SECONDE PARTIE
Vous avés oy bien cy-dessus comment messire Jehan de Chastelmorant et messire Jacques de Helly furent envoies de par le roy et le duc de Bourgongne en la terre de Turquie devers l'Amourath-Bahy, et comment ils exploitèrent ; et quant ils furent retournés en France, le roy, le duc de Bourgongne et la ducesse, son espeuse , les veirent moult volontiers et les receurent moult bénignement, et leur demandèrent entre aultres choses, des nouvelles du conte de Nevers et des aultres seigneurs prisonniers. A quoy iceulx chevaliers respondirent que, selon ce que on les avoit advertis, l'Amourath avoit intention de les bien brief mettre à finance ; car aucuns de son plus privé conseil lui avaient conseillié de ce faire , en lui remonstrant que aucuns d'iceulx ses prisonniers estoient très-fort affoiblis, par quoy, s'ils morroient en ladite prison (ce qui povoit
bien advenir, car ils estoient hors de leur air et de leurs nourreehons) , on y perdroit leur raenohon qui porroit monter à une grant. finance. Sur ces paroles le roy et le duc de Bourgongne pensèrent moult comment ils pburroient trouver moyen et tant faire que iceulx prisonniers fussent mis à délivre, et samblablement la ducesse de Bourgongne ne faisoit que penser jour et nuit à la rédemption de son fils, qui estoit son aisné Héritier, et se complaindoit souvent doloureusement de celle bataille de Nicopoly, en laquelle son chier fils avoit esté prins prisonnier, et avec ce elle y avoit eu occis trois de ses frères bastars qui estoient moult vaillans chevaliers et lesquels elle avoit moult amé, dont le premier avoit nom le Haze de Flandres, le second de Vriese, et le tiers Jehan d'Ippre ; et en y avoit encores ung jone qui estoit demouré pardechà. Pour lesquelles choses, la bonne ducesse estoit moult desconfortée et en grant desplaisir ; mais toutes "fois, par le moyen de son seigneur et du bon conseil qu'on y trouva, petit à petit elle fut réconfortée et mise hors de ses tribulations ; mais che ne fust pas sitost qu'elle eust bien volu , car la chose gisoit en tel dangier qu'il la con venoit bien conduire par sens et par advis et de longue main. En ce temps dont je vous parle, le noble et vaillant chevalier franchois messire Engheran de Coucy, conte de Soisons , trespassa de ce siècle en la cité de Buresele, en Turquie, lui estant illec prisonnier. Et ne peut oncques ledit messire Robert d'Esne, lequel la dame de Coucy avoit envoie devers lui, y venir à tamps ; mais il en sceut les vraies nouvelles au pais d'Austrice, nommé Vienne, ainssi qu'il passoit son chemin : sur lesquelles nouvelles il retourna en Franche et les signifia à aucuns du linage dudit seigneur de Coucy et non pas à la dame, et ne s'admonstra à elle jusques à ce que le chastellain de Saint-Goubain envoya pardelà querre le corps, et fut embasmé et apporté en France et recueillie en l'abbaye de Nogent, emprès Coucy, par la ducesse de Bar, l'évesque de Laon, l'évesque de Noyon et pluiseurs aultres ; *èt fut ce noble chevalier illec ensevelis, qui trespassa l'an de grâce mil IIIe IIIP XVII.
Sachiés que le roy et le duc de Bourgongne ne cessoient de penser et ymaginer continuellement comment ils porroient ravoir leurs amis hors du dangier de l'Amourath-Bahy , qui les tenoit prisonniers en Turquie, et n'estoit jamais jour qu'ils ne parlassent ensamble moult songneusement, et estoit souvent à leur conseil messire Digne Responde, et leur disoit bien que les marchans vénissiens et genevois leur povoient beaucoup valoir en l'assistence de la rédemption desdits prisonniers ; car, par le moyen de leurs marchandises, dont toutes gens vivent, ils pèvent aller par tout le monde et sçavoir par aultres marchans la conduite des Turcs et les advenues des pors et passages des rois et princes mescréans, et par espécial du Quaire, d'Alexandrie, de Damas, d'Antioce et des grosses et puissantes cités et villes des Sarrasins ; car ils y ont leurs hantises et retour et leurs domiciles. Et marchandent illec les chrestiens avec les Sarrasins et permuent et changent aimablement leurs marchandises l'un à Faultre : pour quoy et affin d'acquérir [grâce] ausdits marchans, le roy et le duc de Bourgongne entretenoient moult fort en amour les Lombars , et avec ce, combien qu'ils estoient mal contens du duc de Millan, ils se gardoient de lui esmouvoir guerre, et l'entretenoient en amour le mieux qu'ils povoient ; car ils sçavoient bien qu'il estoit grandement Tarny de l'Amourath-Bahy. D'aultre part , le roy Jacques de Cypre , qui moult désiroit complaire au roy et au duc de Bourgongne et généralment à tous les royaulx de France, ad visa comment il pourroit amolir la fureur de TAmourath , qu'il se voulsist condescendre à mettre lesdits prisonniers franchois à finance. Et de fait icellui roy Jacques de Cipre fit à celle fin faire à ung moult bon ouvrierune trèsriche nef d'or fin, qui valoit bien Xm ducas, et estoit tant bien ouvrée et si bien faitte que grant plaisir estoit à le veoir ; laquelle nef il envoya par ses chevaliers présenter à l'Amourath- Bahy, qui le print en moult grant gré et remanda au roy de Cypre par ses chevaliers que celle amour et courtoisie il lui rémunéreroit au double. Desquelles choses le roy , le
duc de Bourgongne et les seigneurs de France furent tantost advertis par aucuns marchans qui le rescripvirent audit messire Digne Responde , lequel incontinent en fist son raport, affin d'avoir entrée et renommée devers eulx encore plus qu'il n'avoit acoustumé d'avoir paravant. Mais la cause pour quoy icellui roy complaisoit ainsi au roy et aulx royaulx de France, ce fut pour la doubte qu'il avoit de eulx à cause de ce qu'il avoit fait murdrièrement occire son frère, le vaillant roy Pierre, qui tant greva les Sarrazins et qui prinst Sathalie et Alexandrie ; et le doubtoient les Sarrazins plus qu'ils ne faisoient l'empereur, ne nul aultre roy chrestien , pour les grans vaillances et emprinses qui estoient en luy. Et quant icellui mauvais cas fut fait et acompli en la personne dudit bon roy Pierre, par le commandement et ordonnance dudit roy Jaques , son frère, icellui roy Jaques n'ousa demourer ou royaulme de Cypre, pour doubte qu'il avoit de ceulx du pais, qui l'eussent occis sans nul mercy s'ils l'eussent tenu, ains entra incontinent en une galée de Jennes, laquelle estoit au port de Nichosie, là où ledit fait fust fait, et s'esquippa en mer avec les Genevois à qui ladite gallée estoit, et arriva en la cité de Gennes, et le recuellèrent les Genevois, et illec se sauva. Et veullent aucuns gens dire que les Genevois estoient adhérens avec le roy Jaques au fait du villain murdre fait en la personne de ce vaillant roy Pierre , car assés tost après ils vindrent à puissance de gens d'armes et prirent la cité de Famagouste et le port, et le tiennent encore à puissance. Il est vray que le roy Pierre avoit ung jeune fils, moult bel enfant, lequel il amena avec lui pardechà la mer, la dernière fois qu'il fust à Romme et en Lombardie. Et quant le roy son père fust mort, les Cypriens couronnèrent l'enfant à roy, mais il ne vesqui gaires après son commenchement. Et quant il fust mort, les Genevois ramenèrent en Chyppre ledit Jacques et le coronnèrent roy de force et de puissance, et depuis a adès rengné roy et seigneur du royaulme de Cipre, et l'ont tousjours soustenu les Genevois contre toutes nations ; mais ils ne se vouldrent des-
garnir, ne rendre le port de la cité de Famagouste, et le tenoient encores en leur seigneurie au temps que je acteur ay fait ces croniques. Et au vray dire , se n'eust esté la puissance des Genevois, les Turcs et mescréans eussent piècha conquis tout le royaulme de Cypre et mis en leur obéissance et subjection, et aussi l'isle de Rodes et aussi toutes les aultres isles qui sont encloses en la mer jusques en Venise ; mais les Genevois et les Vénissiens leur sont trop grant obstacle au devant. Et meismement aussi, quant ils veirent que le royaulme se perdoit et que les Turcs le conquéroient, ils prirent et saisirent le forte ville de Cours en Arménie, séant sur la mer, et la tiennent et gouvernent encores, et, se n'estoit ce destroit voiage de Cours et aussi le Père qui est séant devant Constantinoble, les Turcs viendroient trop avant sus les bonnes de la mer et par espécial sur l'isle de Rodes et les aultres isles voisines ; mais par icelles isles, qui sont tousjours bien garnies de gens d'armes, les frontières de la chrestienté sont bien gardées. Ores retournerons au droit propos de nostre matière.
Le roy Jacques qui moult craindoit le meifait du murdre qu'il avoit perpétré en la personne de son frère le bon roy Pierre, dont il avoit acquis la haine et maltalent de tous les roys et princes chrestiens, se travelloit moult de recouvrer leur grâce et fut moult joyeulx et prinst à grant honneur ce que le roy lui avoit si amiablement rescript, touchant l'affaire des prisonniers dessusdits ; car il doubtoit trop plus le roy et les royaulx de la noble maison de France que nuls aultres vivans , comme raison estoit, mesmement pour che que le duc de Bourbon, qui estoit l'oncle du roy Pierre, du costé de Lésignen, et ses hoirs descendans de lui en droite ligne dévoient estre drois successeurs dudit roy Pierre en la couronne de Cyppre ; car, combien que icellui roy Jaques feust frère audit roy Pierre , toutesfois si estoit- il bastart , par quoy il ne devoit succéder en ladite couronne devant les drois hiretiers, et ce sçavoient bien les Genevois, nonobstant qu'ils le coronnèrent roy, et y ot grandes alliances faittes entre eulx ensemble, qui ne se puent
jamais rompre, par lesquelles alliances, entre aultres choses, les Genevois doivent celui et ses hoirs descendans de lui deffendre et garder contre tous, par mer et par terre. Et par le moyen d'icelles alliances, ils ont moult de seigneurie et franchise au royaulme de Cypre. Et la cause de tout le bien et ladvanchement qu'ils firent ôncques à ce roy Jacques, ce fust et a esté pour estre plus fort contre la puissance des Vénissiens, et pour leurs marchandises, dont ils sont grans facteurs, mieulx avoir cours entre les Sarrasins et ceulx de leur loy.
Le roy Jacques mist grant painne, tant qu'il vesqui, de complaire au roy et aux royaulx de France, et pour riens ne les eust volu courouchier. Il fist en ce temps présent de celle riche nef d'or à l'Amourath-Bahy, affin d'avoir entrée et congnoissance pour besongnier avec lui, touchant lesdits prisonniers franchois, lequel don fust moult prisié et recueille à grant joye de l'Amourath et de ceulx de son conseil ; et présupposèrent aucuns que messire Digne Responde moïenna toutes ches choses parce qu'il en rescripvy beaucoup de fois aux Genevois, qui moult se traveillèrent à trouver moïens pour faire ce traitié, et tellement que ledit Amourath estoit assés enclin de mettre lesdits seigneurs prisonniers à finance, ainsi que iceulx Genevois rescrip voient audit messire Digne Responde, lequel tantost en avertist le duc et la ducesse de Bourgongne.
Quant le duc et la ducesse sceurent que l'Amourath se commenchoit à amolier et qu'il se condescendoit assés à traitier la ranchon desdits prisonniers, ils furent moult joïeulx de ces nouvelles. Et à celle fin ils choisirent ung moult sage et vaillant chevalier natif de leur pais de Flandres, nommé messire Ghysbreth d'Eurenghien, pour lors souverain bailly de Flandres, auquel, avec messire Jacques de Helly, qui sçavoit la conduite et passages de pardelà, comme dessus est dit, ils ordonnèrent qu'ils alaissent devers ledit Amourath, pour traitier devers lui la délivrance dudit conte de Nevers et des aultres prisonniers de France, en prenant l'assistance dudit roy Jacques de Cypre, desdits marchans genevois et aultres , dont ils se pouroient
aidier en eeste partie, et leur prièrent moult affectéement que en ce ils se vaulsissent diligamment emploïer et acquitier, ainsi que parfaitement ils avoient fiance et espérance, et que ils les remunéreroient de leurs painnes et travaulx si bien qu'ils aperceveroient qu'ils auroient bien recongneu le service que leur auroient fait en ceste partie. Et ils respondirent que ils s'i emploiroient volontiers loyalment et de tout leur povoir, tellement que bien brief espéroient que l'affaire en seroit menée par effet à bonne fin. Et ainsi partirent du duc et de la ducesse, et se misrent à chemin, et tant exploitèrent par leurs journées qu'ils vindrent en la cité de Bode, où ils trouvèrent le roj, à qui ils apportoient lettres ; et receut icelles lettres et les chevaliers moult bénignement , et leur fist moult grant honneur, pour l'amour du roy de France, et desjà il congnoissoit assés messire Jacques de Hely, car il l'avoit veu beaucoup de fois par delà. Ils remonstrêrent au roy comment ils estoient illec envoies pour moïenner et traitier devers l'Amourath-Bahy la délivrance du conte de Nevers et des aultres seigneurs de France prisonniers, se l'en povoit trouver manière qu'il y voulsist entendre. A^quoy le roy respondy qu ils feroient bien et que, se l'Amourath les vouloit mettre à finance, il y assisteroit de son corps et de ses biens le plus avant que faire pourroit. Finablement le roy en parla très-humblement et en si bonne manière que lesdits chevaliers lui en sceurent moult bon gré.
Avant que iceulx deux chevaliers peussent entrer en ladite matière devers l'Amourath, ils eurent moult de painne ; car, premièrement il convint icelluy messire Jaques de Helly aler devers l'Amourath impétrer sauf- conduit pour ledit messire Ghysbrecht de Eurenghien, sauvement aler et venir devers lui. Et quant ledit messire Jacques ot impétré ledit sauf-conduit , il retourna arrière devers ledit messire Ghysbrecht. Et lors , par vertu d'icellui, ils passèrent ensemble la Dunoe et allèrent devers l'Amourath, lequel, quant ils furent venus devers lui, les recuella et fist recueillir par ses gens moult doulcement, et, en parlant de pluiseurs choses, commenchèrent petit à petit à entamer le traitié et délivranche desdits prisonniers.
En ce mesmes tans hantoit ou païs de Turquie ung marchant genevois, nommé Berthelmi Poulongne , qui estoit natif de l'isle de Sie , qui est es mettes et obéissance de Gennes, lequel marchant estoit moult amé et bien congneu, à cause de sa marchandise, par toute la Turquie et aussi à l'ostel dudit Amourath, auquel marchant devant nommé messire Digne Responde, qui résidoit à Paris, avoit escript moult favourablement , en lui priant et requérant qu'il voulsist adrechier ces besongnes, et lui signifioit que , pour complaire au roy , à monseigneur de Bourgongne et à son espeuse et aux seigneurs de France qui avoient leurs amis prisonniers par delà es mains dudit Amourath, et pour en estre bien et largement rémunéré, que quant la composition de leur raenchon seroit accordée, il en voulsist demourer plesge et faire sa debte pour eulx, et iceulx prisonniers faire délivrer et envoïer à Venise ou sur le povoir des Vénissiens. Et incontinent qu'ils seroient ainsi délivrés et illec arrivés, jamais n'arresteroit tant que lui-mesmes, en propre personne, seroit venu à Venise et qu'il auroit fait la finance de leur raenchon et se auroit acquittié de sa plegerie. A quoy icellui Barthelmy, quant il entendist l'affectueuse requeste et prière dudit messire Digne Responde , il s'i inclina moult volontiers, tant pour le proffit, comme pour le bon gré et amour qu'il en pensoit avoir du roy et des aultres seigneurs de France.
Or est-il aussi que pour mieulx conduire ce traitié, le roy de Cyppre , qui paravant avoit envoie présenter audit Amourath ladite nef d'or, envoïa à ce traitement des plus notables de son royaulme. Et samblablement le seigneur de Mathelin et le seigneur de Daine , qui estoient deux grans barons de Grèce, et assés en la grâce de l'Amourath, s'entremisrent aussi moult fort de faire ce tractié pour l'amour de complaire au roy et aux aultres seigneurs de France, qui moult amiablement leur avoient rescript de y assister ; car sans leurs moïens ils foisoient doubte que on n'y eust riens fait. Et, pour che que la Turquie est ung païs moult rude et pénible à cheminer pour gens estrangiers qui ne l'ont pas aprins, l'Amourath qui estoit délibéré de entendre
au traitié de la délivrance desdits prisonniers franchois, ad visa qu'il feroit iceulx prisonniers , qui estoient encore ou nombre de XXV , amener en la ville de Bursele en Turquie. Si furent iceulx prisonniers montés sus petis foibles chevaulx et conduis et menés en ladite ville de Bursele par leurs gardes , qui moult fort les formenèrent et bâtirent tout le chemin, pour che qu'ils ne povoient si radement cheminer comme eulx ; car, comme dit est, ils les avoient foiblement montés, et aussi parce qu'ils se doubtoient bien qu'ils seroient délivrés , dont ils avoient grant desplaisir.
Quant iceulx seigneurs furent arrivés en la cité de Bursele, ainsi que je vous ait dit, les seigneurs ambassadeurs, qui estoient illec venus de par le duc de Bourgongne, de par le roy de Cippre et aultres Vénissiens et Genevois pour faire ledit traitié, les recueillèrent moult doulcement , et les fist l'Amourath ung peu plus eslargir qu'ils n'avoient esté par avant ; mais, nonobstant tous traitemens, ils estoient tousjours si près gardés qu'ils n'avoient pas la quarte partie de leurs volontés. Et entre les aultres seigneurs ambassadeurs dudit traitié, l'Amourath veoit et oioit moult volontiers parler le souverain de Flandres, messire Ghj?sbrecht d'Eurenghien , car messire Jaques de Helly l'avoit averty qu'il estoit l'un des principaulx et des plus privés du conseil du duc de Bourgongne qui illec l'avoit envoie, et pour che il adrechoit volontiers ses paroles à lui.
Quant l'Amourath fut arrivé à Bursele, il descendi en ung moult bel et riche ostel emprès ladite cité, et illec se loga ; et venoient lesdits seigneurs ambassadeurs tous les jours devers lui pour traitier en ladite matière, et tant fust l'affaire parlementée et traitié que ledits seigneurs prisonniers qui estoient XXV, comme dessus est dit, furent mis à finance, et debvoient païer pour leur raenchon la somme de IIe mille ducas, de laquelle le seigneur de Mathelin et le seigneur d'Aine, en Grèce, et ledit marchant genevois, de Fiel, demourèrent plesges pour lesdits prisonniers devers ledit Amourath. Et le conte de Nevers bailla son séellé et fist son serment pour tous ses com-
paignons ausdits seigneurs de Grèce et marchans de Gennes , que lui, venu à Venise, jamais ne partirent d'illec si seroient bien au long deschargiés et acquittiés de ladite somme ; et ainsi fut traitié et accordé. Mais, ains la finale conclusion de leur délivrance, messire Philippe d'Artois, conte d'Eu et connestable de France, fut si débilité et altéré à cause des airs du pais et des viandes mal cuites que leur convenoit mengier, lesquelles il n'a voit point acoustumé, qu'il en chéy en une très-griefve maladie, de laquelle finablement il trespassa de ce siècle, dont tous les aultres seigneurs, ses compaignons, firent moult grant duel ; mais, après son trespas, il fut vuidiés et enbasmés et fut mis en ung sarcus et mené en France et fut ensevelis en l'esglise Sainct-Leurens à Paris, et illec gist.
Quant ledit Amourath fust par lesdits plesges contentés de ladite somme, lesdits messire Ghysbrecht de Eurenghien, lequel l'Amourath avoit moult fort prins en sa grâce, et . messire Jaques de Heilly, commissaire du duc de Bourgongne en ceste partie, avoient grant désir de retourner en France, pour raporter les joyeuses nouvelles de la délivrance du conte, de Nevers et des aultres prisonniers au duc et à la ducesse de Bourgongne et à tous leurs amis. Si prinrent congié de l'Amourath et de tous ceulx de leur congnoissance de son hostel. Et quant l'Amourath entendy qu'ils vouloient retourner en France, il leur donna congié libéralement, et avec ce leur donna, pour la bonne affection et amour qu'il avoit envers eulx, XXm ducas sur et en tant mains des IIe mille ducas devant dits, qu'il devoit avoir de ladite raenchon, dont il bailla sa quittance pour et ou proffit et descharge desdits pleisges, en considération des grans paines et travaulx qu'ils avoient eus au pourchas dudit traitié. Lors lesdits deux chevaliers remercièrent moult humblement et en grant révérence ledit Amourath de sondit don et de la bonne expédition que leur avoit faite, et de rechief prindrent congié de lui et du conte de Nevers et des aultres seigneurs de Franche qu'ils laissèrent à Bursele, où ils attendoient le seigneur de Mathelin et le seigneur d'Aine, qui les dévoient venir
quérir et les conduire par mer en leurs gallées jusques à Venise. Si se partirent et montèrent sus une galée passagière, non pas trop grande, et prinrent le chemin vers Mathelin. Le temps estoit bel et coy et assés attempré au monter en ladite galée; mais, quant ils furent esquippé en la mer, le vent se changa et la tempeste monta si grande qu'ils furent moult traveilliés et tormentés, et tellement que ledit messire Ghjsbrecht fust si griefment malade qu'il morut avant qu'il peust arriver à Mathelin , dont messire Jaques de Heilly fist moult grant duel. Toutesfois, quant il fust descendu au port de Mathelin, il remonta en mer avec sa compagnie sus une gallée vénissienne et se mist au retour vers France et en passant par Rodes ; et partout là où il passoit, il adnonchoit la délivrance du conte de Nevers et des barons de France, dont ils furent moult resjoïs partout. Icellui messire Jacques de Heilly erra tant par mer et par terre, qu'il arriva en France, et illec déclara au roy et au duc et à la ducesse de Bourgongne toute la manière de la délivrance desdits conte de Nevers et des seigneurs prisonniers : lesquelles nouvelles , quant elles furent sceues, furent moult joyeuses et plaisantes entre les seigneurs, dames et damoiselles et à tout le commun peuple de France, et tenoient moult grant bien et grant honneur dudit chevalier messire Jaques de Heilly.
Quant la rédemption du conte de Nevers et des seigneurs de France prisonniers fut menée à conclusion, ainsy que vous avés icy ouy, l'Amourath fist eslargir lesdits seigneurs prisonniers et les mist à délivrance, comme raison estoit ; car ils n'estoient plus ses prisonniers et les fist venir en sa compagnie affin qu'ils veissent son estât et aussi qu'ils peussent aucunement congnoistre sa puissance , laquelle estoit moult grande et moult triomphante ; car il entretenoit journellement grande puissance de peuple autour de lui. Il leur fist lors moult bonne chière et joyeuse, et leur fist délivrer de sa court tout ce qui leur estoit nécessaire , selon l'usage du pais. Et adrechoit tousjours ses oaroles au conte de Nevers par la bouche d'un latinier qui sçavoit le langage franchois et le language de Turquie et rapor-
toit à l'un et à l'aultre tout ce qu'ils disoient ; car aultrement ils n'eussent entendu l'un l'autre. L'Amourath honnouroit assés le conte de Ne vers, car il sçavoit bien qu'il estoit fils et héritier d'un des grans princes du royaulme de France ; il s'en estoit aussi bien apperceu, tant par le grant pourchas que on avoit fait pour sa rédemption, comme aussi pour le grant finance qui estoit promise pour le racheter, dont il estoit content, moyennant les plesges qu'il en avoit, comme dessus est dist.
Le conte de Nevers et les aultres seigneurs de France furent moult esmerveilliés du grant estât que l'Amourath tenoit en sa court, car il le tenoit si grant que il convenoit que il se logast aux champs, car nulles villes ne l'eussent peu soustenir pour la grande multitude de peuple qu'il avoit autour de lui. Et estoit grant merveilles à penser comment se povoient trouver si grande quantité de vitailles, de boire et de mengier, qui journellement se despendoient en son hostel. Combien qu'ils soient gens de sobre vie et se passent légièrement et de pou, ils usent grant foison d'espices et par espécial de chucres, car ils en ont en grande habondance. Ils boivent aussi communément lait de chièvre, car c'est le commun bruvage des Sarrasins et Turcs ; et si ont assés et largement pain de milet. L'Amourath avoit lors VIIm faulconniers et autant de veneurs. Ores considérés doncques quel estât il tenoit ; il avoit au surplus de tous aultres offices. Il fist voler ung de ses faulcons que tenoit , en la présence du conte de Nevers, lequel faulcon estoit loirrié pour les aigles ; mais il ne vola pas bien à son plaisir, dont il fust moult courouchié et tellement qu'il fust tout esmeu de faire copper les testes à bien IIm de ses faulconniers, car il leur imputoit que la faulte venoit d'eulx , pour ce qu'ils estoient trop négligens de songnier de leurs oiseaulx.
Il avint eucore que une femme se vint complaindre à l'Amourath, en la présence dudit conte de Nevers et de ses compaignons, en disant : « Sire roy, jeté demande droit et justice d'un « tien varlet de chambre, lequel, comme elle dist, est che jour- « d'huy venu en ma maison et a beu et mengié contre ma
« volonté le let de ma chièvre, lequel j'avoie pourveu pour moy « et mes enffans vivre et passer la journée, combien que je lui « avoye dit, s'il le faisoit, que je m'en plainderoie à toy ; mais, « pour ce que j'en avoie tant parlé, il me donna une jouée et ne « se voult encore déporter de boire mon let. Si te demande « justice, ainsi que tu as promis et juré que tu feras à ung chas- « cun qui t'en requerra. Or t'en acquitte en telle manière que « ton peuple congnoisse que tu es droiturier. » Quant le roy, qui fort entretenoit justice en ses pais et seigneuries, entendi la complainte de la femme, il respondi et dist qu'il le feroit volontiers, et fist ledit varlet venir devant lui. Et puis fist à la femme renouveller sa complainte , ainsi qu'elle avoit auparavant fait. A quoy le varlet, qui moult fort doubtoit la fureur du roy , se cpmmencha très-fort à excuser, disant que de tout ce qu'elle avoit dit, qu'il n'en estoit riens ; mais la femme, qui bonne cause avoit, parloit toujours hardiment et affermoit ses paroles estre véritables. Lors le roy s'arrestaet dist : « Femme, advise-toy ; « car, se je treuve tes paroles en bourde, je te feray morir de « maie mort. » Et la femme respondy : « Sire, je le vous « accorde ; car, se ce n'estoit véritable, je n'auroie nulle cause « de moy venir plaindre devers toy. Or me fais doncquesjus- « tice, car je le te demande. » Et le roy dist qu'il le feroit. Lors le roy fist prendre le varlet par ses gens à ce ordonnés et lui fist ouvrir le ventre pour veoir s'il avoit beu ledit lait, car autrement il ne le povoit sçavoir ; mais on trouva que ouïl, car encores n'estoit-il point tourné à digestion. Quant le roy vey que la complainte de la femme estoit véritable, si lui dist : « Tu as « eu bonne cause de toy plaindre, et pour ce je te rends quitte « et délivre, et t'en vas, car tu es bien vengie du méfiait que t'a « fait le varlet ; » et avec ce il lui fist restituer largement son domage, et le varlet fut mis à mort. Ceste justice veirent faire lesdits seigneurs de France, qui pour lors estoient en la compagnie de FAmourath.
Quant le conte de Nevers et lesdits seigneurs de France qui avec lui avoient esté prins en la bataille de Nicopoly en Tur-
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quie, orent une espasse séjourné en leur franchise, eulx esbatans en l'ostel de l'Amourath avec lui-mesmes et avec sa noblesse, par quoy ils veirent et congneurent en partie son estât et sa puissance, le seigneur de Mathelin et le seigneur d'Aine, qui estoient dernourés plesges avec lesdits marchans pour eulx devers l'Amourath, retournèrent en dedens certain temps après, en la dite cité de Bursele, devers le conte de Nevers et ses compaignons, à intention de les remener et conduire oultre par mer, ainsi qu'il avoit esté conclut et ordonné par ledit traitié, jusques à Venise. Et lors ils préparèrent leurs affaires pour partir, et puis finablement s'assamblèrent tous ensamble, et vindrent en moult grande révérence prendre congié de l'Amourath et le remercièrent moult humblement de ses biensfais et courtoisies. Et lors l'Amourath parla au conte de Nevers haultement par la bouche d'un latinier , qui portoit la parole pour lui, disant : « Jehan, je suis bien informé que tu es fils d'un grant prince de « ton pays , et si sçay bien que tu es jeune homme de grant « courage, par quoy, pour vengier sur moy la vergongne qui « pardechà t'a esté advenue en ta première chevalerie et recou- « vrer ton honneur, tu porrois assambler aultre puissance pour « moy venir faire guerre ; mais, se j'avoie doubte de toy, il est « bien en moy de m'en faire asseurer, car je te porroie mainte- « nant contraindre à faire serment sur ta foy et sur ta loy que « tu ne t'armeras jamais contre moy. Mais je veulbien que « chascun sache que je ne crains la puissance de toy, ne des « tiens, ne jà pour ce ne feray ne plus, ne moins, ains suis bien « content quant tu seras retourné par delà, et il te samble bon, « que tu rassambles ta puissance et retournes par dechà, et je te « recueilleray à la pointe de mes glaives aussi bien que j'ay fait « à ceste fois. Et samblablement tu porras dire par delà ces « mesmes parolles partout où bon te samblera ; car le plus « grant désir que j'ai en ce monde, c'est de moy emploïer au « service de nostre loy, en accomplissant les nobles fais d'armes « et en conquestant sur la chrestienté. » Le conte de Nevers et ceulx de sa compagnie entendirent bien les haultes paroles de
l'Amourath, et par depuis tousjours leur en souvint tant qu'ils vesquirent ; mais ils ne respondirent riens à ce, ains prinrent congié moult révéramment , ainsi que bien sceurent faire, et ainsi partirent de l'Amourath , et les convoièrent Dalibàsach et Sourbasach et grande compagnie d'aultres nobles hommes de l'ostel de l'Amourath, depuis ladite cité de Burselejusques à la mer , et puis les rendirent ausdits seigneurs de Mathelin et d'Aine et aux aultres qui estoient leurs plaisges ; mais avant que lesdits seigneurs de France montassent sur mer, ils firent compter et païer partout, et tant en firent que on leur en porta grant honneur, et en orent grandement la grâce du peuple en ladite cité de Bursele et ailleurs là où ils avoient conversé. Et, quant les gallées de Mathelin que l'en avoit préparées pour eulx, furent prestes, ils entrèrent tous dedens, et les gens de l'Amourath retournèrent devers leur seigneur. Les gallées furent désancrées et chinglèrent en mer au bon vent qu'ils avoient, et tellement exploitèrent que en brief temps ils arrivèrent au port de Mathelin, là où ils furent receus à grant joie.
La dame et espeuse dudit Mathelin, laquelle estoit de France, nommée Marie de Bourbon, qui estoit anchienne, moult bonne et sage dame et savoit les honneurs du monde par dessus toutes autres, car elle avoit en sa jeunesse, depuis quelle party de France , esté nourrie en l'ostel de l'empereys de Constantinoble , là où elle avoit apiins beaucoup de honneur et -bien retenu, ainsi que en France tous seigneurs et dames sont trop plus enclin à aprendre et retenir le bien et honneur que en aultres terres. Elle fust moult joi'euse et se tint pour moult honnourée quant elle vey les seigneurs de France venir en son hostel, et les recuella moult honourablement et joïeusement, ainsi que bien faire sçavoit, et se délibéra totallement et joïeusement à eulx complaire et les pourveoir de toutes leurs nécessités , ainsi que moult grant besoing leur estoit. Et de fait elle revestit et renouvel]a tous lesdits seigneurs de vestemens de fins draps linges et de robes de fins draps damas, selon la coustume de Grèce. Et samblablement revestit les serviteurs desdits sei-
gneurs, chascun selon son estât, de degré en degré, dont chascun d'eulx, tant serviteurs comme les seigneurs, lui en sceurent moult grant gré, et tindrent moult grant bien et honneur d'elle, et orent elle, le seigneur de Mathelin, son seigneur, et le seigneur d'Aine en très-grant révérence et en très-espéciale recommandation, comme raison estoit, attendu le grant bien, honneur et assistence qu'ils leurs faisoient en toutes manières.
Certainnes nouvelles vindrent en l'isle de Rodes que le roy Basach avoit délivré le conte de Nevers et les seigneurs de France de leur prison et qu'ils estoient arrivés en Mathelin , où ils estoient séjournant à grant repos, dont le grant-prieur et tous les seigneurs de Rodes furent moult resjoïs, et pour ce firent bien armer et ordonner deulx belles gallées pour envoïer querre lesdits seigneurs ; et, quant elles furent prestes et bien pourveues de tout ce qui estoit nécessaire et qu'il appartenoit, messire Jaques de Brasmont, natif du païs de Bourgongne, marescal de Rodes, entra dedens l'une desdites gallées, comme chief desdites deux galées, et se partirent du port de Rodes et entrèrent en la mer et tellement exploitèrent par force de vent et de rimes qu'ils arrivèrent au port de Mathelin. Illec fut le mareschal de Rodes recheu à grant joie des seigneurs de France et du seigneur et de la dame de Mathelin, et séjournèrent illec quatre jours depuis sa venue. Et au cinquième jour les seigneurs de France prindrent congié moult bénignement et amiablement du seigneur et de la dame de Mathelin et du seigneur d'Aine en eulx remerciant grandement des grans biens, honneurs et assistence qu'ils avoient trouvé en eulx, disant que bien brief ils satisferoient à tout, comme raison estoit, et recongnoisteroient le bien et honneur que leur avoient fait si grandement qu'il debveroit suffire, et ainsi se fist la départie.
Les seigneurs entrèrent en gallées de Rodes qui estoient toutes prestes et bien ravitaillées, et les convoïèrent le seigneur et la dame de Mathelin et le seigneur d'Aine de paroles et de veues tant qu'ils furent esquippés en mer et qu'ils les peussent veoir et parler à eulx, et chinglèrent tellement par la mer au bon
vent qu'ils eurent, qu'ils arrivèrent en peu d'espasse sans dommage et sans péril en Tisle de Rodes, où lieu là où les gallées ont acoustumé d'arriver quant elles retournent de Cyppre, de Barut et des aultres ports marins qui descendent sus les bonnes orientales. Et quant ils furent illec arrivés, les seigneurs de Rodes estoient illec armés à grant foison, lesquels seigneurs de Rodes sont chevaliers de grant auctorité et de grant vaillance et bien usités en fait de guerre, et portent sur leur poitrine la croix.... en signifiance de la croix en laquelle nostre benoist Saulveur Jhésu Crist souffrist mort et passion pour nostre rédemption, et ont journellement guerre à rencontre des mescréans pour garder et soustenir saincte chrestienté.
Quant le conte de Nevers et les aultres seigneurs de France furent arrivés en Rodes, le grant-prieur de Rodes et le grantprieur d'Acquitaine qui estoit illec, et les aultres seigneurs de Rodes chascun en son endroit et degré, les recueillèrent trèsdoulcement et joyeusement et leur offrirent à prester or et argent, si avant que leur puissance se pourroit estendre , pour faire leurs menus despens, dont le conte de Nevers et lesdits seigneurs le prinrent en moult grant gré, et les remercièrent de celle courtoisie moult doulcement en acceptant leur offre, car en vérité ils en avoient moult grant besoing. Et de fait ledit grantprieur d'Acquitaine presta audit conte de Nevers XXXm frans en deniers comptans, et les receurent messire Régnier Pot, son maistre d'ostel, et le seigneur de Rochefort , qui estoit de Bourgongne, et combien que chascun d'eulx, selon son endroit , en eust sa part, toutes 'bis le conte de Nevers en bailla son obligation seul et pour le tout. Ils séjournèrent en Rodes une bonne espasse de temps, pour eulx rafreschir et remettre en bon estât ; car l'air illec est plus douls et plus attempré qu'il n'est es parties où ils avoient conversé. Mais il advint que, eulx illec séjournant en ladite ville de Rodes, en attendant les gallées de Venise qui les debvoient venir quérir, que malladie prist à messire Guy de la Trémoille, seigneur de Sully, dont il fust si griefment oppressé qu'il en morut, et ordonna se sépul-
ture, après sa mort, en l'esglise Sainct-Jehan de Rodes, et illec gist. Les seigneurs de 'France, qui de sa mort furent moult dolens , lui firent faire son obsèque en moult grande révérence. Entre les aultres, le conte de Nevers fist moult grant duel de sa mort, car il sçavoit bien que le duc de Bourgongne, son père, qui moult Famoit, en seroit moult courouehié ; car il l'avoit tousjours trouvé bon et léal et de bon conseil.
Or advint- il que les gallées vénissiennes arrivèrent en l'isle de Rodes, bien armées et bien appareillées, dont lesdits seigneurs franchois furent tous resjoïs, et ne tardèrent gaires après d'eulx appareil lier pour partir. Si prinrent congié desdits prieurs et seigneurs de Rodes, moult bénignement, qui leur donnèrent volontiers et les convoïèrent jusques à la mer et se recommandèrent à eulx et à leurs biensfais ; et puis entrèrent èsdites gallées. Et pour mieulx nagier la mer à leur aise et aussi pour montrer au conte de Nevers et aux seigneurs les isles et les terres qui sont entre Venise et Rodes, les maistres desdites gallées advisèrent quil les menroient de isle en isle , affin de eulx y rafreschir à chascune fois. Et premièrement ils arrivèrent à Modon, qui est à Ve milles de Rodes, et se rafrescbirent illec, et est la terre, le port et la seignourie aux Vénissiens.
De Modom, ils nagèrent par mer, laquelle estoit assés raisonnablement quoye, et arrivèrent en Tisle de Coufol, où ils se rafreschirent aussi ; et de Coufol ils arrivèrent en l'isle de Garre, et de Garre ils vindrent descendre en Fisle de Chipho1lignie, et illec descendirent à terre et trouvèrent grant foison de dames et damoiselles demourant en icelle isle, qui en tiennent la seignourie , lesquelles dames et demoiselles receurent nos gens moult honorablement et joïeusement et les menèrent esbatre parmy ladite isle, qui est moult belle et plaisant. Et maintiennent ceulx qui ladite isle congnoissent, que les phées et les nimphes y conversent, et que les marchans de Venise, de Gennes et d'aultres terres qui par fortune de la mer arrivent
et séjournent illec ung espasse de temps, en voient bien les apparences. Le conte de Nevers et les aultres seigneurs furent moult contens des dames et demoiselles de ladite isle de Chipholignie, car elles les recueillèrent moult joïeusement et leur dirent que leur venue leur estoit plus aggréable que de nuls aultres qui aient acoustumé de venir vers elles, pour cause qu'ils estoient nobles hommes et de grant honneur ; car gaires de gens n'ont acoustumé de venir vers elles, se che ne sont marchans. On pourroit demander se ceste isle n'est habitée sinon de femmes. Je responds que ouïl ; mais les femmes en sont ainsi que souverainnes, pour ce qu'elles tissent à la main les draps de soie si bien et si subtillement que nul ouvrage de samblable chose, tant soit riche et bel, n'est pareil au leur. Et n'en scèvent les hommes dudit isle riens faire ; mais ils les portent vendre dehors, là où ils l'en cuident le mieulx faire leur profïît, et les femmes demeurent à l'ostel oudit isle. Et est icelle isle de telle condition que nul ne l'ose approchier pour mal faire, car, qui adventureroit, il périroit sans point de remède, ainsi que tout ce a bien esté veu et esprouvé. Et pour ce demeurent les dames illec en paix et n'ont doubte de nullui. Elles sont doulces, humbles, courtoises et sans malice, et quant elles veullent, à bon escient, elles parlent bien aux fées et sont souvent en leurs compagnies.
Quant le conte de Nevers et ceulx de sa compagnie se furent reposés et rafreschis en ladite isle de Chipholignie environ V jours, ils prinrent congié des dames et damoiselles moult honorablement, et donna le conte de Nevers à chascune d'elles , selon leur faculté et estât quelque gracieuse baguette, affin qu'elles eussent souvenance d'eulx, lesquelles baguettes elles prinrent en moult grant gré et le remercièrent moult doulcement. Et ainsi partirent lesdits seigneurs desdites dames et damoiselles, et rentrèrent en leurs gallées, et tant exploitèrent, chinglant par la mer, qu'ils arrivèrent en l'isle d'Arragose et puis à Clarence, qui est à cent mille près de Venise. Et illec , en ladite ville de Clarence, qui est aux Vénissiens, se rafres-
chirent, et les y trouva ung noble escuier de grande recommandation, natif de la ville de Mons en Haynau, nommé Bridoul de la Porte ; et venoit de pellerinage du Sainct-Sépulchre de Jhérusalem, du Quaire et de Saincte-Katherine du mont de Sinay. Et quant il arriva en ladite ville de Clarence, lesdits seigneurs y estoient arrivés ung jour devant. Si le recueillirent lesdits seigneurs et lui. firent grant chière, tant pour che qu'ils le veirent pellerin de discrétion et d'honneur, comme aussi pour che qu'il estoit natif du païs de Haynau où la contesse de Nevers, espeuse dudit conte, estoit née, comme dist est dessus; et pour ces raisons icellui Bridoul leur fust le très-bien venu en leur compaignie, et se devisèrent assés privéement et lui demandèrent de Testât et conduite des parties dont il venoit et mesmement du roy Jacques et du royaulme de Cipre et de son affaire. Et d'aultre part il leur demanda de leurs adventures qu'ils avoient eues en ces estranges contrées et par espécial en la Turquie, combien que lui en deissent assés sans ce que gaires il en enquérist, car ils les racontoient volontiers.
Quant le leonte de Nevers et les barons de France se furent reposés es gallées, ils se mirent à chemin par mer et tant firent qu'ils arrivent à ung aultre port qu'on appelle Parense, là où arrivent les grosses navires et gallées qui ne peuvent venir plus avant par mer, pour arriver au port de Venise, car illec la mer se commence à déterminer. Quant ils furent arrivés à Parense, ils n'y séjournèrent gaires, ains entrèrent en petis vaisseaulx passagiers et furent conduis et menés par eaue, à force de rimes, tant qu'ils arrivèrent à Venise et illec furent receus à grant joie. Et quant ils furent arrivés à Venise et descendus à terre, ils rendirent grâces et loenges à Dieu de ce qu'ils estoient illec arrivés au délivre des mescréans ; car ils avoient esté en si grant péril que jamais n'eussent cuidié qu'ils en fussent si bien eschappés. Le conte de Nevers et chascun des aultres seigneurs furent logiés selon leur estât et endroit en la ville, et trouvèrent illec leurs gens et gouverneurs qui remirent en ordonnance leurs estas. Et mesmement le conte de Nevers
trouva illec une partie de ses gens que le duc et la ducesse de Bourgongne, ses père et mère, lui avoient envoies. Et samblablement messire Digne Responde estoit illec pièca venu et y avoit longuement séjourné, en eulx attendant, pour faire ladite finance, car sans lui on ny povoit riens faire. Quant lesdits seigneurs furent venus en la bonne ville et cité de Venise, en séjournant illec, firent lors par leurs clers escripre lettres à grande dilligence et les firent par leurs variés et messagiers porter en France et ailleurs devers leurs amis et eulx signifier par icelles leurs lettres leur venue à Venise, dont chascun fust moult resjoy. Le duc et la ducesse de Bourgongne firent tantost ordonnance sur le fait de Testât da conte de Nevers, leur fils, ainsi qu'il appartenoit, sicomme de vaisselle d'or et d'argent, de tapisseries pour tendre es chambres de parement, et d'habillemens pour son corps, et furent chargiés en sommiers et lui furent envoies et conduis par le sire de Hangiers et messire Jaques de Helly, et tant exploitèrent qu'ils vindrent à Venise. Ainsi tous les seigneurs et dames envoièrent devers leurs seigneurs, parens et amis, qui estoient retournés de la Turquie et arrivés à Venise, tout ce qui leur estoit nécessaire pour conduire leurs estas, à chascun selon sa faculté, combien qu'ils le faisoient à grans despens et frais, comme bien povés sçavoir ; car rien n'y estoit espargnié. Et d'aultre part ils séjournèrent en ladite cité de Venise à moult grans despens, car c'est ung lieu de plus grande despence du monde pour les estrangiers, dont ledit conte de Nevers supportoitla plus grande partie de la charge, comme raison estoit , car il estoit chief de tous les aultres de sa compagnie. Il faisoit volontiers grant chiêre et de grant ceur à tous ceulx qui le venoient visiter. Et d'aultre part, le duc son père et la ducesse sa mère le furnissoient songneusement d'or et d'argent, aifin qu'il peulst honnourablement entretenir son estât en ladite ville de Venise, et que, après sa finance faitte, il peust retourner avec sa compagnie plus aiséement et honnestement en France et en Flandres, devers sesdits père et mère, qui moult le désiroient à veoir, et se devisoient souvent