage et autres. Et depuis le cas est avenu, ainsi que on dit, que nostre dit seigneur et mari est aies de vie à trespassement avant nostre aage de douze ans parfait, pour quoy nostre dit seigneur et père a fait sommer et requérir par plusieurs fois nostre dit cousin d'Angleterre qu'il nous rendist et restituast, ainsi que tenus estoit de faire, sur quoy ont esté tenues plusieurs journées en France et en Angleterre, et tant que
ou mois de may derrenier passé les ambassadeurs et messagiers de nostre dit cousin d'Angleterre envoyés de par lui à Leulinghen proumisrent aux messagiers de nostre dit seigneur et père qu'ils nous renderoient en la puissance de nostre dit seigneur et père à l'entrée du mois de juillet derrenier passé, parmi ce que nostre dit seigneur et père leur bailleroit lettres de quittance teles que furent convenues., et aussi quant nous serions à Boulogne ou en autre chastel obéissant à nostre dit seigneur et père nous leur baillerions quittance de la restitution de nostre corps et de nos biens.. Et quant nous avons esté amenée à Calais, les dis messaigers d'Angleterre ont baillié la minute d'une quittance qu'ils vouloient avoir de nous, où ils ont escript que nous confessons que nostre dit cousin d'Angleterre est successeur de nostre dit seigneur et mari le roy Richart, lesquels nous sont plus larges et par dessus ce qui est contenu en la quittance de nostre dit seigneur et père., qui ne le nomme pas roy d'Angleterre, et ont dit que, se ne passions la ditte quittance en la manière qu'ils l'avoient baillie, qu'ils nous remeneroient en Angleterre, et en a esté la voix et renommée notoire telle sur le païs. Et pour doubte de mort et pour eschever le péril de honte et villenie qui vraisemblablement pouvoient ensuir sur nous et nostre corps, leur avons accordet et fait accorder, nous estant à Calais en leur puissance et soubs l'aage de douze ans, despourvue du conseil et aide de nostre dit seigneur et père et autres nos parens et amis, que, quant nous serions à Boulogne, nous leur baillerions quittance selon leur minute, laquelle nous leur baillons pour accomplir nostre parole, en protestant que par icelle nous ne tenons point nostre dit cousin d'Angleterre pour roy d'Angleterre, ne successeur ou dit royaume de nostre dit seigneur et mary le roy Richart... et protestons de dire en temps et en lieu que ce que nous avons fait, soit nul tant par défaut de nostre aage et de auctorisation comme pour la paour et violence qui nous ont esté fais ançois que nous avons esté mise hors de Calais et de la puissance des Anglais. » (Archives nationales à Paris.)
La première miniature du manuscrit de Monstrelet conservé à la bibliothèque de Berne représente le retour d'Isabelle en France.
Complot et prise d'armes pour délivrer Richard II (pp. 221-229). — Le complot se forma dans les appartements de l'abbé de Westminster. Nicolas Lethington, abbé de Westminster, qui passait pour l'un des .fils illégitimes d'Edouard III, ne vivait plus ; mais son succès-
seur montrait une vive sympathie pour les malheurs de Richard II , et nous trouvons à côté de lui comme l'un des chefs de la conspiration le chapelain Maudelein dont la ressemblance frappante avec Richard II s'expliquait, disait-on, par les mêmes liens que ceux qui naguère unissaient Nicolas Lethington à Edouard III. Maudelein avait longtemps joui de la faveur de Richard II. En 1390 ce prince avait obtenu pour lui du pape Boniface IX le canonicat et la prébende de l'église de Derby.
Les conjurés annoncèrent une joute à Kingston à la fête de l'Epiphanie 1399 (v. st.) ; c'était de là qu'ils devaient se porter sur Windsor. Henri IV averti par le comte de Rutland eut le temps de gagner Londres. Les conjurés qui n'avaient pu mettre la main sur lui, ne réussirent pas mieux à délivrer le roi Richard et se virent réduits à faire jouer au chapelain Maudelein le rôle du roi d'Angleterre. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1399 (v. st.), les conjurés furent mis en déroute à Cirencester. D'affreux supplices étaient réservés à ceux qui ne trouvèrent pas la mort dans le combat.
Le 6 janvier, jour choisi pour l'exécution du complot , était l'anniversaire de la naissance de Richard II : peut-être aussi considérait-on la fête des Rois comme d'un heureux augure.
Voici en quels termes l'auteur de la chronique rimée rapporte que les seigneurs insurgés placèrent à leur tête le chapelain Maudelein :
Avec eulx avoient maint archier, Disant que le bon roi Richart Avoit fait de prison départ Et qu'il estoit là avec eulx ; Et pour le faire acroire mieulx, Avoient pris un chappellain, Qui ressembloit si de certain Au bon roy Richart de visage, De corps, de fait et de langage, Qu'il n'est homme qui le véist, Qui ne certifiast et dist Que ce fust le roy ancien.
Apellé estoit Madelein :
Maintes fois le vv en Irlande Chevauchier par bois et par lande
Avec le roy Richart son maistre ;
Pièça je ne vy plus bel prestre.
Mais certainement pas ne croy
Que ce fust le roy ancien,
Ains croy que c'estoit Madelien,
Son chappellain, qui de visage,
De grandeur, de long, de corsage
Le resembloit si justement
Que chascun cuidoit fermement
Que ce fust le bon roy Richart ;
Et, se c'estoit-il, main et tart
Prié-je de vray cuer à Dieu,
Qui est miséricors et pieu ,
Qu'il vueille es sains cieulx avoir 1 ame
De ly, car il haïoit tout blasme
Et tout vice, par mon ad vis.
Je reproduirai pour la malheureuse journée de Cirencester (5-6 janvier 1399. v. st.) le récit complet de la Chronique de Richard II :
« Tous les seigneurs alèrent logier en un hostel. Le premier seigneur fu un noble chevalier le duc de Sudrien conte de Kent ; le second fu le frère du roy Richart, duc d'Excestre et conte d'Ontinton , et là fu le noble conte de Glocestre, le sire Despensier. Là fu le conte de Salsebry lequel ot nom Montagu, et un bon chevalier et baron qui ot nom sire Thomas Blont. Là fu Madelein, lequel ressembloit au roy Richart, et un chevalier qui ot nom sire Benoist Cely. Tous ces seigneurs estoient logiés en un hostel, et plusieurs autres chevaliers et escuiers, lesquels je ne congnois mie. Et quant tous les seigneurs dessus nommés furent logiés en la ville de Cincestre , leurs gens et leur ost demourèrent tous as champs sans capitaine et sans ordonnance , lequel fu très-grant merveille, car là estoit toute la fleur d'Engleterre. Et quant les seigneurs furent logiet en i'ostel, monseigneur le duc de Sudrien manda tantost le connestable de la ville pour secourir le roy Richart au point du jour tout armet à pié et à cheval. Et adont quant ceste assemblée fu faicte, y arriva un archier du roy Henry, lequel vint tout droit logier en I'ostel où tous les dis seigneurs estoient logiet, et fist faire du feu en une cambre à par lui, et le duc de Sudrien sceut tantost qu'il avoit léans
logié un archier du roy Henry. Le duc s'en ala parler à lui et li demanda de quelle part il venoit. L'archier li respondi : « Monsei- « gneur , je viens de deviers Galles où j'ay estet de par le roy « Henry. » Adont le duc de Sudrien prist la livrée qu'il portoit sur son bras, et la getta dedans le feu, en disant ensi : a C'est en despit de « Henry de Lenclastre , et tu, villain traitre , tu es chi venus pour « nous espier. Si seras tantost traisnés et pendus. »
« Le duc de Sudrien envoya quérir le connestable en la ville et commanda qu'on feist tantost Farchier traisner et pendre, et le connestable respondi aux seigneurs qu'il le feroit tantost pendre et mena l'archier tantost en son hostel et li donna à boire et à mengier. Adont dist l'archier au connestable : « Je vous supplie et « requier pour l'amour du roy Henry que vous tenés la cose en « estât tant que le duc de Sudrien ait parlé au roy Henry pour « savoir se celle armée est à son commandement ou non. » Quant le connestable fu ainsi] requis de l'archier, il ala tantost assembler tous les hommes de la ville, lesquels furent bien soixante archiers, et le connestable s'en ala tantost à l'ostel des seigneurs et dist au duc de Sudrien : « Monseigneur, je mets la main à vous de par le a roy Henry et commande que nuls de vous ne soit si hardis qu'il « se parte hors de l'ostel, ainçois que vous aies parlé au roy Henry. » Adont le duc de Sudrien li donna une buffe et dist au connestable : « Villain, comment es-tu si hardis de nous arrester ? Vous serés « pendus demain au matin aussi tost qu'il sera jour. Villain , vecy le « roy Richart qui est souverain roy. Comment es-tu si hardis de « parler si orgueilleusement ? Crye mercy au roy. » Le connestable ne le volt faire, auquel le duc donna encores une buffe.
« Ainsi la riote commença entre les seigneurs et ceulx de la ville de Cincestre, de quoy ce fu grant pitié, car le connestable crya aux gens de la ville : « Entre vous, bonnes gens, je vous commande de « par le roy Henry que vous aies prendre ces seigneurs, lesquels « sont trestous anemy au roy Henry. » Adont commença là l'assault et à traire fort de leurs arcs. Et au premier fu tués d'une saiette le duc de Sudrien, conte de Kent ; et le conte de Salsebry se combaty tant qu'il fu tués en combatant. Et quant le frère du roy Richart, conte d'Ontinton, et le conte de Clocestre, le sire Despensier et Magdelein, lequel ressembloit le roy Richart, virent que ceulx de la ville faisoyent si grant assault sur eulx pour les prendre et mettre à mort,
il est vérité que ces quatre seigneurs se boutèrent hors par une fenestre, et descendirent hors de Fostel et alèrent bouter le feu en deux ou en trois hostels de la ville pour che que ils cuidoyent que les villains de la ville deussent laissier le débat et l'assault sur l'ostel où les seigneurs estoyent logiet à grant dangier , car les degrés de Fostel estoient si estroit que ils ne se pooient deffendre fors deux à deux, et les villains estoient dedens la maison, lesquels trayoient si fort que les seigneurs ne pouvoient bouter hors leurs testes de la cambre pour eulx deffendre.
a Quant le conte d'Ontinton et le duc de Clocestre et Magdelein virent que les villains ne firent compte du feu et que ils tinrent tousjours l'assault pour prendre les seigneurs ou pour tuer, si alèrent hors de la ville as champs où ils cuidèrent trouver leur ost et leurs gens, mais ils ne les trouvèrent pas, car ils estoient trestous retrais et fuis ou eseonsés pour che qu'ils virent le feu en la ville et que ils cuidèrent entr'eulx que le roy Henry y fust arrivés. Et le frère du roy Richart contes d'Ontinton trouva son maistre d'ostel environ à douze chevaulx et monta à cheval étala tout droit vers Essex pour s'en aler hors du royaume, et le sire Despensier s'en ala vers Galles en son pays, et Magdelein cuida aler en Escoch, et les seigneurs qui demourèrent en la ville de Cincestre, tinrent vaillamment l'ostel et se deffendirent gaillardement jusques à Fendemain VIII heures. Adont les convint rendre par force. Là furent pris sire Thomas Blont, sire Benoist Cely et trente autres seigneurs entre chevaliers et escuiers , lesquels furent fort liés et menés tout à piet courant apriès leurs chevaulx, lesquels les villains chevauchoient. Et quant les seigneurs furent pris, le commun copa la teste au duc de Sudrien et au conte de Salsebry, et les villains boutèrent les testes des seigneurs sur deux longhes perches et les portèrent ainsi de Cincestre à Oxinforde où ils trouvèrent logiet le roy Henry en F abbaye des Carmes dehors la ville, à qui ils présentèrent les testes et les prisonniers. »
Les comtes de Kent et de Salisbury avaient été assez heureux pour périr les armes à la main. Il est impossible de raconter les supplices des partisans de Richard qui leur survécurent. On les plaça devant un feu très-ardent, on leur ouvrit le ventre, on en arracha les entrailles, et au milieu de ces épouvantables tortures ils élevaient la voix pour reprocher à leurs juges leur déloyauté et leur trahison.
Comme ses autres compagnons de malheur, le comte d'Huntingdon
avait fui vers le comté d'Essex, et il avait gagné l'embouchure de la Tamise où il espérait trouver une barque pour traverser la mer ; mais il ne put exécuter son projet. Il fut arrêté à Prittlewel près de Rochford et conduit (le texte flamand porte : à Estaochen, qui est une trèspetite ville) non pas au chef-lieu du comté, mais à Estannes ou Eston, ancienne résidence des comtes d'Essex. Tout criminel atteint de lèsemajesté pouvait être frappé par l'autorité supérieure du comté. A Estannes, ancien château des barons de Louvain issus de la maison de Brabant, résidait la comtesse d'Hereford, sœur du comte d'Arundel décapité devant la Tour de Londres et mère de la duchesse de Glocestre devenue prématurément veuve presque le même jour. La comtesse d'Hereford attribuait à l'influence du comte d'Huntingdon ces deux supplices : sa vengeance fut terrible.
D'Estannes à Pleshy, il n'y a guère que deux lieues. Ce fut à Pleshy que la comtesse d'Hereford fit mener le comte d'Huntingdon afin que ces mêmes lieux où il avait conduit son frère le roy Richard pour s'emparer perfidement de la personne du duc de Glocestre, fussent les témoins d'une sanglante expiation. Au bruit de ce qui se passait, sept ou huit mille hommes du peuple s'étaient réunis. La comtesse d'Hereford les excitait à se rendre eux-mêmes justice sans retard ; mais le malheureux comte d'Huntingdon, livré les mains liées à leur fureur, les attendrit en leur disant : « Ayés pitié de moi, car oncques je ne me mefïis de riens « ne à vous, ne aux vostres ; » Et dans toute cette foule il n'était personne qui voulût porter la main sur lui. te Maudis soyés-vous tous, « vilains, s'écria la comtesse d'Hereford ; n'estes-vous pas si hardy « -entre vous tous de mettre un homme à mort ? » Un écuyer se présenta, mais il commença par demander pardon à la victime. Cette fois encore la parole du comte d'Huntingdon émut celui qui devait le frapper : « Très-doulx amis , dit-il à l 'écuyer, pourquoy me veulx-tu « oster la vie que Dieu m'a donnée ? Hélas , mon amy, comment « pues-tu trouver en ton cuer de moy oster la vie ? Pour Dieu avise « et viens moy baisier. » L'écuyer se prit à trembler plus fort que celui qui était menacé de mort. Se tournant vers la comtesse d'Hereford, le visage arrosé de larmes, il lui dit que pour tout l'or du monde il ne pourrait faire périr un tel seigneur. « Eh ! bien, interrompit la dame, « tu le feras ou je te feray couper la teste. » L'écuyer obéit, mais sa main chancelante souleva huit fois la hache sans achever son œuvre.
Ce fut une autre main qui la compléta à l'aide d'un couteau, et puis on plaça sur une perche cette tête mutilée. On trouva plus aisément des ménestrels pour lui faire escorte dans les rues de Londres , tandis que les bourgeois faisaient retentir le cri : « Dieu bénisse le « roi Henri ! » (29 janvier.)
Thomas Spencer fut décapité à Bristol. 11 avait voulu fuir , mais n'avait pas réussi à gagner la mer. La Savern était funeste aux Spencer.
Maudelein, avant de se livrer au bourreau , éleva les mains vers le ciel et s'écria : « Benoist soit Dieu quant je fu oncques né , car je « mourray cest nuit au service de mon souverain seigneur le noble « roy Richart. »
Henri IV, pour reconnaître le zèle des habitants de Cirencester, leur abandonna toutes les dépouilles des vaincus.
Richard Spicer, de Plymouth, et d'autres partisans de Henri IV se partagèrent les vastes propriétés de Thomas Spencer. Neuf commissaires furent chargés de saisir et de mettre en la main du roi les biens des comtes de Kent et de Salisbury, de sire Ralph Lumley et de sir Thomas Blount.
Armements en France (pp. 229, 230). — Le Religieux de Saint- Denis, sans entrer dans des détails, mentionne les mesures qui furent prises, à la fin de l'année 1399, pour l'honneur et dans l'intérêt du royaume de France (ad honorem et utilitatem regni).
Le Ier avril 1399 (v. st.), une montre d'arbalétriers fut passée à Boulogne « pour la garde et defFense d'icelle ville. »
Mort du duc de Bretagne (pp. 230, 231). — Jean V, duc de Bretagne, mourut au château, de Nantes le 1er novembre 1399. Il avait épousé successivement une fille d'Edouard III , une fille de la princesse de Galles et une fille de Charles le Mauvais roi de Navarre. Jean VI lui succéda.
Le bruit courut que le duc de Bretagne était mort empoisonné. Le duc de Bourgogne demanda inutilement que l'on mît à la torture le prieur de Josselin ; il semblait qu'il voulût faire remonter jusqu'au sire de Clisson des soupçons que rien ne justifiait. Le duc de Bourgogne n'en vit pas moins son influence triompher en Bretagne, et la tutelle du jeune héritier du duché lui fut déférée.
Alarmes en Angleterre sur les projets des Français (pp. 231 , 232). — Le 28 janvier 1399 (v. st.), Henri IV s'étend, dans une pro-
clamation royale, sur les armements des Français : te Satis informati estis qualiter inimici nostri Francise, cum magna classe navium, cum maxima multitudine armatorum et bellatorum supra mare congregati, regnum nostrum, neenon populum nostrum et ecclesiam anglicanam subvertere cum omnibus viribus intendunt et proponunt. etc. »
Un héraut d'armes, envoyé par Henri IV en France, y avait été retenu prisonnier.
Le 21 avril 1400, Henri IV écrit à l'abbé de Saint-Albans que les Français préparent une formidable invasion en Angleterre. Il ordonne à l'archevêque d'York de faire prendre les armes même au clergé pour repousser l'invasion des Français.
Mort de Richard II (pp. 233-236). — Le château de Pomfret formait l'un des principaux domaines de la maison de Lancastre et était situé dans l'Yorkshire assez près du bourg de Wakefield qu'ensanglantèrent au quinzième siècle les discordes des deux Roses. On racontait que Guillaume archevêque d'York et neveu du roi Etienne, ayant fait un voyage à Rome, s'était vu à son retour entouré d'une foule si nombreuse que le pont qu'il traversait s'écroula tout-à-coup ; mais le prélat levant les yeux au ciel prononça une prière, et personne ne périt. De là le nom de Pontefract dont on fit plus tard Pomfret,
Le château avait été fondé par un saxon nommé Alric,"mais Guillaume le Conquérant le donna à son neveu Henri de Lacy, ayeul des comtes de Lincoln qui le transmirent aux Lancastre. C'était à Pomfret que Robert KnolJes, l'un des plus braves chevaliers de la cour
d'Edouard III, avait fondé un collège de chanoines. Là se trouvait le tombeau de Thomas de Lancastre, innocente victime de la fureur
d'Edouard II, En 1359 on y aperçut des taches de sang, ce dont le peuple fut fort ému. Etait-ce le signe prophétique du sort réservé quarante ans plus tard à l'arrière- petit-fils d'Edouard II dans ce même château de Pomfret ? A Pomfret périrent au XVe siècle le conte de Rivers et Thomas Vaughan.
Dans un grand nombre de manuscrits de Froissart, la note suivante est ajoutée au texte du chroniqueur :
« Pour ce que vous, sire Jehan Froissart, qui fait avés les chroniques des guerres de France et d'Angleterre, sur votre quart volume vous taises de la mort du noble roy Richard, roy d'Angleterre ,""en vous excusant par une manière de dire que au jour que vous feistes XVI. — FROISSART.
vostre dit quart volume, vous n'estiés point informé de la manière de sa mort, à celle fin qu'elle ne soit point oubliée, ne mise en ruyne, et que tous vaillans hommes se puissent mirer et exemplier ou fait douloureux de sa mort, je fais savoir à tous, ainsi que j'ay esté informé par ung homme digne de foy nommé Cre ton et par escript de sa propre main, lequel pour ce temps êstoit en Angleterre et au païs, et escript ce que je vous dirai : que le roy Richard d'Angleterre fut occis et mis à mort en la Tour de Londres par ung jour des Roys , l'an mil OCC.IIIIXx et XIX, par la manière qui s'ensuit. Vérité est , ainsi que certeffie le dit Creton, que le jour des Roys, l'an mil CCC. IIII" et XX. susdict, le roy Henry, ennemy dudit Richard, qui par avant avoit esté bany d'Angleterre comme chacun scet et congnoist, estant sur les champs hors de Londres avec plusieurs gens qui là estoient assemblés pour aler combatre aucuns princes qui s'estoient mis sus pour secourir leur seigneur droicturier le roy Richard , icellui roy Henry commanda à ung sien chevallier nommé messire Pierre d'Exton que il allast de bonne alleure faire finer de ce monde Jehan de Bordeaulx que on nommoit roy Richard, car il voulloit que le jugement du Parlement feust acomply et fait : lequel chevalier, c'est assavoir sire Pierre d'Exton, aïant ce commandement du dit roy Henry, se parti tout prestement de lui et s'en alla au chastel de Londres, armé et habillé, là où estoit le roy Richard qui y cuidoit disner en paix et au moins de tant que appaissier se povoit, car tousjours se doubtoit-il bien de ce qu'il lui advint. Quant je dit sire Pierre d'Exton fut là venu, il appela l'escuier trenchant du dit Richard et lui deffendy, de par le roy Henry, que il ne fist plus essay devant le roy Richard, ainçois le laissast mengier tout par lui seul s'il lui plaisoit, car il ne mengeroit jamais plus. A ces mots retourna l'escuier en la chambre où le roy Richard estoit tout seul à sa table, et faisoit semblant de non vouloir mengier, pource que son escuier ne voulloit faire essay devant luy,- ainsi que il soulloit et que aprins avoit, et tant que le roy Richard lui demanda : « Dy ; quelles « nouvelles ? » L'escuier respondy : « Par ma foy, très-redoubté sei- « gneur, je n'en sçay nulles autres fors que Pierre d'Exton est venu ; « je ne sçay quelles il apporte. » Et en ce disant l'escuier se getta à genoulx devant le roy Richard en lui priant qu'il lui pardonnast ce qu'il ne s'acquittoit pointa lui trenchier à mengier ainsi que il soulloit, car defiendu lui estoit de par le roy Henry. A ceste 'parolle dit
le roy Richard : « Ha, ha, mon amy, je te prie, trenche-moy à mente gier et fay essay et ton office ainsi que tu dois. » Alors l'escuier encores une fois se regetta à genoulx , disant : « Pour Dieu mercy , « très-puissant et très-redoubté sire qui estes et avés esté, pardonnés- « le-moy, car faire ne Toseroye pour le roy Henry qui le m'a fait def- « fendre par Pierre d'Exton qui cy vient 'présent. »
« De ceste response et parolle se troubla très-fort le roi Richard, et prist par très-grand maltalent un des couteaulx de la table et le rua après la teste de l'escuyer, en disant : « Mauldit soit Henry de Lan- « castre et toy aussi ! » A. ces parolles entra le dict sire Pierre d'Exton, lui VIIIe comme nous avons dit, en la chambre du dit roi Richard qui séoit à sa table. Et avoit ungehascun d'iceux gros godons, goudaliers et loudiers une hache d'armes en sa main, et si estoient très -bien armés. Tantost que le roi Richard parceut le premier entrer ens, il bouta la table arrière et sailly sus, comme homme très-hardy asseuré de bon couraige, et se lança au milieu d'iceulx gros godons et osta à l'un d'iceulx sa hache hors des poins et se mit très-merveilleusement de grant couraige à la deffence. Et de fait il commença tellement à escarmucher et frapper et ramonner autour de lui et sur eulx que ils en estoient tous esbahis ; et si bien se maintenoit à rencontre d'eulx que, ainçois qu'il cessast, il en assomma et occist les quatre. Laquelle chose véant sire Pierre d'Exton, comme tout enragé et forcené , commença à dire à ses complices : « Ha , ha , faulse ribaudaille, nous «eschappera-t-il? Avant ! avant ! Deffendés-vous. » Et en ce disant il sailli sur le banc où le roi Richard avoit usaige de seoir quant il prenoit sa reffection du disner et du soupper, sa hache en sa main, de laquelle il féry le roy qui reculloit pour mieulx avoir sa voilée de son baston, par derrière en la teste , siqu'il le fist tomber contre terre sur le pavement. Et à voir dire c'est merveille comment le dit roy peut tant durer contre eulx , veu qu'il n'esfoit point armé ; mais il fault dire que c'estoit un des fors hommes et puissans, courageux et hardis de tout le royaume d'Angleterre.
« Tantost que le roy fut ainsi abatu par terre que vous avés oy, il fut qui lui redonna encore un coup, duquel il mourut tout prestement sans avoir autre confession, dont ce fut pitié et dommaige. Et qui en dit autrement, il ne dit pas vérité ; car. par la révélation de ceulxmesmes qui furent à sa mort, il a esté ceu et révélé.
« Touteffois l'oppinion de ceulx d'Angleterre est que lui-mesmes se
laissa mourir de faim, pour la très-grant douleur que il avoit de ce que il estoit ainsi trahy, et aussy de la mort de son frère, car il jura que jamais ne mengeroit. Et quant le roy Henry le sceut, il y envoia aucuns prélats ausquels il se confessa, lesquels lui enjoingnirent que il mengeast ; mais , quant il cuida mengier, il ne peut : si le convint ainsi mourir. Et j'ay tenu aucunes escriptures, lesquelles disoient que il mourut par force et raige de faim que les Anglois lui firent souffrir, et que lui-mesmes mengea une partie de ses mains et de ses bras.
« Néanmoins , comment que il en soit advenu, touttefois mourut-il piteusement et mal à l'honneur des Anglois. Dieu lui face vray mercy, et à tous autres nobles qui pour l'amour de lui eurent moult à souffrir! Car je croy que s'il eust esté informé de sa mort, quant il cronisa la cronique de sa vie, il ne l'eust jà mis en silence. »
A ce récit il faut comparer celui de la Chronique de Richard II. La source, croyons-nous, est la même :
« Il est vérité que le jour des Trois Roys, quant le roy Henry fu as champs dehors Londres atout ses gens, lesquels alèrent pour combatre les seigneurs qui estoient armés pour aidier le roy Richart , le dit roy Henry commanda à ung chevalier que on nommoit sire Pierre d'Exton qu'il alast droit à l'eure (on lit dans d'autres textes : droicte voye) faire délivrer de cest monde Jehan de Bourdeaulx, lequel se nommoit Richart , « car il convient que le jugement de Parlement soit « acompli. » Et quant le chevalier ot congiet du roy Henry , il chevaucha au castiel où il trouva le roy Richart tenant prison, lequel fu assis à table , et cuidoit qu'il eust disné (le texte flamand porte : il attendait qu'on lui servît à dîner.) Et sire- Pierre d'Exton appella l'escuier tranchant du roy Richart et lui dérendi de par le roy Henry qu'il ne fust plus si hardi qu'il fesist essay devant le roy, mais qu'il le laissast mangier tout à plain à par lui, s'il lui plaisoit, car il ne mengeroit jamais plus. L'escuier retourna en la chambre où le roy Richart estoit tout seul à table , lequel ne voûlt mengier pour ce qu'il estoit tout seul et que son escuier ne voulloit faire essay devant lui, ainsi comme il avoit acoustumé de faire, et 'le roy Richart lui demanda : « Quelles nouvelles ? » L'escuier respondi : « Je ne « sçay nulles aultres fors que sire Pierre d'Exton est venu : je ne « sçay quelles nouvelles il apporte. » Adont pria le roy Richart à l'escuier qu'il lui taillast à mengier et qu'il fist essay comme à son office appartenoit. Adont se mist l'escuier à genoulx pardevant la
table et crya mercy au roy Richart qu'il lui voulsist pardonner, car on lui avoit deffendu de par le roy Henry. Dont le roy Richart se courroucha et prist ung des cousteaulx de la table et en féry l'escuier en la teste, disant : « Maudit soit Henry de Lencastre et toy ! » A ceste parolle vint sire Pierre d'Exton lui huitième en la chambre du roy Richart où il estoit assis, et chascuns avoit ou lanche ou hache en sa main. Et quant le roy veist venir sire Pierre d'Exton en sa chambre lui huitième tous armés, adont bouta le roy la table arrière de lui et sailly ou millieu d'eulx huit et osta une des haches hors de la main d'un d'eulx qui estoient là venus pour le murdrir , et se mist le roy Richart durement et asprement (d'autres textes portent : bien et gentement et gaillardement) à deffense, et en soy deffendant il en tua quatre de huit , et sire Pierre d'Exton monta où le roy avoit accoustumé de seoir au disner et au souper, et là se getta sire Pierre d'Exton secrètement, sa hache en sa main, tant que le roy ala en soy reculant en combatant et en deffendant contre les trois murdriers. Le roy se deffendi si bien que c'estoit grant merveille comment il povoit si longuement durer contre eulx, car ils estoyent trestous armés , et se deffendi le roy Richart viguereusement comme bon et loyal chevalier devoit faire, et se recula, tout en soy combatant et deffendant, droitement devant le siège où estoit sire Pierre d'Exton , lequel donna au roy Richart le coup de la mort, car il lui donna tellement de la hache en la teste que le roy Richart chéy arrière. Adont crya le roy mercy à Dieu , et lui donna encores un autre coup en la teste.
« Ainsi mourut le noble roy Richart sans confession , de laquelle cose fu très-grant .pitié , et qui en dit autrement , il ne dit pas bien. Et quant le roy fu mort, le chevalier qui lui avoit donné le coup de la mort , ala seoir delés le corps du roy Richart et commença à pleurer, disant : « Hélas ! quelle cose avons-nous faicte ? Nous avons « mis à mort cellui qui a esté nostre souverain seigneur par l'espace « de vingt-deux ans. Or ay-je perdu mon honneur , ne jamais ne « pourray venir en nul pays que il ne me soit reprouve que j'ay « fait contre mon honneur. » Et le lendemain on fist amener le corps du roy Richart à Pomfray , et là fu-il enterré comme un povre gentilhomme. Dieu lui face mercy! »
Notre auteur rapporte aussi comme Froissart la triste exposition des restes de la victime, à laquelle l'usurpateur présida lui-même :
« L'an mil CCCIIIIXX et XIX , le XIIe jour du moys de mars, fu
amenés eu l'église Saint-Pol de Londres en estât de gentil homme le corps du noble roy Richart, et est vérité que le chariot m tout couvert d'un drap noir à quatre banières dessus, de quoy les deux furent des armes saint George , et les autres deux des armes saint Edouart, c'est-assavoir d'azur atout une croix d'or à cinq maillés d'or, et y avoit cent hommes vestus tous de noir, et portoit chascun une torche, et trente hommes qui estoient vestus de blanc, quialèrent àl'encontre du corps du noble roy Richart, et fu amené à Saint-Pol la maistresse église de Londres, Là fu-il deux jours sur terre pour le monstrer à ceulx de Londres afin que ils creussent pour certain qu'il fust mort. Je prie à Dieu qu'il lui face mercy et à tous les trespassés. »
Ce fut à peu près vers la même époque que Creton adressa au duc de Bourgogne une lettre où on lisait :
« Pour ce , mon trés-redoubté seigneur, que ta force et puissance , après celle du chief de ce royaulme, surmonte les aultres, qu'il te plaise mettre ententive à deux choses, lesquelles feront vivre ta renommée pardurablement. La première c'est que tu ayes regard à la très-crueuse discorde de nostre mère Sainte Eglise., après que tu veuilles que vengeance ou punition soit faicte du noble sang du bon catholique roy Richart, lequel a esté espandu tant villainement, tant traîtreusement que certes c'est moult miséricordieuse et piteuse chose à oyr la fin de ses jours , lesquels ont esté finis avant que son aage deust estre accomplie. Hélas ! si tu savoies les tristes conplainctes et les piteux regrets qu'il faisoit à tous les seigneurs du sang de France et espécialement à toy et à monseigneur de Saint-Pol quant il estoit fugitif en Gales pour la crainte des traitres ses ennemis qui le chassoient de toutes parts pour le mettre à mort.. Certes tu feroies assambler tes batailles pour passer en leur isle... S'il te plaist mettre tes voiles en mer et tes enseignes au vent, tu verras la plus grande partie des nobles hommes mettre la main aux armes pour aller avecque toy, désirant la vengeance du sang espandu en Albion. » ' Cette version place la mort de Richard II le 6 janvier 1399. (v. st.)
D'après miss Agnès Strickland , un des ennemis de Richard II nommé Thomas d'Exton devint maire de Londres. Au mois de juin 1377, je trouve un Nicolas d'Exton alderman de Londres.
En 1634, on montrait encore à Pomfret dans une tour ronde, la plus élevée des sept tours du château, un pilier qui portait la trace des coups de hache des meurtriers de Richard II ; mais un savant moderne,
M. King, qui a visité la 'chambre de Pomfret où Ton place ce sinistre événement» assure que creusée dans l'épaisseur de la muraille elle est beaucoup trop petite pour avoir pu servir de théâtre à la scène dramatique que nous venons de raconter. On pourrait toutefois objecter que si la résistance de Richard fut si obstinée, c'était à raison de la difficulté que les agresseurs trouvaient à l'approcher.
M. Gough qui a pu examiner le crâne du cadavre transféré de Langley à Westminster, assure qu'il n'y remarqua aucune trace de lésion violente.
La version du meurtre fut la plus répandue au commencement du XVe siècle.
Les Percy, dans un de leurs manifestes, rappellent non-seulement les tortures de la faim qu'on fit endurera Richard II, mais ils reprochent aussi sa mort violente à Henri IV : « Tu ipsum dominum nostrum regem et tuum proditorie in Castro tuo de Pountefreite per quindecim dies famé, siti et frigore interfici fecisti et jnurdro periri. »
Il en est de même dans le manifeste de l'archevêque d'York : « Eum quindecim dies in famé, siti et frigore crucifixerunt, et tandem morte turpissima interemerunt et occiderunt. »
Le Religieux de Saint-Denis reproduit la version d'après laquelle Pierre d'Exton tua Richard. Il en est de même dans la Chronique de Berne.
L'auteur .anonyme de la chronique n°5001 de la BibL Nat. de Paris s'exprime en ces termes : « Si fut remis Richard en prison où « tost après on le fist mourir. Ceste trahison pourpensèrenl messire « Henri de Perci et ses parens qui lors avoient ou royaume grant « puissance, dont depuis se repentirent. »
Gilles le Bel rapporte que Richard II mourut en prison.
Jean Juvénal des Ursins dit aussi « que Richard fut murtry mau- « vaisement par le roy Henri. » (Ms. 7512, Bibl. Nat. de Paris.)
Eustache Deschamps flétrit la trahison des Lancastre et plaint « le bon rov » :
Qui faussement a esté mis à fin.
Gerson se borne à dire : ce De boni Richardi morte et causis illius satis impiis taceo. »
Dans un Débat dts hérauts de France et d 'Angleterre dont le dernier éditeur est M. Pyne, le héraut français reproche aux Anglais d'avoir assassiné le roi Richard sans que jusqu'à ce moment ce crime
ait été vengé. Il ajoute un peu plus loin *que le roi Richard a été méchamment mis à mort.
Lorsqu'un demi-siècle après l'avènement de Henri IV, Chastellain composa sa chronique pour lequel il recueillit les meilleures informations, il y fit à diverses reprises allusion à la mort violente de Richard II à Pomfret :
« Le roy Richard d'Angleterre , pal' machination d'aucuns ses con- « traires , sujets toutesvoies et parens, pris, scandalisé et mené par « dérision parmy la ville de Londres sur un petit cheval, destitué de « son royal siège et de sa royale puissance et mis en prison par aucun « temps et gardé de son propre serviteur son naturel sujet en qui il « se fyoit de sa bouche et de sa vie, par commandement du duc de « Lancastre tendant à la couronne fut tué et murtrv et lamentable-
« ment exterminé » (Tome I, p. 26).
« Le roy Richard, lequel piteusement et en grand dueil avoit esté « privé de la .couronne et confusément mis à mort par son propre « sang » (Tome IV, p. 295).
« En ce mesme chasteau où le roy Richard estoit murdri » (Tome V, p. 501).
Richard II a sa place dans le Temple de Boccace : « Subitement je « vy entrer l'image d'un roy vestu de pourpre semé de lupars, porte tant couronne en teste et sceptre en main. Venoit à espées et « dagues fichées en son corps par ostension lamentable et flottoit en « sang de criminel murdre » (Tome VII, p. 82).
L'opinion d'un historien aussi grave et aussi bien instruit que Chastellain mérite d'être sérieusement pesée.
On trouve dans la chronique d'Adrien de But, à l'année 1479, l'annotation suivante :
« De Anglia. Tumba Richardi quondam régis Angliae, sicut a multis videbatur, se aperuit, et quasi pendens absque retinaculo lapis desuper in aéré levabatur, in quo portentum alicujus miraculi credebatur. Erat enim hic rex miserabiliter occisus anno Domini M.CCCC. »
Dans la charte delà trêve du 29 janvier 1399 (v. st.), Charles VI parle de Richard II comme s'il ne vivait plus.
En ce moment Charles VI croyait Richard II mort, mais non assassiné. C'est ce que le Religieux de Saint-Denis explique en disant que le mois du janvier 1 399 (v. st.) n'était point achevé lorsque des messagers venus de Londres annoncèrent que Richard privé de toute nour-
riture avait cessé de vivre ; mais il ajoute que bientôt après on, apprit que sa mort avait été le résultat d'un crime. Ici le Religieux de Saint-Denis reproduit le récit relatif à Pierre d'Exton.
En Angleterre une autre version eut cours. Richard II, disait-on , était mort de faim , volontairement et par désespoir, en apprenant les revers et les supplices de ses amis.
D'après Walsingham et le moine d'Evesham , Richard II se laissa mourir de faim et rendit le dernier soupir le 14 février 1399 (v. st.). Tel est aussi le récit d'Otterbourne et de la chronique de Croyland. C'est la version des partisans de Henri IV ; mais elle ne fut pas accueillie sans protestations , et plus d'une voix s'éleva pour déclarer que si Richard était mort de faim , ce n'était point par désespoir mais parce que ses geôliers lui avaient refusé toute nourriture.
Capgrave a recueilli cette tradition qu'on refusa toute nourriture à Richard II jusqu'à ce qu'un chevalier envoyé de Pomfret à Londres en fût revenu. Ce chevalier allait-il porter à Londres la supplication des geôliers touchés de pitié ? Revint-il trop tard à Pomfret ?
Un note jointe à la Chronique de Richard II, mais d'une autre main, porte ce qui suit :
« Toutesvoies pour couvrir la trahyson de ceulx d'Angleterre ,
leur oppinion est qu'il ne morut point par la manière devant dicte,
mais mouru autrement., c'est assavoir, que quant il oy dire que son
frère le duc d'Excestre , conte d'Ontinton , le duc de Sudrien , le
conte de Salsebéry et les autres seigneurs estoient mors , il fut si
courrouciés qu'il jura lors que jamais ne mengeroit , et fut quatre
jours sans mangier, sicomme l'en dit. Et quant le roy Henry sot
qu'il ne vouloit mengier , il lui envoia des plas pour lui reconforter
et ordonner (par certains religieux ?) affin qu'il mengast ; et quant les
plas furent devers lui, il se confessa à l'un d'iceulx , lequel lui
donna en pénitence qu'il mengast. Et quant il cuida menger, il ne
pot avaler sa viande, caries conduis de son corps estoient tous retrais.
Et adont dist le noble roy Richart qu'il en estoit fait et qu'il le con-
venoit mourir. Et ainsi mouru le roy Richart, selon ce qu'on dit ,
combien que les plusieurs tiennent mieulx qu'autrement il mourut
par la manière contenue en l'autre chappitre, auquel Dieu face vray
pardon à l'âme ! »
Un continuateur de Ranulf Hygden (Bibl. de Lambeth, 160) se
borne à dire que Richard II fut conduit de la Tour de Londres au château de Ledes dans le comté de Kent et qu'il alla à Pomfret ad custodiendum cum salva custodia.
Si Froissart ne raconte pas la mort de Richard II, c'est probablement parce qu'il ne savait quelle version adopter, celle de la mort par la faim ou celle de la mort par la hache.
Il faut mentionner ici une autre version , qui était déjà fort répandue au commencement du XVe siècle et qui de nos jours a trouvé de nouveaux apologistes en Angleterre et en Ecosse.
D'après cette version , Richard II s'échappa de Pomfret, s'enfuit en Ecosse, refusa de reparaître sur la scène des révolutions politiques et s'éteignit dans l'obscurité.
Nous essaierons de présenter l'exposé des faits tels qu'on les invoque dans ce système.
Trois jours après le 14 février, date assignée par tous les historiens anglais à la mort de Richard II, les gardiens de Pomfret reçurent l'ordre de porter ses restes à Londres. Pourquoi ne l'exécutèrentils point? Le conseil privé avait chargé le clerc Thomas Tutbury de payer soixante-six livres : « super expensis faciendis super caria- « gio corporis Ricardi nuper régis Angliae de villa de Pomfrayt « usque Londinum. »
Ce n'est que le 12 mars, c'est-à-dire un mois environ après la date attribuée à la fin de Richard II, qu'on l'expose à Saint-Paul à Londres la figure découverte du front au menton « pour le monstrer à « ceulxde Londres afin qu'ils creussent pour certain qu'il fust mort » ; puis on l'inhume non point à Westminster, mais à Langley. Tous les bourgeois de la capitale ont pu saluer dans son linceul leur ancien roi ; ils ont pu constater qu'il avait cessé de vivre. L'usurpateur Henri IV était là présent pour dissiper leurs doutes s'il s'en était offert à leur esprit ; et néanmoins huit jours après , le 20 mars , nous rencontrons un nouvel ordre du conseil privé adressé à ceux qui gardent le corps du feu roi Richard à Pomfret. Il n'a donc pas été inhumé à Langley ; il n'a donc point été porté à Londres.
« Die sabbati XX die martii cuidam valleto misso de parte consilii régis versus castrum de Pountfreyt tutoribus et custodibus corporis Ricardi nuper régis Angliae secundi (Cité par M. Williams, Chron. de la traïson et mort de Richard II, préface, p. lxi).
Ceci semble justifier ce qu'écrivait le chroniqueur- poète Creton :
Après, le roy de ces nouvelles Qui ne furent bonnes, ne belles, En son cuer print de courroux tant Que depuis celle heure en avant Oncques ne raenga, ne ne but, Ains convint que la mort receut, Comme ils dient. Mais vravement Je ne le eroy pas ensement ; Car aucuns dient pour certain Qu'il est encore vif et sain Enfermé dedans leur prison.
Creton cherchera à expliquer ailleurs que le corps exposé à Saint- Pol était celui du chapelain Maudeleyn qui mort ou vivant avait joué le rôle de roi ; mais comment admettre que le visage placé le 12 mars sous les yeux de la foule était celui de Maudeleyn mis à mort le 4 février ?
Il est intéressant de continuer à interroger avec soin les archives du conseil privé d'Angleterre. Le 20 mars , c'est-à-dire huit jours après l'exposition publique des restes de Richard II , un valet de Thomas de Swvnford, l'un des gouverneurs du château de Pomfret, se rend en toute hâte à Londres : « ad certificandum consilio régis « de certis materiis commodum domini régis concernentibus. » Il loue un cheval (an extra horse, dit M. Williams) ; « causa festinationis « viagii prsedicti. » Le mêmejour, le confident de Henri IV, le compagnon de son exil, Guillaume Loveney, est envoyé à Pomfret par l'ordre du roi in secretis negotiis ipsius domini régis. Le même jour encore , un écuyer de Henri IV se rend dans les comtés du Nord prœcepto régis in secretis negotiis ipsius domini régis.
Que s'était-il donc passé? Ceux qui ne croient pas à la mort de Richard II à Pomfret, n'hésitent pas à affirmer qu'il venait de s'évader et qu'il s'était dirigé vers l'Ecosse, dont on cherchait, par cette mission dans les comtés du Nord, à l'empêcher d'atteindre les frontières.
On racontait en effet qu'un serviteur de Robert Watreton, l'un des capitaines de Pomfret, avait fait sortir Richard II de sa prison, et
qu'échappant à toutes les poursuites en se dirigeant vers la mer d'Irlande, il avait réussi à gagner les Hébrides où régnait comme souverain à peu près indépendant Donald, lord des Iles. Tel est le récit de plusieurs graves historiens ; je citerai Fordun, Bower, abbé d'Incholm, et Winton, prieur de Lochleven.
Fordun assure que Richard II s'échappa de prison et qu'un fou élevé à sa cour le reconnut dans la cuisine de Donald, seigneur des Iles.
Bower, abbé d'Incholm, rapporte que Donald, seigneur des Iles, envoya Richard au roi Robert III, qu'il ne quitta plus l'Ecosse où le virent plusieurs seigneurs anglais, notamment les évêques de Saint- Asaph et de Bangor, mais qu'il refusa de recevoir le comte de Northumberland qui l'avait trahi à Conway.
André Winton, prieur de Lochleven, raconte que deux gentilshommes nommés Swinburn et Waterton aidèrent Richard II à s'échapper de Pomfret , qu'il avait à peu près perdu la raison (probablement à la suite de ses malheurs et de ses angoisses), qu'il se réfugia dans une des îles d'Ecosse où il fut reconnu par une dame qui l'avait vu en Irlande, mais qu'il nia tout et qu'il fut conduit malgré lui par lord Montgomery au roi d'Ecosse.
D'après un autre récit, un prêtre attaché à Thomas Percy et un serviteur de sir Robert Waterton avaient réussi à faire sortir Richard du château de Pomfret, et il avait pa gagner le Northumberland et de là les îles d'Ecosse.
Voici comment ces faits sont retracés dans un document publié par M. Williams. Un gentilhomme du comté d'Essex, nommé Jean de Pritewell ou Prittlewel avait naguère offert un asyle au comte d'Huntingdon. A ce titre il pouvait passer pour dévoué à Richard II. Il reçut un jour la visite d'un chevalier nommé Guillaume de Blithe qui lui adressa ces paroles : « Votre maître et le mien notre ancien « seigneur le roi Richard vous salue et vous remercie de la fidélité a que vous lui avez gardée, et bien souvent il s'est affligé de tout ce « que vous avez eu à souffrir pour lui. » Puis Guillaume de Blythe lui raconta que sire John King et lui s'étaient mis en rapport avec un prêtre de Pomfret et un serviteur de Robert de Waterton qui en était gouverneur, qu'ils l'avaient fait sortir du château et l'avaient conduit dans le Northumberland et de là dans une île d'Ecosse où il était resté caché jusqu'à ce que lord Montgomery fut chargé de le prendre
sous sa garde. Il se trouvait encore, ajoutait Guillaume de Blythe , dans un château d'Ecosse.
Selon un autre récit , au moment de l'arrivée de Richard II, Donald des Iles avait près de lui sa sœur qui Tannée précédente, dans un voyage en Irlande, y avait vu Richard II. Elle reconnut le monarque sous son déguisement , et bientôt après lord Montgomery vint l'engager à se rendre à la cour d'Ecosse ; mais le fugitif repoussa toutes les instances. Il avait abjuré toute ambition et ne voulait plus goûter les amères jouissances de la fortune. Déjà, lorsque Henri IV s'était rendu près de lui à la Tour de Londres, il lui avait déclaré que si la vie lui était conservée, son unique désir était de mourir ignoré. Parole sincère, car il se retira au monastère de Stirling et ne le quitta plus.
Dans quel but, soit afin de dissiper une fable, soit afin d'empêcher la vérité de se faire jour , Henri IV chercha-t-il à s'attacher ceux que l'on citait en première ligne comme les témoins de l'évasion de Richard II et de sa fuite en Ecosse ?
Le 2 juin 1400, un sauf-conduit est adressé à Donald des Iles par Henri IV qui l'attend en Angleterre. En même temps Henri IV créait Robert Waterton son grand-écuyer. Thomas Swynford qui avait transmis en toute hâte de Pomfret le message du 20 mars 1399 (v. st.), fut nommé gouverneur à Calais.
Quoi qu'il en soit , ce fut à Stirling qu'accoururent Guillaume Série, ancien chambellan du roy d'Angleterre, et Roger de Clarendon , fils illégitime du Prince Noir. L'un reconnut son maître ; l'autre embrassa son frère. Le comte de Northumberland brigua l'honneur de saluer son ancien roi, mais il ne reçut qu'un refus fondé sur son odieuse trahison.
Néanmoins les Percy qui dans leur premier manifeste reprochaient à Henri IV le meurtre de Richard II, changèrent de langage et parurent ajouter foi à sa présence en Ecosse.
Henri Percy, fils du comte de Northumberland, fit publier dans le comté de Chester une proclamation où il annonçait que ' Richard II vivait et que tous ceux qui le désiraient, pouvaient aller le voir.
Dans le pays de Galles où Richard avait été la victime de la trahison du comte de Northumberland , un mouvement populaire ne tarda pas à éclater contre Henri IV. Owen Glendower y attacha son nom. Là aussi on croyait que Richard vivait encore , et jusqu'à
ce jour , un des airs gallois les plus populaires a pour refrain :
« Richard, est-ce toi ? »
Capgrave rapporte que vers les fêtes de la Pentecôte 1400 le bruit se répandit en Angleterre que Richard II vivait encore. En 1403, on arrêta comme ayant propagé ces rumeurs la comtesse d'Oxford, mère de Robert de Vere.
En 1402, on menaça de punitions sévères, dans tous les comtés de l'Angleterre, ceux qui affirmeraient que Richard II était en vie en Ecosse.
Pendant quatre années, dit un historien anglais dévoué à Henri IV, la fable de la vie de Richard se maintint non seulement chez le peuple, mais même dans la maison du nouveau roi (Annales Henrici IV, éd. Riley, p. 391).
Creton lui-même qui naguère croyait Richard II encore enfermé à Pomfret , ajouta foi au récit de son évasion et adressa au monarque qu'il avait tant aimé et qu'il avait plaint si vivement, une longue lettre de félicitations :
« Ainsi, comme vraye amour requiert, o très-noble prince et vray catholique Richart d'Angleterre, je Creton, ton liège serviteur, te envoie ceste épistre, et saches qu'en Testât présent l'ire de mon cuer espanoit mes larmes par mes joues, pensant à ta douloureuse vie, et toutetfois mon esprit est moult reconforté, et ay vertueuse espérance pour ta santé. Et pour ce qu'on dit par deçà que tu es sains et allègres, je prye Nostre-Seigneur qu'ainsi soit.
« Hélas ! très-redoubté sire , et comment a peu ton seul corps sonstenir , ne porter tant de doulereuse tristesse sans mort ? Certes toutes les créatures qui en parlent ou oient parler, s'en esbayssent moult, et la plus grant partie des hommes ne le peut croire ; mais par ce leur peut apparoir que Nostre-Seigneur Dieux qui est vrai juge, toy estant es mains de tes ennemis , t'a tenu en sa saincte garde et par avanture pour esprouver la constance et l'estableté de ta ferme foy. Et toy congnoissant la puissance divine, désirant parvenir à la gloire qui est sans fin, tu les as portées en vraye patience en ly rendant grâces et loenges de tout ce qui ly plaist estre fait ; et par ainsy apparoist que tu es amy de Dieu, ou autrement ta vie fust pièça finie. Et peut estre que ces choses te sont prédestinées devant ta nativité.
« Or ayes doncques ferme espérance en Nostre-Seigneur plu»
qu'oncques mais ; car je sais bien que si tu es vif, maugré le traistre de Lencastre et toutes ses batailles, tu seras rétabli à grant honneur et à grant puissance en ton royâulme. Ha ! très-redoubté et puissant prince, quant il me souvient de toy conquérant terres deshabitées et pleines de désers en Hybernie et comment le lierre traistre de Lencastre entra en ton royâulme et subvertist les cuers de tes subjès par son faulx art contre toy , tout mon sens s'esmeut à forsenerie. Maudite soit l'heure , quant il passa en Albion, que Neptunus le dieu des vens ne mist ses batailles ou ses voiles non mie au hault pelage de la mer, affin que sa nef fust rompue et qu'à ceste heure les jours de sa mauvaise et honteuse vie fussent finis, et que sa chair fust demourée viande à oyseaux ou aux' poissons , et son esprit foliable par diverses régions de l'air . et ses os sustraits en la rive de la mer dedans le sablon par le déboutement des eaux : certes de telle sépulture estoitil digne et non d'autre.
« Ha ! très-redoubté prince, l'ardente affection d'amour que tu avoies au très- faulx comte de Rotelant, t'a esté moult cher vendue ; car par luy seul fut ton passaige retardé de dix huit jours d'Hybernyc en Angleterre , sans avoir oy nouvelles de tes ennemis par son faulx enginement. Hélas ! et pourquoy te confias-tu plus à lui qu'à ceulx de ton conseil qui désiroient moult ta briève retournée ? Et certes je m'esmerveille moult comme les dieux de la mer te furent si favorables qui te mandèrent vent pour arriver au port de Appleforde ?• Mieulx eust esté pour toy d'estre arrivé en autre région ; mais ce qui est prédestiné du Créateur, ne peut nul contrester.
« Encore, très-redoubté prince , quant il jne souvient du conte de Northumberlant, je maudis sa vie, car il te vint jurer à Conway sur le corps Nostre-Seigneur que ton ennemy Henry de Lencastre ne vouloit que sa terre et qu'il se repentoit de tant qu'il estoit entré en ton royâulme, dont je suis moult esbahy comme la terre paternelle le peut soustenir en vie, car toutes ses convenances estoient faulses et plaines de traysons, et par icelles t'enmena à Flint avec grant quantité de ses gens d'armes qu'il avoit laisiés traiteusement tapis es roches entre Conway et Rothelant (Ruthin), auquel chastel de Flint , cher sire, la nuit te fu moult douloureuse et à bon droit ; car tu te veoies environné de tes ennemis de toutes pars , lesquels désiroient ta mort plus que nulle autre chose, et moy-mesme cuyday à ceste heure fermement que la fin de mes jours fust venue, et avoie
grant douleur au cuer tant pour toy comme pour moy. Et le lendemain le lierre de Lencastre t'enmena honteusement à Londres et te livra au turbe , lesquels par leur faux conseil te condamnèrent en chartre perpétuelle , dont Nostre-Seigneur Dieu t'a délivré. Or penses donc de lui rendre grâces de ferme entention et ayes vertueuse espérance de prendre vangeance de tes ennemys, et que ce soit par sy grant occision que de leur sang courent fleuves par ton royaulme, syque la fin de leurs douloureux jours soit exemple à tous aultres traistres à tous temps avenir ; et saiches que tous les maux et horribles trahisons qu'ils t'ont faictes , j'ay manifestées par figures et par dis au royaulme de France, an\n que leur vie soit honteuse et pleine de reproches. Et certes , très-redoubté seigneur, je ne sçais comment la réprésentation de son image me vient si souvent devant les yeulx de mon cueur, car de jour et de nuit toutes mes imaginations ne sont aultres sinon pensées à toy. Et si la voulenté du Créateur estoit telle que moy douloureux et triste eusse veu ta figure devant ma mort, tout mon esprit en seroit reconforté : mais , combien que je ne la puisse veoir des yeux de nostre chief, sy est-elle tousdis présente devant les yeulx de ma pensée, et m'est aucune fois advis que je te voy et que je parle à toy : ainsy me délitent les fausses joies puisque les vraies je ne puis avoir. Et pour ce je fais sacrifice de foi , d'oraisons et de prières tous les jours de cuer ententif à Nostre-Créateur, que bien brief je te puisse veoir à telle joye comme je le désire.
« 0 très-noble prince et vray catholique , ayes remembrance de ta noble et loyale compaigne qui espant ses larmes jour et nuyt en toy attendant, désirant oyr vraies nouvelles de ta santé. Fais tes mandemens par deçà afïin qu'il appoire clairement que tues sain et alègres, car tous hommes nobles et non nobles se réjouissent de ta vie ; et n'ayes douleur, ne vergongue aucune, si ta vengeance n'a esté faicte depièça, ear tu peux cognoistre clairement les adversités , douleurs et tribulations de cest royaulme, et en espécial de ton beau-père Charles, roy de France, et soies ferme et certain que nulle autre chose ne l'a retardée. Et, s'il te plaist venir pardeçà , tu trouveras la plus grant partie de la chevalerie preste pour vivre et mourir avec toy , et sy trouveras ta noble compaigne que ta belle-mère t'a moult précieusement gardée depuis la restitution faicte de ton ennemy Je lierre de Lencastre , lequel a délaie sa persécution par l'espace
de vingt-deux mois sans la vouloir rendre, affin qu'elle eust douze ans accomplis et que tout ce qu'il luy eust fait faire ou dire, eust esté ferme et estable ; car sa faulse entention estoit telle de la donner à son fils aisné, lequel tu feis chevalier à grant honneur et à grant joye en Irlande. Mais par ce peut apparoir que diligeamment a esté requise et sommée par le conseil de France et tant qu'elle a esté rendue ains que jour de son aage fust accompli , et saiches qu'aussy chaste et aussy entière qu'elle estoit quant tu partis d'elle à Windesore pour aller en ton voyage d'Irlande, elle est aujourd'hui, et de ce porte elle-mesme témoignage. Or viens doncques par deçà, chers sires, et mets tes voiles en mer.
« Ha ! très-redoubté prince, quant nobles dames et chevaliers iront à l'encontre de toy espandant leurs larmes tant pour la joye de ta santé, comme- pour les amères fortunes et douleurs que tu as souffertes, certes , tu verras tous les hommes louer Nostre-Créateur et mettre les mains aux armes ententivement pour aler avecque toy contre tes ennemys. Et, si tu ne peus venir par deçà et qu'aulcun faict empesche ton passaige , au moins , sires , qu'il te plaise mander l'entention de ton couraige , et tu trouveras la plus grant partie des nobles du sang de France tes vrays amis et qui ne te fauldront jusques à la mort. Et certes, si tu ne viens bien bref par deçà, j'iray à toy en quelque lieu que tu soyes, et te porteray par escrit et' par figures une grant partie des amères fortunes et doléances comme je les vy avenir, moy estant avecque toy en Hybernie et en Angleterre. »
Le manuscrit qui renferme cette lettre, ne se retrouve plus à Paris. Malgré quelques corrections que j'ai cru pouvoir y introduire , le texte publié en 1840 dans YArchaiologia paraît en certains endroits assez obscur. Quoi qu'il en soit, il atteste la fidélité de Creton à la cause du malheur.
En même temps, Creton adressait aux princes français des vers où il les exhortait à prendre les armes pour replacer Richard JI sur le trône :
0 vous, seigneurs du sang royal de Franche, Mettes la main aux armes vistement, « Et vous ares certaine cognoissance
Du roy qui tant a souffert de tourment Par faulx Anglois qui traîtreusement XVI. — FROISSART. 26
Lui ont tollu la domination
Et puis de mort fait condamnation ;
Mais Dieux qui est le vrai juge es sains cieulx,
Lui a sauvé la vie. Main et tard
Chacun le dit partout jeunes et vieulx :
C'est d'Albion le noble roi Richard.
Et, s'il est vray, pour avoir accroissance De grant honneur, faictes hastivement Vos gens armer, car toute s espérance
Estoit en vous. Je le sais
Car maintes fois pleurant piteusement Luy oy faire en Gales maint renom Du roi françois qui Charles a à non.
C'est grant pitié : aidiés-luy pour le mieulx.
Vous ne pouvés donc trouver excusance Que ne soies tenus très grandement De luy aidier : n'atendés mandement.
Sy en aurés bon renom en tous lieux.
Le projet que Creton annonçait de se rendre en Ecosse près du roi Richard, s'exécuta comme nous l'apprend une quittance de la somme de deux cents francs payés par l'ordre de Charles VI « à son amé var- « let de chambre Jehan Creton en recompensation d'un voyaige que par « son commandement ©t ordonnance il fist au pays d'Escoce pour savoir « et enquérir la vérité du roy Richart d'Angleterre que Von disoit lors « estre en vie audict pays d'Escoce. »
On ignore du reste quel fut le résultat de la mission de Creton. Les historiens écossais rapportent que Richard, soit que son esprit se fût affaibli dans les épreuves qu'il avait traversées, soit qu'il eût compris le néant des grandeurs humaines, refusa toujours de se prêter à ce que ses partisans attendaient de lui.
Cependant la monarchie encore assez mal affermie de Henri IV fut quelque temps en péril.
Isabelle d'Angleterre , le duc d'Orléans et le comte de Saint-Pol
avaient, disait-on, formé le projet d'aborder à Ipswich ou à Orwell le 28 décembre 1403.
En France, deux opinions contraires se manifestaient et se heurtaient. Le duc de Bourgogne semblait disposé à soutenir le monarque fugitif de Stirling ; mais le duc d'Orléans, qui recherchait la main d'Isabelle de France , soutenait dans l'intérêt de son amour qu'elle était veuve et défiait Henri IV comme auteur de la mort de Richard II.
Ce fut le 7 août 1402 que le duc d'Orléans adressa à Henri IV des lettres où il le provoquait en duel cent contre cent entre Angoulème et Bordeaux. Le motif du défi n'est point indiqué, mais il y est dit que celui « à qui Dieu donra la grâce d'avoir la victoire , chascun « chez soy comme son prisonnier pourra mener son compaignon « pour en faire sa voulenté. »
Henri IV répondit en invoquant la trêve conclue « par son très- « cher seigneur et cousin le roy Richard son derrenier prédécesseur « que Dieu absoille ! » et les lettres d'alliance scellées entre le duc d'Orléans et lui-même. Il s'étonnait donc de ce défi, mais il n'en
renonçait pas moins « à toute amour ou amitié ». Il déclarait qu'il ne se croyait pas tenu de répondre, « considéré la dignité où Dieu l'avoit « mis de sa bonne grâce, » à ceux qui lui étaient inférieurs « d'estat « et de dignité. » Quant à l'oisiveté qu'on lui reprochait, il était vrai qu'il ne s'était point autant « employé en armes et en honneurs » que ses nobles prédécesseurs, mais il poursuivrait leurs faits quand il plairait à Dieu, et se considérait comme seul juge du moment où il lui conviendrait d'aller combattre le duc d'Orléans « dans ses pays « de par delà pour conserver son droit. » (5 décembre 1402.)
Ce fut dans ces circonstances que le duc d'Orléans adressa à Henri IV une nouvelle lettre où il lui reproche en termes assez explicites nonseulement son usurpation, mais aussi son crime :
« Hault et puissant prince, Henry, roy d'Angleterre, je Loys , par la grâce de Dieu, fils et frère des roys de France, duc d'Orléans, etc., vous escrips, mande et fais savoir, que j'ay reçeu à bonne estrainne le premier jour de janvier par Lancastre, roy d'armes , vostre hérault, les lettres que escript m'avés, faisant response à aucunes autres lettres que mandées et escriptes vous avoye par Champaigne, roy d'armes, et par Orléans, mon hérault, et ay bien entendu le contenu d'icelles.
« Et quant à ce que vous ignorés ou voulés ignorer que vous ne
sçavés se mesdictes lettres se adressent à vous, vostre nom* y est, lequel vous prinstes sur fons et que vostre père et mère vous appelloient. De la dignité que vous tenés, je escrips au long, mais je ne approuve point , ne ne vouldroie en ce approuver la manière comment vous y estes venu ; mais saches de vray que mesdictes lettres s'adressent à vous.
« Quant à ce que vous m'avés escript que vous avés merveille de la requeste que je. vous ay faicte, considérées les trêves prinses par mon très-redoubté prince, monseigneur le roy de France d'une part , et hault et puissant prince le roy Richard , mon nepveu et vostre seigneur lige , derrenier trespassé (Dieu scet par qui), d'autre part, et que aussi vous dictes par vos dictes lettres que par aucune aliance faicte envers nous deux, laquelle vous m'avés envoiée de mot à mot , je la récite pour les voians mieulx informer, en vous démonstrant, veu mon propos que lors avoie et auray, se Dieu plest, toute ma vie, c'est-assavoir ô!e garder l'aliance, se envers vous n'eust eu aucun défault, premièrement, d'avoir entreprins encontre vostre lige et souverain seigneur le roy Richard , que Dieu pardoint, ce que avés fait, qui estoit alié de mon très-redoubté seigneur, monseigneur le roy de France, tant par mariage comme par escripts séellés de leurs seaulx, en quoy nous jurasmes, c'est-assavoir ceulx de leur lignage d'un costé et d'autre, comme il appert par les lettres faictes pour le temps, quant ils assemblèrent devers monseigneur et vostre seigneur dessusdit, vous estans en sa compaignie et plusieurs autres de son lignage. Et povés congnoistre et appercevoir par mesdictes lettres, dont vous m'avés envoie la copie, se ceulx qui estoient par avant aliés de mondit seigneur, ne sont point exceptés. Et si povés savoir se ce seroit bien honneste chose à moy d'avoir aliance à vous de présent ; car, au temps que je fis laditte aliance, je n'eusse cuidié, ne pensé que vous eussiés fait contre vostre roy ce qui est congneu et que chascun scet que vous avés fait. Et pour ce que vous dictes que nul seigneur, ne chevalier, de quelque estât qu'il soit, ne doit demander à faire armes sans rendre leurs aliances, avant qu'on feist ceste entreprinse, je ne sçay se à vostre seigneur le roi Richard vous rendistes le serement de féaulté que vous aviés à luy avant que vous procédissiés contre sa personne par la manière que avés fait. Et quant à la quittance que vous me faictes, avant que vous me respondés, de la promesse que faicte m'avés, comme il appert par les lettres
sur ce faictes que je ne puis avoir, saches que depuis que je sceus le fait que vous feistes à vostre lige seigneur, je n'eus apparence que vous deussiés tenir à moy, ne aultrui, qiielsconques convenances que vous deussiés avoir fait. Et devés penser et assés congnoistre que je n'ay vouloir d'avoir aliance à vostre personne.
« Quant à la considération que povés avoir à la dignité en quoy vous estes, je ne pense que la vertu divine vous y ait mis. Dieu le scet et peut bien savoir et avoir dissimulé, comme il a fait plusieurs princes régner et à la fin de leur confusion. Et à me comparer à vostre personne, point n'en est besoing, regardant mon honneur.
« A ce que vous me rescripvés que pour l'oisiveté que vous avés eu, vostre honneur a tousjours bien esté gardé, assés est le contraire sceu par toutes contrées.
« Quant à la venue que vous pensés à faire par deçà sans le me mander quant, ne où ce sera, rescripvés-le moy ou le me mandés, et je vous asseure que vous orrés nouvelles sans guères attendre de tout mon vouloir, pour faire et parfaire à l'aide de Dieu, se ay santé, ce que j'ay escript par mes autres lettres, se à vous ne tient.
« Et ce que vous me rescripvés que vos progéniteurs n'ont point accoustumé d'estre ainsi infestés de mendres personnes qu'ils n'estoient eulx-mesmes, qui ont esté et qui sont les miens, n'est jà besoing que j'en soie mon hérault, il est congneu par tout pays, et quant à moi je me sens sans reprouche, la Dieu-mercy, et ay tousjours fait ce que loial preudomme doit faire envers Dieu , comme envers monseigneur et son royaume. Qui fait ou a fait autrement, et eust tout le monde en sa main, si n'a-il riens et n'est mie à priser.
« Quant à ce que vous rescripvés que ce que ung prince roy doit faire, il le doit faire à l'onneur de Dieu, au commun prouffit de toute chrestienté et de son royaume, et non point par vaine gloire et pour nulle convoitise temporelle, je vous respons que c'est bien dit; mais, se vous l'eussiés fait en vostre pays le temps passé, plusieurs choses 'par vous faittes n'eussent pas esté exécutées ou pays où vous demourés.
« Quant à comparer ma très-redoubtée dame, madame la royne d'Angleterre, vostre rigueur et vostre cruaulté, qui est venue désolée en ce pays de son seigneur qu'elle a perdu, desnuée de son douaire que vous détenés, despoullée de son avoir qu'elle emporta par delà et qu'elle avoit par son seigneur, où est cellui qui veult
avoir honneur, qui ne se monstre pour soustenir son fait? Où sont tous nobles qui doivent garder en tous estas les drois des dames vesves et des pucelles, de si belle vie comme tous scèvent que estoit ma dessusdicte dame et nièpce? Et pour ce que je lui appartiens de si près comme chascun scet, me acquitant devers Dieu et envers elle comme son parent, vous respons aux poins que vous me dictes que pour eschever l'effusion du sang humain, vous estant venu pardecà et moy estant venu à rencontre de vous, me respondrés plus voulentiers de corps à corps ou de plus grant nombre que de présent ne m'escripvés, qu'à l'aide de Dieu, de la benoiste vierge Marie et de monseigneur saint Michel, sceue de vous la response de ces lettres, soit corps à corps ou nombre à nombre, soit povoir à povoir, vous trouvères, en faisant mon devoir et gardant mon honneur, telle responce par effect comme en tel cas appartient. Et vous mercie pour ceulx de mon costé que de leur sang avés plus grant pitié que n'avés eu de vostre lige et souverain seigneur. Et afin que vous congnoissés et saches que ce que je vous escrips et mande, je vueil accomplira l'aide de Dieu, j'ay cy fait mettre le séel de me3 armes et me fy suis soubscript de ma propre main, l'endemain du jour Notre-Dame XXVIe jour de mars, l'an mil quatre cens et deux. »
Dans sa réponse à cette seconde lettre , Henri IV reproche au duc d'Orléans (ce qui est contredit par les lettres d'alliance de 1399) de lui avoir jadis offert son aide contre le roi Richard.
En effet dans la copie des lettres d'alliance que Henri IV envoyait au duc d'Orléans, il ne se trouve aucune réserve en ce qui touche le roi d'Angleterre ; mais elle existe dans le texte original latin conservé à Paris aux Archives Nationales.
Passant au reproche qui faisait peser sur lui la responsabilité directe ou indirecte du meurtre de Richard II, Henri IV protestait vivement :
« Quant à ce que en vos dictes lettres est faicte mention du trespassement de nostre très-cher seigneur et cousin, que Dieu pardoint, en disant que Dieu scet par qui, nous ne savons à quelle fin, ne pourquoy vous le dittes ; mais, se vous voulés ou osés dire que par nous ou nostre v ouloir ou consentement il ait esté mort , il est faulx et sera toutes les fois que vous le dires. Et à ce nous sommes et serons prest, à l'aide de Dieu, de nous défendre contre vous, corps à corps, se vous le voulés ou osés prouver. »
Les succès de Henri IV en Ecosse , la mort du roi Robert III détruisirent toutes les espérances que pendant longtemps les Français avaient fondées sur leurs fidèles alliés des bords de la Tweed. Il n'y eut plus personne qui trouvât un intérêt politique à revendiquer les droits d'un monarque proscrit sans appui dans la contrée qui lui avait offert un asile. Le 29 juin 1406, le duc d'Orléans épousa Isabelle de France, veuve de Richard II, et le 2 octobre de la même année une proclamation de Charles VI, rappelant la mort de ce malheureux prince, appela les Anglais à la venger.
Cependant, lorsqu'Isabelle fut morte en donnant le jour à son premier enfant et que le duc d'Orléans, vaincu à Azincourt , fut conduit prisonnier au-delà de la mer, quelques remords traversèrent son âme, et il se laissa aller à la pensée qu'il était peut-être puni d'avoir épousé la reine d'Angleterre avant qu'elle fût dégagée de ses premiers liens. En effet l'on raconte que, pendant sa captivité en Angleterre, il y forma un complot pour établir Richard II sur le trône. « Je vous « recommande, écrivait Henri V en 1417 aux lords du conseil privé, « de bien veiller sur le duc d'Orléans, car j'ai appris qu'il a envoyé « un messager en Ecosse , et l'été prochain, il en fera sortir le « marmouset (the mammet, le marmouset, la poupée) pour en faire ce « qu'il pourra. Je veux qu'il soit gardé avec soin dans le château « de Pomfret. » Pourquoi à Pomfret ? Henri V voulait-il* guérir le duc d'Orléans à la fois de ses remords et de ses illusions en lui assignant pour séjour cette petite chambre bâtie dans l'épaisseur d'une muraille , où l'on montrait naguère encore sur un pilier la trace de la hache régicide ?
Cette même année, John Oldcastle déclarait qu'il ne pouvait reconnaître l'autorité de Henri V puisque son seigneur le roi Richard vivait encore. On continua à considérer en Ecosse l'hôte du monas-
tère de Stirling comme le petit-fils d'Edouard III , et les Rotuli computorum Scotiœ offrent les mentions suivantes, dont le caractère officiel ne doit pas être perdu de vue :
« Dictus gubernator regni non recepit aliquam allocationem pro expensis suis factis super Ricardum regem Anglise (1408). »
Même observation en 1414 et en 1415.
Enfin à l'année 1417 on lit : « Mémorandum quod dominus gubernator non recepit allocationem pro expensis et oneribus quse sustinuit pro custodia Ricardi régis Angliae jam per undecim annos , quas
expensas annuatim auditores computorum sestimant ad minus fuisse in quolibet anno centum raarcas. r>
Lorsque le prince cité dans ces comptes mourut le 18 octobre 1419, il reçut la sépulture dans l'église des Frères-Mineurs de Stirling , et on plaça sur son tombeau l'épitaphe suivante :
Angliae Ricardus jacet hîc rex ipse sepultus, Lancastre quem dux dejecit-arte mota,
Proditione potens, sceptro potitus iniquo. Supplicium luit hinc ipsius omne genus.
Ricardum inferis hune Scotia sustulit annis,
Qui Castro Striveling vite peregit iter. Anno milleno quaterceno quoque deno Et nono Christi régis finis fuit iste.
Walter Scott qui avait consacré des études sérieuses à l'histoire d'Ecosse, ajoutait foi à l'évasion de Richard. Il eût tout au moins pu en faire le sujet d'un roman dont la première scène eût eu pour théâtre le donjon de Pomfret, la dernière le cloître de Stirling.
C'est seulement dans une charte du 18 mai 1400 que Henri IV mentionne pour la première fois la mort de Richard : « Vivant lors « feu nostre très-cher cousin Richard, de bonne mémoire, n'adgaire « roi d'Engleterre, nostre prédecessour, que Dieu assoille ! »
Cependant Henri IV ne put étouffer chez lui sinon les remords du crime, du moins ceux de l'usurpation. Dans l'une des crises qui marquèrent la fin de sa vie, on le crut mort, et son fils impatient du pouvoir s'empara de la couronne placée près de la couche funèbre. « Beau fils, murmura Henri IV expirant, quel droit avez- vous à cette « couronne, puisque je n'en eus jamais moi-même? »
Une tradition étrange se rapporte aux funérailles de Henri IV. Une barque sur laquelle son corps avait été déposé, se rendait de Westminster à Canterbury où l'on devait célébrer ses obsèques, quand elle fut surprise sur la Tamise par une effroyable tempête. Les matelots crurent que le dépôt qui le«r était confié, attirait sur eux la colère du ciel et le jetèrent dans les eaux du fleuve. Selon cette tradition, les honneurs funèbres furent rendus à un faux Henri, comme Henri lui-même les avait rendus à un faux Richard.
L'un des premiers actes de Henri V fut de faire porter à l'abbaye
de Westminster le cercueil déposé à Langley : « Le roy Henry adfin de acquitter et deschargier l'âme de son feu père , fist faire ung chariot couvert de noir , puis envoya quérir le corps mort du roy Richard, que le roy Henry son père avoit fait enterrer en une petite église assés près de Pomfret. Si le fist amener à Londres accompaignié d'évesques, abbés, chevaliers et escuyers qui alloient devant le corps atout grant foison torses allumées, et passèrent parmi Londres jusqu'à l'église de Saint-Pol où celle propre nuit reposa jusques à l'endemain qu'il fut mené à Westmonstre, et là en grant solenepnité, après son service accomply, fut mis en son sarcus que luy vivant avoit fait faire pour luy et la royne sa première femme. » (Jean de Wavrin.)
Prolongation des trêves entre la France et l'Angleterre (pp. 23ô- 238). — Le 29 janvier 1399 (v. st.), Charles VI avait déclaré qu'il continuerait à respecter la trêve. Le 10 mars, Henri IV autorisa l'évêque de Durham et Thomas de Percy à demander qu'elle fût confirmée par les Français. De son côté il promit le 18 mai de ne pas l'enfreindre. Le même jour il renouvela les pouvoirs qu'il avait donnés à l'évêque de Durham et au comte de Winchester, et le 31 mai Charles VI munit de pouvoirs analogues l'évêque de Chartres et le sire de Hengueville.
Le Religieux de Saint-Denis rapporte qu'on envoya à" Boulogne vers les fêtes de la Pentecôte 1400 des ambassadeurs chargés de négocier la trêve avec les Anglais.
Lorsque la charte où Henri IV promettait d'observer • la trêve, parvint à Paris, un secrétaire du roi de France, à ce que nous apprend M. Douè't d'Arcq, mit au dos l'annotation suivante : « Litce terse Henrici Lancastriae dicentis se esse regem Anglia*, per quas « promittit tenere treugas. »
En 1403, le duc de Bourgogne persistait à ne vouloir nommer Henri IV que « celui qui se dit roy d'Angleterre », et les ambassadeurs anglais se plaignaient vivement « de tieules paroles, lesquelles « ne peuvent tollir à nostre seigneur ce que la divine puissance de « Dieu lui a donné. » (Archives de Lille.)
Mort du comte Maréchal (p . 238). — Le comte Maréchal, après avoir résidé quelque temps aux bords du Rhin, s'était rendu à Jérusalem. A son retour, il mourut à Venise le 22 septembre 1399.
On conserve à Venise la bannière du comte Maréchal. Ses armes
sont ornées de deux plumes d'autruche que Richard II lui avait permis d'y ajouter. On y voit figurer également le cœur blanc, emblème de Richard II, et le cygne, emblème des Lancastre. Les deux partis qu'il avait voulu servir, l'avaient également sacrifié.
Déposition de Benoît XIII (p. 239). — On ne sait trop à quels faits Froissart fait ici allusion ? S'agit-il de la démarche tentée à Paris en 1399 par les cardinaux de Maillesec, de Thury et de Saluées pour que Benoît XIII fût déclaré déchu de sa souveraineté spirituelle ? mais cette démarche resta sans suite, et Benoît XIII ressaisit l'autorité qu'il avait perdue, jusqu'à ce qu'il fut déposé en 1409 au concile de Pise.
Déposition de l'empereur Wenceslas (p. 239). — On lit dans la chronique de Gilles le Bel : « En cel an fu Winehelans pour ses méfiais « déposés. » Il est assez remarquable que ce sont à peu près les mêmes termes dont se sert Froissart.
Au mois de mai 1400 les électeurs de l'Empire se réunirent aux bords du Rhin à Ronstein" et citèrent devant eux Wenceslas pour la fête de Saint-Laurent. Wenceslas n'ayant pas répondu à cet appel, ils le déclarèrent le 20 août 1400 déchu de la dignité impériale. Robert de Bavière, comte palatin du Rhin, élu roi des Romains, se rendit avec les princes allemands à Cologne où l'archevêque le couronna.
Neutralité des Liégeois pendant le schisme, (pp. 239, 240). — a L'an mil CCC et nonante et IX envoya le roi Charles de France plusieurs fois ambassadeurs pour le schisme. Le premier jour de juin vindrent à Liège de par le roy maistre Pierres Plaous évesques et plusieurs aultres seigneurs. Les deux maistres qui avoient esté eslus VIII septmainnes II jours moins devant la Saint-Jacque, assavoir Jehan Surlès fils, Basset de Lardier et Guillaume de Berses, mirent sur ce le palais ensamble, et la cité accordât que le pays fust mandés, voyant que la songne touchoit à tout le pays généralement. Le XIIe jour de juin tout le pays fut ensamble. Adont les ambassadeurs requérirent de par le roy de' France qu'ils se voulsissent subtraire et estre neutres... Le roy promettoit de donner lettre au pays d'aidier à l'union, et aussi d'aidier le pays se de rien on le voloit molester, mais l'esleu estoit alors en Frise. »
Les Liégeois envoyèrent le seigneur de Montjardin vers Charles VI. On écrivit aussi aux quatre archidiacres, « et cecy fut fait assés légiè- « rement pour le peuple, car la cité de Liège avoit scellé avec l'empe- « reur d'obéir à Urbain et à ses successeurs. »
Une assemblée du clergé se tint à Liège. On décida que l'élu remettrait au roi de France des lettres de neutralité. Aussi longtemps qu'elle se prolongerait, la duchesse de Brabant, le comte de Flandre, le comte de Namur, l'évêque et la cité se partageraient les biens des clercs qui résideraient à la cour de l'un et de l'autre pape. Le 24 octobre, le patriarche célébra la messe à Saint-Lambert pour appeler sur la paix de l'Eglise la protection du Saint-Esprit, puis il y eut une procession à laquelle prit part tout le clergé. (Chronique de Liège, par Jean d'Outremeuse, manuscrit de lord Ashburnham).
Deux lignes plus loin on lit : « Nota que le souvent dit maistre Jehan d'Oultremeuse, ne fist plus avant de cestes présentes chroniques, ne sçay se il mourut en ce temps ». *
Si la mort de Jean d'Outremeuse eut lieu « en ce temps », comment expliquer la qualification d'évêque ici donnée à Pierre Plaioul ? il n'obtint l'évêché de Senlis qu'en 1409.
Le Religieux de Saint Denis rapporte à l'année 1399 les mêmes faits :
« Le roi envoya des ambassadeurs à Liège. L'un des principaux « était maître Pierre Plaou, fameux docteur en théologie, originaire de « ce pays, qui annonça à son retour que les Liégeois approuvaient la « soustraction faite par le roi et par l'église gallicane II amena aussi « avec lui quelques-uns des principaux du -pays qui confirmèrent son « récit. On les reçut avec beaucoup d'égards et on les renvoya com- « blés de présents. »
Nous donnons à la fin de ce volume la suite de la relation de la croisade de Nicopoli par un serviteur de Gui de Blois.
Nous y joignons quelques extraits de VÉpisire lamentable sur la desconfiture du roy de Honguerie, composée par Philippe de Maizières.