‹ ŒuvresChapitre 129 sur 134 · XVI. — FROISSART · texte numérisé non relu

XVI. — FROISSART

ensemble, disant que sans le moyen et aide du bon peuple de leurs pais, terres et seigneuries, tant de Bourgongne comme de Flandres, Arthois et aultres, qui moult l'amoient, ils ne porroient furnir la grande finance que leur convenoit finer, tant pour sa rédemption comme pour son entretènement de son estât en estrange pais, et aussi pour les despenses des traittemens. alées, venues et séjours qu'il y convenoit encore furnir. Et combien que la raenchon d'eulx, qui se debvoit paier à l'Amourath ne montoit que à Ile mille florins, les frais et despens despendans à ceste cause montoient bien aussi à ladite somme de IIe mille florins oultre et pardessus ladite raenchon, et avec ce il convenoit entretenir au duc, à la ducesse et à leurs enffans leurs estas honorablement et bien furnis, et ne le povoient rompre, ne amoindrir. Dont, pour trouver icelle grant finance si soudainnement, ils estoient en moult grant soussi. Si advisôrent que, attendu ce que dit est, ils feroient mettre une taille sus le peuple de leur dit païs, terres et seigneuries. A quoy tout le peuple se consenty, et par espécial ceulx de Flandres, lesquels en orent la grigneur charge à cause de la marchandise qu'ils ont régnant ou pais, et mesmement ceulx de la ville de Gand respondirent moult courtoisement, quant ils en furent requis , car ils accordèrent que pour leur part et portion ils paierbient volontiers, attendu que c'estoit pour le conte de Nevers qui estoit leur droit héritier, jusques à la somme de chinquante mille florins ; et samblablement ceulx de Bruges, de Malines , d'Anvers, d'Ipre, de Courtray et de toutes les aultres villes de Flandres et des appartenances et resors d'icellui, respondirent aussi moult courtoisement et disrent que on les trouveroit en effet tous apparliés à contribuer et à aidier de tout leur povoir à faire ladite finance. Desquelles responses le duc et la ducesse de Bourgongne furent très-contens d'eulx et en remercièrent moult ceulx des bonnes villes et communautés de leur dit païs de Flandres, et pareillement ceulx du païs d'Arthois, qui aussi s'estoient offers d'eulx en ce acquittier de tout leur povoir. D'aultre part, le roy qui en ce ne voloit estre espargnié, offroit

de soy en ce emploier et baillier du sien largement, combien que desjà lui avoit cousté grande somme de deniers, tant pour les avoir mis sus et envoïer en Honguerie et en Turquie pour faire la guerre, et aultrement en pluiseurs et diverses manières ; mais, quelque despense qu'il en eust eue, il ne le plaindoit point, puisqu'il povoit ravoir sesdits parens et amis par moïen d'argent.

Le temps pendant que le conte de Nevers et ses compaignons séjournèrent à Venise, la finance de leur raenchon se practiquoit, ainsi comme vous avés oy, pour deschargier et acquitier les marchans qui en avoient respondu devers l'Amourath , comme raison estoit. Et aussi l'intention du conte estoit telle que jamais ne partiroit d'illec, si seroient lesdits marchans deueme*nt contentés et deschargiés de leur dite plesgerie. D'aultre part, messire Digne Responde diligentoit moult songneusement que icelle finance fust délivrée affin de complaire au roy et au duc de Bourgongne, lequel ils avoient à ce commis, car il estoit homme sage et subtil et qui en telles matères se sçavoit mieulx aidier que nuls aultres. Nos seigneurs de France s'esbatoient et passoient le temps et la saison à Venise les ungs avec les aultres le plus joïeusement qu'ils povoient ; mais en ce temps se print une très grande et périleuse mortalité en la cité de Venise et ilec environ, qui encommencha dès l'entrée du mois d'aoust et dura continuellement jusques à le ISaint-Andrieu , dont il mourut moult grant peuple ; et entre les aultres il morut messire Henry de Bar, fils aisné du duc de Bar et héritier, de par sa femme, de toutes les terres que le seigneur de Coucy tenoit, réservé le douaire. Et par ainsi les deux dames de Coucy furent vesves et en ce mesme temps, dont ce fust grant dommage. Et fust le corps d'icellui messire Henri appaireillié et embasmé, et fust emporté en France, et cuide qu'il fust ensevely à Paris, car illec lui fust son obsôque fait moult richement. Et lors le conte de Nevers et ses compaignons se deslogèrent de Venise, pour doubte et pour éviter le péril de icelle pestillence, et s'en vindrent logier à Trévise et résidèrent illec plus de IIII mois.

Le roy de Honguerie sceut Testât et comment le conte de Nevers et les aultres seigneurs de France prisonniers s'estoient accordés avec l'Amourath, moïennant deux cens mille florins que le conte debvoit païer pour eulx tous pour leur rédemption ; il envoya devers ledit conte de Nevers son cousin en ambassade ung évesque et aucuns aultres ses chevaliers, et lui escripvi lettres très-amiables, et samblablement aux seigneurs de Venise; lesquels ambassadeurs avoient charge dudit roy de Honguerie de remonstrer et dire audit conte de Nevers les paroles qui s'ensuivent : « Monseigneur, nous sommes icy envoies par « devers vous, de par nostre très-redoubté et souverain seigneur « le roy de Honguerie, vostre cousin, lequel a bien sceu que « vous estes mis à raenchon et délivré hors des mains du roy « Basaach, son adversaire, dont il est tant resjoy que plus « n'en puet. Et scet et est bien certain que ce n'est point sans « moïen et extrême finance, despens et dommage que à celle « cause vous avés eus et soustenus et vous convient avoir et « soustenir de plus en plus et de jour en jour , tant pour la « rédemption de vous et des vostres, comme aultrement en « pluiseurs et diverses manières, dont nostredit seigneur le roy « vous fait remonstrer de par nous que, se aidier il vous povoit, « il s'y emploiroit de tout son loial povoir très-volontiers et m de bon ceur, car il scet et congnoit bien qu'il y est tenu, « tant par lignage comme aultrement. Mais, comme vous qui « estes noble prince d'entendement, povés sçavoir, il a eu et « soustenu tant de si grandes pertes et dommage à cause de « celle guerre, et mesmement à la journée de la bataille de « Nicopoly, qu'il n'est nul qui le sçauroit estimer, et, que plus « et pis est, toutes ses rentes et revenues que prent et lève et « qui lui appartiennent en son royaulme de Honguerie et ail- « leurs en ses aultres terres et seigneuries, sont ypotequies pour « les deus premières années advenir. Mais, très-chier seigneur, « il vous signifie que quant il aura puissance et qu'il aura « recouvré et deschargié sesdites rentes et revenues, que lors « il vous assistera en telle manière que aperceverés qu'il se sera

« bien acquit ié envers vous et que lui en sçaurés bon gré. Et « affin que vous vous apperchevés de la bonne affection et amour « que le roy nostre seigneur a envers vous, il nous a ordonné « vendre et adenerer sa rente de huit mille ducas qu'il a chas- « cun an sus ceste ville de Venise, dont nous baillerons bon et « suffisant acquit, affin que des deniers venans d'icelle vendi- « tion vous vous puissiés aidier comme de vos propres deniers. » De ces remonstrances et courtoises paroles que iceulx ambassadeurs avoient proposées, le conte de Nevers et son conseil furent assés contens, et sur ce respondy le seigneur de Rochefort pour eulx tous, mesmement pour le conte de Nevers, en disant : « Monseigneur remercye de tout son ceur le roy de Honguerie, « son bon cousin et vostre seigneur, de l'honneur et plaisir « qu'il lui présente à faire, et mesmement de ce qu'il lui offre « à vendre et engagier son héritaige pour lui en aidier à son « besoing, » et que ceste amour et courtoisie ne faisoit point à refuser, ne à oublier, et que sur ce ils auroient ad vis et conseil ensemble et en renderoient response bien brief.

Ne tarda gaires après que le conte de Nevers fist remonstrer ausdits ambassadeurs que , combien qu'il n'apartenoit point à lui de vendre, ne souffrir estre vendu, ne engaigié héritaige d'aultrui à son proffit, néantmoins il leur requéroit, puisque le plaisir du roy y estoit de tant faire pour lui que ils voulsissent induire et remonstrer aux Vénissiens en telle manière qu'ils feussent contens de acheter ou prester une bonne somme de deniers sur ladite rente, pour emploïer et convertir es menues affaires dudit conte de Nevers, et aussi pour rembourser le grant- prieur d'Acquitaine de la somme de XXXm florins lesquels il lui avoit libéralment prestes en Fisle de Rodes. A ces paroles lesdits ambassadeurs respondirent que ils s'i emploieroient volontiers, et de fait en parlèrent aux Vénissiens, lesquels, quant ils les oïrent parler de ceste matière, respondirent froidement et meurement, disant qu'ils en auroient con seil ensemble, et demandèrent jour de respondre sur ce à XV jours , qui leur furent accordés , et au bout d'iceulx

XV jours, ils respondirent et disrent que, se le roy de Honguerie voloit vendre tout son royaulme, ils entenderoient à ce moult volontiers et le achèteroient et paieroient en deniers comptant tout promptement ; mais, à si petite chose que pour huit mille ducas qu'il avoit de revenue par an sus la ville de Venise, ils ne sçauroient estimer pris, ne valour tant que pour vendre , ne acheter , ains convenoit demourer la chose en cest estât. Et ainsi fust la response que les Vénissiens firent aux ambassadeurs du roy de Honguerie, dont aucuns ymaginèrent que les Hongres les moi'ennèrent et la firent ainsi faire couvertement, combien qu'ils l'eussent offert au conte de Nevers, ainsi que vous avés oy. Dont, la chose demoura en cest estât, et le roy de Honguerie en possession de sa rente. Et prinrent les dits ambassadeurs congié du dit conte de Nevers et de son conseil estant lors lés lui, assavoir messire Régnier Pot, le seigneur de Rochefort et messire Guillaume de la Trémoille, et se partirent de Venise et retournèrent en Honguerie. Et le conte de Nevers et son estât se tindrent à Trévise pour cause de la mortalité qui estoit si grande audit Venise.

Vous avés bien oy recorder cy- devant en l'istore comment messire Philippe d'Artois, conte d'Eu et connestable de France, morut sus son lit en la cité de Bursele en Turquie, de laquelle mort tous ses parens et amis firent moult grand deul, et par espécial le roy de France, car il l'amoit moult. Lors vaccoit, par la mort du dit conte d'Eu, la connestablie de France, qui est une moult belle et noble dignité ou royaulme, et ne peult longuement estre vaccant sans provision, par quoy les nobles seigneurs de France se misrent en conseil ensemble, pour adviser de faire ung connestable. Et, eulx bien conseilliés, la plus sainne partie d'entre eulx se consentirent et esleurent ce vaillant chevalier messire Loys de Sansoire, qui avoit esté longtemps mareschal de France et l'estoit encores au jour que fut esleu, et estoit lors es marches de Languedoc. Si fut mandé, et lui furent ces nouvelles signifiées de par le roy. Il vint à Paris et illec incontinent fut mis en possession de la dite connestablie. Lors

vacca per ces moïens Testât delà mareschauchie, mais le roy dist qu'il y avoit pourveu et que nul aultre ne le seroit que son chevalier Boucicault : à quoyles seigneurs s'accordèrent tous, car il le valoit moult bien. Et pour le temps de son élection, il estoit encores à Venise, mais il vint assés to*t après, caria finance de la rédemption das dits seigneurs prisonniers estoit faitte, dont ils furent délivrés, et par ainsi ils retournèrent tous en France, où ils furent receus à grant joie ; et messire Boucicault demoura mareschal de France. Le conte de Nevers se tira vers le duc et la ducesse de Bourgongne, ses père et mère, et fust d'eulx et aultres grandement festoies , comme raison estoit, car il venoit d'un loingtain et périleux voyage, et fust moult volontiers veu en Flandres, en Artois, en Bourgongne et en toutes les terres et seigneuries dont il estoit héritier.

Quant le conte de Nevers fut retourné du voïage de Turquie ou royaulme de France, il se tint le plus du temps devers le duc et la ducesse de Bourgongne, ses père et mère. Et aucunes fois il estoit devers le roy et le duc d'Orléans, son frère, qui moult volontiers l'oioit deviser des aventures qu'il avoit eues en Turquie et de la bataille de Nicopoly où il avoit esté prins, et aussi de Testât de TAmourath-Bahy ; car il en sçavoit bien et moult proprement deviser. Et jamais en ses paroles ne se plaindoit de TAmourath, ains disoit qu'il Tavoit trouvé assés courtois et débonnaire. Et n'oublia pas à dire au roy et aux aultres princes et seigneurs de France, ausquels il adrechoit ses paroles, comment le dit Amourath avoit dit à son partenrent de devers lui qu'il estoit né en ce monde pour accomplir les haulx faits d'armes et pour conquérir sus les aultres, tousjours avant, terres et seigneuries. Et combien qu'ils avoient esté en ses dangiers de prison, il ne les avoit pour ce point constrains qu'ils ne se peussent bien armer de rechief contre lui, toutes les fois que bon leur sembleroit, ains désiroit bien qu'il les peust encores rencontrer en bataille, la seconde, la tierce et la quarte fois, ainsi que Tadventure y escherroit. Et estoit l'intention dudit Amourath de en brief temps venir à Romme, et illec feroit à son cheval

mengier avainne sus le grant autel de l'esglise Sainct-Pierre. Et disoit encores ledit conte de Nevers que l'oppinion de l'Amourath et des plus grans de son rengne et de tout le commun peuple sarrasin est que nostre foy et loy est nulle et toute corrompue par les chiefs qui nostredite loy doivent gouverner, et ne s'en faisoient les Sarrasins que truffer et gaber, et que par ce la chrestienneté devoit estre toute destruite, car le temps de leur destruction estoit venu, dont la plus grande partie du peuple de sarasine terre maintenoient que ledit Amourath-Bahy, roy de Turquie, estoit né pour conquerre et mettre en sa subjection toute la chrestienté et toutes les aultres parties du monde. Et samblablement ils avoient assés oy dire ces mesmes paroles aux latiniers et turquemans qui transportoient les langaiges de l'un à l'aultre. Et d'aultre part ils sçavoient bien en Turquie, en Tartarie, en Perse, en Alexandrie, au Quaire et en toutes les aultres parties des Sarrasins que les chrestiens erroient et qu'ils n'estoiertt point tous unis en leur loy, ains y différoient, car les aucuns croient en l'un, et les aultres en l'aultre. Dont les dits Sarrasins qui de ce estoient bien avertis, avoient pluiseurs ymaginations comment ce se povoit faire et comment les administrateurs de la chrétienneté le povoient souffrir. Ces paroles que le conte de Nevers racontoit au roy et aulx aultres haulx barons de France, leur donnèrent moult à penser, et en disoient les aucuns que les Sarrasins avoient bonne cause d'eulx truffer et gaber des chrestiens, disans que on laissoit trop convenir les prélas et ceulx qui se nommoient pasteurs de FEsglise, et que, se on les eust bien chastiés, on les eust bien mis à raison ou ils s'i fussent mis d'eux-mesmes, et mesmes les clers de ceste Université de Paris qui se traveillent de aprendre les escriptures sainctes et les drois et loix, ne pèvent parvenir à nuls bénéfices pour cause de la division et scisme qui à présent est en Saincte- Esglise, dont moult grant murmure estoit par toute chrestienté entre les clers et les lais, desquelles murmures les deux papes qui pour lors estoient, estoient bien joyeulx et encore plus pour les nouvelles que le conte de Nevers avoit rapportées de Turquie, qui

disoit que les Sarrasins et Turcs qui sont contraires à nostre loy, disoient en vérité :' « Ils ont bonne cause, » et que si l'empereur d'Alemaigne et le roy de France n'y pourveoient, les affaires iront encore pis, et n'y aura jà aultrement union en l'Esglise, car en eulx en append tout l'affaire. Toutes lesquelles choses furent secrètement raportées au roy par ceulx qui bien l'aimoient et qui sa sancté désiroient, car l'oppinion commune du royaulme si estoit qu'il n'auroit jamais parfaite sancté tant que l'Esglise seroit en aultre estât. Et lui fust remonstré comment ce roy Charles , son père, de bonne mémoire , en avoit chargié son conseil ou lit de la mort, car il faisoit doubte qu'il ne se fust trop fort abusé en la division de ces deux papes ou scisme de l'Esglise, dont il tenoit sa conscience très-fort chargie. Mais le roy s'en excusoit, disant : « Quant monseigneur « mon père trespassa de ce siècle, nous estions encore bien « jeune, et avons tousjours creu le conseil de ceulx qui nous « ont gouverné jusqu es à ores, et, se nous sommes abusé et que « nous ayons folié en ceste partie, la coulpe en est à eulx et « non pas à nous jusques à ores. Mais, puisque nous en sommes « informés si avant, nous y pourverrons temprement, tellement « que on s'en apperchevera. »

Le roy Charles conceut et entendy la matière mieulx qu'onques mais n'avoit fait paravant, et dist à soi-mesmes et aussi à ceulx de son privé conseil qu'il y pourverroit. Et de fait il en parla à son frère le duc d'Orléans, conte de Blois et de Vallois, et samblablement à leur oncle le duc de Bourgongne, lesquels s'acordèrent tantost à son intention ; car, combien que le duc de Bourgongne eust obéy à cellui qui se nommoit pape Clément, toutes fois il n'y ot oncques ferme créance ; mais les prélas du royaulme de France et mesmement Guy de Roye, archevesque de Rains, l'archevesque de Sens, l'archevesque de Rouen et l'évesque d'Otun l'avoient bouté et tenu en ceste erreur. Si fust advisé par le roy et son conseil que, pour remettre l'Eglise en bon estât, il se convenoit accorder avec tous les princes allemans, et, pour y pourveoir, le roy envoya notables hommes,

chevaliers et clers, par toutes les Allemaignes en ambassade, dont maistre Pierre Plaie fust l'un, et premiers devers l'Empereur et après devers les aultres, là où il appartenoit. Et finablement , tant procurèrent iceulx ambassadeurs que une journée fust assignée estre tenue à Rains, à laquelle l'Empereur et les Allemans, le roy et les Franchois promirent de assambler sur ceste matière. Et affin que nuls, tant prélas que aultres, mesmement cardinaulx,arehevesques et évesques, ne leur empeschassent leur intention qu'ils avoient ymaginé de faire sur le bien et réunion de la dite Esglise, ils firent courir une fainte renommée, assavoir que l'assemblée, qui se debvoit faire à Rains entre eulx, estoit pour traitier le mariage dentre le fils du marquis de Brandebourg, frère de l'Empereur, et la fille du duc d'Orléans, frère du roy, et soubs umbre de ce, ils traiteroient la matière dessus dite.

Messire Guy de Chastellon, conte de Blois, trespassa de ce siècle en son hostel à Avennes en Haynau et fut porté et ensevelis à Yalenchiennes, en l'esglise des Frères-Mineurs, en la chappelle d'Arthois, et depuis fut remis en une aultre chappelle nommé de Sainct-Franehois. Vérité est que ledit conte de Blois, en son vivant, faisoit faire une très-belle et très-notable chappelle ou pourprins du clos desdits Frères Mineurs, à intention de gésir illec ; mais il mourut si endebtés de toutes pars que ses rentes et revenues ne povoient furnir, ne satisfaire à ses debteurs, dont il convint la contesse son espeuse, nommée Marie de Namur, renonchier à tous ses biens meubles, et n'osa accepter le droit du testament, et aussi elle ne le trouva point en son consel, ains se tint à son douaire qui lui estoit assiné sus les terres de Chymay et de Beaumont ; et les ,héritaiges allèrent là où il appartenoit. Le duc d'Orléans ot la conté de Blois, car il en avoit paie, dès le vivant dudit conte Guy, IIe mille couronnes de France ; les païs de Hollande, Haynnau et Zélande succédèrent au duc Aubert en Bavière, et les terres de Avesnes, Landrechies et Louvion en Térasse eschéirent à Jehan de Blois que l'en dit de Bretagne, lequel estoit droit héritier de la conté

de Blois, se le dit conte Guy ne Teust vendue, dont il fist grant dommage à son héritier. Icellui conte Guy a voit grant désir et affection en son vivant que messire Jehan Froissart eust volu ditter ceste ystoire et luy conta moult de ses deniers, car on ne peut faire telles besongnes sans grant traveil et grant despense. Il fust, en son temps, seigneur honnorable et de grande recommandation, et ne lui estoit jà besoing de faire les povres traittiés qu'il fist, de vendre ses héritages, comme il fist ; mais il créoit légièrement ceulx qui nul bien, ne proffit ne lui vouloient, et entre les aultres le seigneur de Coucy, qui estoit son cousin et qui morut à Brusele en Turquie, fut assés coulpable de ces fais. Je feus son petit serviteur ; je prie à Dieu que mette son âme en sa glore de paradis. Amen.

Dans le manuscrit de lord Ashburnham, cette narration se termine par ces lignes qui se rapprochent beaucoup plus du texte de Froissart :

« Considérés le grant dommage que\ing seigneur puet faire à son hoir par croire malvais conseil. J'en ay fait pour tant narration que ce conte Guy de Blois mist grant entente en son tamps à ce que je sire Jehan Froissart voulsisse dicter et ordonner ceste hystoire, et moult lui cousta de ses deniers, car on ne puet faire si grant fait que ce ne soit à paine et à grans frais et coustaiges. Et Dieux ait 1 ame de luy : ce fu mon seigneur et mon maistre et un seigneur honorable et de grant recommandation, et point ne lui besoignoit à faire les povres pactis et merchiés que fist et à vendre son héritage ; mais il créoit et crut légièrement ceulx qui nul bien honneur , ne proufit ne lui vouloient. Le sire de Coucy son cousin, qui morut à Burselle en Turquie, fu moult coupable de ce fait, »

ÈPISTRE LAMENTABLE ET CONSOLATOIRE SUR LE FAIT DE LA DESCONFITURE LACRIMABLE DU NOBLE ET VAILLANT ROY DE HONGUER1E PAR LES TURCS DEVANT LA VILLE DE NICOPOLI EN L'EMPIRE DE BOULGUERIE, ADREÇANT A TRÈS-PUISSANT, VAIL- LANT ET TRÈS-SAGE PRINCE ROYAL, PHELIPPE DE FBANCE, DUC DE BOURGOINGNE, CONTE DE FLANDRES, D'ARTOIS ET DE BOUR- GOINGNE, LA DICTE EPISTRE AUSSI ADREÇANT EN SUBSTANCE ET NON PAS EN SA FORME A TRÈS-EXCELLANS PRINCES ET ROYS DE FRANCE, D'ANGLETERRE, DE BEHAIGNE ET DE HONGUERIE EN ESPÉCIAL, ET PAR CONSEQUENT A TOUS LES ROYS, PRINCES, BARONS, CHEVALIERS ET COMMUNES DE LA CRESTIANTÉ CATHO- LIQUE, DE PAR UN VIEIL SOLITAIRE DES CELESTINS DE PARIS, QUI POUR SES TRÈS-GRANS PÉCHIES N'EST PAS DIGNE d'eSTRE NOMMÉS.

Dès les premières lignes, l'auteur rappelle la parabole du Samaritain, qui, rencontrant un voyageur dépouillé par des brigands, répandit l'huile et le vin sur ses plaies saignantes. Ce voyageur devenu la victime des brigands, c'est le duc de Bourgogne, dont l'amour paternel a reçu des infidèles la plus cruelle blessure. Le Samaritain n'est autre que l'écrivain qui lui offre ses consolations et ses conseils.

« Mon très-amé seigneur, pensant parfondement à ma douleur commune par raison à tous ceulx du royaume, ou derrenier quartier de ma vie, un de ces jours, il m'estoit avis, en ma povre contemplation, parlant en esperit, que je, viellart et povre Samaritain, avoie trouvé Pomme navré qui estoit descendu de Jhérusalem et aloit en Jérico, duquel, selon ma faculté et fragilité , comme Dieu scet , j'avoye très-grande compassion , c'est-assavoir (parlant moralement et non pas sans tristesse) vostre très-haulte personne royale , mon très-amé seigneur,

laquele par la permission divine a esté despouillée de vostre naturele et souveraine joye, et piteusement plaiée de diverses plaies, et par espécial d'une plaie parfonde, de laquele le fons et la racine pour la guérison d'icelle plaie n'est pas légière à trouver Touteffois, mon singulier seigneur, pour ce que dès ma jeunesse jusques à ores j 'ay esté férus de maintes plaies de douleur qui m'ont trespercié le cuer et jusques à 1 ame, entre lesqueles je perdi deux roys, desquels j'estoye singulier et indigne serviteur, lesquels roys sans cause et par grant traïson furent mors et murdris de leurs prochains parens, barons et subgiès , c'est-assavoir le roy Andrieu , frère du vaillant roy Louis de Hongrie et mari de la roy ne Jehanne de Naples, et l'autre roy, Pierre de Lizignen, roy de Jhérusalem et deChipre, le plus vaillant roy des crestiens en son temps contre les ennemis de la foy, pour la mort lacrimable duquel ma plaie jamais ne sera sanée.

« Encores, mon très-chier seigneur, sans faire grant mention des autres plaies que j'ay receues en mer tant de fois que du nombre il ne me souvient, une fois souffrant orible naufrage, et l'autre fois en terre es batailles estre décopé et habandonné ou champ, comme mort, d'amis et d'ennemis : pour lesqueles plaies et douleurs, desqueles Dieu par sa grâce tant de fois m'a guéry et comme ressuscité, se j'avoye saine mémoire, il me devroit souvenir d'aucune petite médicine pour conforter . un mien seigneur ou amy ; et, que plus est au propos, j'ay esté nourris pour mes péchiés en la court de pluseurs papes et roys et conversé jour et nuit avec les meilleurs phisiciens raisonnablement de la crestianté, si me devroit souvenir par longue expérience d'aucunes petites médicines pour conforter mes seigneurs en leurs mérencolies et en leurs adversités, laquele chose je désire et en ay prié Dieu et prie de toute ma povreté, c'est-assavoir qu'il lui plaise à moy enseigner et inspirer aucune petite médicine, non pas pour pleine garison de vostre douloureuse plaie, mon très-amé seigneur, car je n'en suis pas digne, mais pour aucune alégence et respirement de vostre tribulation.

Si m'enhardiray, mon très-amé seigneur, en l'espérance du souverain phisicien qui de sa seule parole garit toutes maladies, de vous offrir un petit oingnement ou emplastre alectif et une légière médicine confortative. »

Aussitôt après, l'auteur indique les vertus morales indispensables pour la conduite de toutes les expéditions militaires. Tel est l'objet du chapitre suivant :

« Comment en toutes policies et gouvernement défait d'armes, dès le commencement des guerres en ce monde , IIII vertus morales sont nécessaires, la santé qui en vient quant elles sont lien gardées, et le contraire quant elles sont corrwmpues en Vost d'un grant seigneur.

« Mon très-singulier seigneur, pour recongnoistre plainement par la bonté de Dieu le fondement de vostre maladie et plaie douloureuse , non pas de vous tant seulement , mais du roy principalment et de tous les roys crestians, et pour empêtrer à Dieu la médicine désirée, il est assavoir, parlant moralment, que en tous les gouvernemens et pollicies de fait d'armes du commencement que les guerres commencèrent en ce monde jusques au jour d'uy , entre les païens , juifs , Sarrasins et crestians, sans touchier à présent de la foy qui est en l'ost des crestiens principale, quatre vertus morales ont esté et sont neccessaires , par aucune manière d'une figure des quatre humeurs qui soustiennent le corps de l'omme en santé, c'est assavoir : Règle, Discipline de chevalerie, Obédience et Justice, par lesqueles vertus le corps d'un prince et de son ost est soustenu et abiles à victoire ; et toutes les fois que les dites quatre vertus morales en l'ost sont corrumpues ou partie d'icelles, la maladie vient en place, tele et si forte que le prince, ne sa chevalerie n'ont puissance de eulx deffendre contre leurs ennemis. Quel merveille ? car tant comme les dites vertus en l'ost des crestians singulièrement ont plaine seigneurie, Jésu-Crist, roy des roys, est vray patron de l'ost et souverain chevetaine ; mais, quant il voit que, par négligence et mauvaistié du prince

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terrien et de sa chevalerie, ses loys et ses decrès sont eorrumpues en l'ost, tantost il se départ de l'ost et laisse le prince et sa chevalerie, selon le proverbe de Lombardie, c'est assavoir : A qui Dieu veult le mal, il lui liève le sens, et repreuve les conseils, selon le dit du prophète David, et finablement un tel ost est légier à desconfire.

« Du lieutenant de Lucifer en Vost ouquel les quatre vertus sont eorrumpues, c'est assavoir d'Orgueil et ses deux espouses Convoitise et Luxure. *

« Et n'est pas grant merveille, car quant le roy des orguilleux Lucifer apparçoit par les euvres mauvaises que ou dit ost les IIII. vertus morales souventeffois répétées sont corrumpues et que le patron et souverain chevetaine de Post s'en est partis, lors il y mande son lieutenant pour le gouvernement de l'ost : c'est assavoir un roy très-puissant en ce monde, qui est appelés Orgueil, et ne vient pas seul en l'ost, car il m aine avec lui deux roynes ses espouses, c'est-assavoir la royne Convoitise et la royne Luxure, qui sont deux roynes en ce monde moult amées, servies et honnourées.

« ,Des soudoïers et mesnie du roy Orgueil.

« Encores ledit lieutenant de Lucifer, Orgueil, pour mieulx estre obéy en l'ost, amaine avec lui sa privée mesnie qui fait fort à redoubter , c'est-assavoir sa fille aisnée Vaine-Gloire, qui ne saurait aler en l'ost d'un roy sans pompes, Elation et Ypocrisie. L'autre famille d'Orgueil le roy si est Ambition et Ingratitude, Mescongnoissance et Inobédience, Cruauté, Haine et Malivolence, Destruction, Ire, Envie, Indignation, Arrogance et Oultrecuidance, Idolâtrie, Suspicion, Division et Venterie. Cy a une périlleuse mesnie sans les autres qui sont sans nombre, desquelles nul ne se peut garder sans la douce aye du benoit fils de la doulce Vierge Marie.

« De la royne Convoitise et de sa mesnie.

« Encores la royne Convoitise n'est pas venue en l'ost pour estre oyseuse, et est accompaigniée de ses chamberières, toutes orribles et subtiles pour multiplier son trésor. Elle mène avec lui Avarice, Ville-Doubtance, Rapine, Nigromancie, Faulse- Alquemie , Larrecin , Dissimulation , Tricherie et Flaterie , Usure, Symonie, et finablement, de la largesse de la divine bonté Mortèle Despération. Or peut-on bien veoir comment l'ost sera bien gouverné.

« De la royne Luxure, de sa grant puissance et de sa mesnie

périlleuse.

« Après vient la royne Luxure en l'ost, bien parée et fardée. Sans prendre congié et malgré les huissiers d'armes, à huis clos, elle entre dans la chambre du roy, et tout en un moment elle entre es tentes et es paveillons des princes et des barons de l'ost, des chevaliers et escuyers jusques aux gens de pié et aux pages, et partout elle est bien venue et doulcement reçue, voire puisque les quatre vertus corrumpues se sont parties de l'ost. Et est assavoir fort à redoubter la venue de ceste royne emplumée, qui ne vient pas seule en l'ost, car elle amaîne ses chamberières, qui sont subtilles et fières , c'est assavoir : Peresse oyseuse, Négligence l'endormie, Sorcerie et Divination, Ars défendus et Conjuration de temps preste à bien faire, Perdition du corps et de l'âme, Destruction, Joliveté, et tost passée Joyeuse-Vie, qui n'y est pas oubliée, Souvent Mentir et Flaterie, Faulx-Semblant, Riotes, Haynes, Divisions et Controverses jusques au sang respandre et souvent jusques à la mort, Destruction de biens en abrégant la vie, Oultrage, son grant- maistre d'ostel, et partout Gloutonnie, Création des bastars qui sont réputés légitimes, par lesquels les anciennes et nobles lignies sont corrumpues, Fornication, Adultère et les aultes vils et orribles péchiés, pour lesquels Dieu se repenti qu'il avoit fait

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homme et pour lesquels il manda le général déluge au monde.

« Que se dira plus de ceste périlleuse royne Luxure envenimée ? Elle porte continuelment un feu dont elle brûle toutes manières de gens, voire quant aux premiers mouvemens, c'estassavoir papes, roys et roynes, princes, barons et chevaliers, bourgois, marchans et escuiers, dames, damoiselles et bourgoises, religieux et religieuses, gens de mestier, laboureurs ; et tout homme et femme en aage convenable sont assailli de ceste périlleuse flambe qui est plus forte à estaindre que n'est le feu grégois. Ce ne fault pas prouver, car tous l'ont essayé, et est escript par les docteurs es decrès et es loys. »

Quel sera le remède? L'observation rigoureuse et assidue d'un enseignement véritablement chrétien, la pratique des quatre vertus morales qui s'appellent : Règle, Discipline, Obédience, Justice. Quiconque les méconnaît, s'expose à de terribles revers.

L'auteur cite ce qui s'est passé chez les Juifs et chez les payens ; puis, après avoir raconté la mort des Douze Pairs à Roncevaux, il emprunte un second exemple à l'histoire des compagnons de Godefroid de Bouillon qui, en arrivant devant Jérusalem, se trouvèrent réduits de cent mille hommes à cheval à cinq cents, et de cinq cent mille hommes de pied à vingt-deux mille, et qui de plus employèrent deux ans à ce voyage alors que trente ou quarante jours suffisent pour transporter par mer de Venise en Syrie ou en Egypte une armée chrétienne, fût-elle de cent mille combattants. Le troisième exemple appartient également aux annales de la Terre-Sainte.

« Le tiers notable exemple, de la desconfiture de Guy de

Lizignen, roy de Jhérusalem.

« Guy de Lizignen, très-noble et très- vaillant baron, le premier de sa ligniée de Lisignen, par s'espouse, laquele estoit fille du vaillant et preudhomme roy Bauduin qui fut méseau, fu roy de Jhérusalem. A cellui temps, Sailhadin, très-vaillant prince, roy de Damas, de Surie et d'Egypte, assembla Lm

XVi. — FROISSART. 29

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vaillans hommes chevaliers sarrasins pour combattre contre le roy de Jhérusalem, Guy de Lisignen, qui fist sa semonce de tous les chevaliers et combatans du royaume de Jhérusalem et de la terre de Promission qu'il tenoit lors toute. Le roy Guy ot en son ost XIIe chevaliers et XXIIm hommes de pié, bons combatans, et furent plus assés de chevaliers et de combatans qu'il n'avoient esté en la Terre-Sainte depuis que Jhérusalem avoit esté conquestée. Si se fioient fort le roy et les princes et barons de son ost en la puissance des gens qu'ils avoient, aucunement refroidie par orgueil de l'espérance de l'aide de Dieu. Dont il avint par aucune préparation de hayne et de division en l'ost des crestians, c'est-assavoir queRaymont, conte de Triple, le plus grant et plus puissant prince de la Terre-Sainte après le roy, par mauvais conseil, tendoit à estre roy ou préjudice du roy Guy de Lisignen, et avoit mauvaise cause ; et pour ceste division ou royaume avoit une hayne et une bende moult périlleuse, et pour ce que le dit conte Raymont n'estoit pas puissans de venir à son entention, il fist aliance et trièves à Sailhadin encontre son grant honneur, dont il acquist maie grâce. Le roy se mist sur les champs pour aler combatre à Sailhadin, et les amis du conte Raymont de Triple vindrent à lui et lui monstrèrent qu'il estoit deshonnourés, se le roy et la crestianté se combatoient sans lui et qu'il seroit réputés comme Sarrasin. Le conte, pour garder son honneur, brisa les trêves qu'il avoit à Sailhadin ; il assembla ses hommes et vint en l'ost du roy, qui de bouche gracieusement le reçut, mais les cuers des deux n'estoient pas bien conjoings en vraie charité. « Le roy détermina d'aler logier lui et son ost sur une rivière qui estoit assés près de Sailhadin, pour combatre l'endemain. Et Sailhadin, qui par les faulx crestians savoit tout Testât du roy et de l'ost des crestians, manda Xm archiers à cheval pour berser l'ost des crestians et semer de saiettes tousjours traiant et fuiant, et tant traveillèrent et bersèrent l'ost des crestians qu'ils ne porent parvenir à la dite rivière. Lors Sailehadin, tout reposés et frès, en deux batailles, sur le vespre,

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vaillamment vint à plain courre sus au roy et à son ost, et, par la permission divine et sans cop férir, le roy et tous les crestians furent desconfis ; et fu pris le roy et tous ses barons, le maistre du Temple, le maistre de l'Ospital, le maistre de Pruce, qui lors s'appelloit de l'Ospital Nostre-Dame -de- Jérusalem, et le patriarche ; et, pour une vilaine confusion de la foy, la sainte vraye croix, par aventure celle qui est en la chappelle du palais, fu perdue celle journée et vint en la main des Sarrasins.

« Salehadin vit que Dieu estoit pour lui et ala asségier la cité de Jhérusalem, et assés tost la prist, qui depuis en ençàne pot estre recouvrée, voire par la corruption partout des quatre vertus souventeffois répétées.

« La cause en sa forme de la desconjiture cy-dessus récitée ramenant au propos la desconjiture de Crécy et de Poitiers.

« Ceste piteuse desconfiture du roy de Jérusalem et de la crestianté d'Orient fu permise et soufferte de Dieu pour ce que les princes de l'ost avoient souffert la corruption des quatre vertus tant loées, et pour ce aussi que le patron et souverain chevetaine de Tost (c'est Jésu-Christ) s'estoit départis et que Orgueil, Envie, Hayne, Oultrecuidance, Division et Pou de fiance en leur patron, en Tost avoient plaine seigneurie. Et bien y paru quant il consenty que sa sainte croix feust prisonnière de ses ennemis, comme il avint à la desconfiture du roy Saiil l'orgueilleux cy-dessus relatée, à laquele desconfiture l'arche de Dieu parvint à la main des ennemis de la loy et y demoura longuement.

« Encores il nous devroit souvenir des exemples de nostre temps, c'est-assavoir en espécial de la desconfiture de Crécy, au temps du noble roy Philippe, et de Poitiers aussi, ou temps du vaillant roy Jehan, lesqueles Dieu consenty par la corruption des vertus tant loées, qui souvent furent foulées et abandonnées, comme scèvent ceux qui y furent présens. Et ce souffise, pour

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cause de briefté, des exemples pris es croniques et par eseripture, et des exemples de nostre temps et de veue.

<( Cy démonstre Y auteur que aucuns malades ne veulent révéler, ne recognoistre au phisicien leur maladie, et puis vient à lu fontaine amère dont la plaie de la crestianté est issue, c'estassavoir a la desconfiture du roy de Hongrie.

« Il sont aucuns malades qui pour vergoingne ou pour despération de sente ou pour très-grant douleur qu'ils sentent, au bon phisicien ne veulent révéler leur maladie, et néantmoins la maladie tousjours croist et le patiant empire. Et touteffois le phisicien n'y peut mettre remède s'il ne scet la maladie et dont elle procède. Comme il fu dît autrefois vers le commencement de ceste rude épistre, les dissimulations et par espécial les douleurs et maladies engendrent un grant mal et aucune fois la mort. Passons donques tous autres exemples ; il est temps de venir une fois à la fontaine amère de buvrage, de laquelle vostre maladie et plaie comme mortèle a esté engendré, mon trèsamé seigneur, c'est-assavoir à la desconfiture lacrimable du noble et vaillant roj de Honguerie, laquele Dieu nagaires a permis et souffert estre faite en l'empire de Boulguerie par l'espée d'un fort et orible tirant appelle Baseth, droit lieutenant en meurs et cruauté cTes roys Athilla et Tothilla, roys des Huns, des Vandales et des Goths, et par la crueuse chevalerie du dit Baseth née et nourrie en Turquie.

« De la desconfiture en gros du roy de Honguerie, de son host et des causes pour quoi il a esté desconfis.

a Par la relation de ceuls qui se trouvèrent à la journée lacrimable, le roy de Honguerie avoit en son host royal Clm. combatants, et Baseth n'en avoit guaires moins. Les combatans du roy de Honguerie par la ditte relation estoient de quatre ou

LAMENTABLE ET CONSOLATOIRE. 455

de cinq générations de crestiens catholiques et de quatre ou de cinq scismatiques, c'est-assavoir des catholiques : les Hongres, les François, les Alemans, les Anglois et aucuns Ytaliens. Les scismatiques estoient les Bosniens (c'est du royaume de Bosne) et ceulx de Servie, d'Albaquie, de Rasse et de Boulguerie, qui n'amèrent onques depuis IIe ou IIIe ans l'Eglise de Rome, ne les Latins crestiens catholiques. Et pourquoy ai -je proposé les dites générations ? Pour parvenir une fois au fondement de la desconfiture. Chacun scet qu'une pomme pourrie mise ou milieu de quarante fera les autres pourrir, comme il est escript, ou temps de Moïses, de Dathan et d'Abiron qui aveuc euls pourris devant Dieu firent pourrir et trébuchier en abisme IIIe personnes de leur mesnie, présent Moïses et tout le peuple d'Israël, et comme il appert ey-dessus par le faulx traittre Guénelon en Roncevaulx. Il peut estre qu'il eust esté expédient que les dis scismatiques à la desconfiture n'eussent pas esté présens ; car par adventure les catholiques eussent esté mieulx régulé que on dit qu'ils ne furent. Quel merveille ? car les dis scismatiques, grant temps en devant, avoient esté soubsmis à la seignourie du tirant Baxeth, et pour la haine qu'ils ont aux Latins, à mon oppinion peut estre qu'ils aiment mieulx estre subgès du Turch que du roy de Honguerie. Et ce soufïise des dis scismatiques, car on n'en pourroit bonne chanson chanter, comme je l'ay esprouvé es parties d'Orient par elère expérience. Or venons aux catholiques.

« ISexcusation de Vaucteur qui ne veult pas réciter les crans défauts d'aucunes générations particulières de Vost du roy de Honguerie, par lesquelles défaults la desconfiture a pris son fondement et la plaie est engendrée.

« Se cestui viel solitaire qui, grant temps a, ne fina d'escrire, de crier et de braire que restable feust close avant que le cheval eschappast, comme il apparra par la bonté de Dieu assés

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clèrement en ceste présente espitre, à présent vaulsist aucunement touchier du fondement et de la racine de la ditte desconfiture et du desroy périlleux des générations sustoucies catholiques ou d'aucunes d'icelles, il conviendroit pervenir à aucune particularité des générations et personnes d'icelles, laquelle chose n'appartient pas à ung povre homme ydiot et vieillart qui en la matière douloureuse ne escrit que par oydire et par relations de pluseurs qui ne tiennent pas tous une voie, et pour ce, le povre solitaire, qui des fais des personnes particulières, pour non dire vérité, a bien mestier de se taire, par la bonté de Dieu retournera à la généralité et à sa matière emprinse.

« Les causes généralles et particulières pour lesquelles en Vosb du roy de Honguerie les quatre vertus ont esté corrompues et pour lesquelles le roy a esté desconffis, dont est grant doulour.

« Par les relations doncques générales, publiques et privées, il se peut dire à grant doulour que la racine et l'occasion de la desconfiture du noble et lacrimable roy de Honguerie a esté publiquement prouvée par la corruption en son host des quatre vertus souvent proposées, c'est assavoir de Règle, de Discipline de chevalier, de Obédience et de Justice, ou lieu desquelles vertus Orgueil, Envie et Division, Inobédience, Légièreté, Oultrecuidance et Propre Vouloir et pluseurs autres vices de la mesnie d'Orgueil le roy et de ses deux espouses roines, c'estassavoir Convoitise et Luxure, y ont régné ou quart degré, combien que par le relation de pluseurs de la ditte corruption des vertus la personne du roy en son host soit assés excusée, par le règne doncques desquels vices chacun peut bien recongnoistre que le vray patron et souverain chevetaine de l'ost (c'est Jésu-Crist) par indignation s'estoit de l'ost partis. Et n'est pas grant merveille se le sens des dessus dis catholiques et scis-

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matiques au grant besoin g leur est failli, et se par la permission divine ils se laissoient cheoir ou gort de leurs crueulx ennemis les Turs quant à leur loy sarrasine. Et ce souffise du fondement et de la racine de la grant plaie et piteuse maladie du roy de Honguerie, et par conséquant de vostre plaie douloureuse, mon très-amé seigneur.

« £aucteur> en confortant le duc de Bourgoingne, li monstre qu'il n'est pas seul plaie et qu'il a grant compaignie qui sont plaies comme lui.

« Mon très-amé seigneur, il se dit en proverbe que les personnes qui sont plongiées jusques aux yeuls es parfondes tribulations, prennent aucun confort quant elles ont aucuns compaingnons. Quel merveille ? car l'un reconforte l'autre, et en reconfortant sa douleur prent aucun reffrigère et aucune alégence.

« Mon très-chier seigneur, ceste vostre amère plaie, par laquelle Dieu a consenty que par les larrons turs ou chemin vous avés esté despouillié à certain -temps, que Dieux veuille ottroier, de vostre joie naturelle, c'est-assavoir de mon très-amé seigneur auquel Dieu soit débonnaires, monseigneur vostre très-amé fils, messeigneurs vos nepveux, vos autres parens et amis et serviteurs, la ditte plaie n'est pas vostre toute seule ; car à présent vous avés assés de compaingnons qui devroient sentir jusques aux entrailles vostre amère douleur, et premièrement nostre mère Sainte -Eglise ; mais pour ce qu'elle est plaiée, navrée et en deux parties divisée, il est à doubter quelle ne sente pas à plain les plaies de ses ouailles, qui des leux sont navrées, et peut estre et doucement est à croire que, se l'espouse de l'Angnelet occis ne fust ainsi foulée et malmenée, vostre amère plaie, mon très-amé seigneur, n'eust pas esté engendrée. Dieux, par sa grâce, y veuille pourveoir !

fil'ISTKE

« Ci monstre Vaucteur que le plaie de la desconjtture est commune à tous les rois, pinces et communes de la crestienté.

« Encores, mon très-amé seigneur, il vous doit souvenir que vostre plaie et douleur est ou doit estre commune à tous les roys, princes, barons, chevaliers, nobles et communes de toute la crestienté catholique, voire par le commandement de Dieu au commancement de ceste épistre proposé, c'est-assavoir par la vertu de l'amour de Dieu et du proisme, et aussi pour la foy quant à Dieu qui notablement a esté blecie, et quant au proisme pour le dommaige et perdition de nos frères crestiens et désolation du noble roy de Honguerie, de son royaume et de sa royalle policie. Il se dit en proverbe commun : Qui voit la maison de son voisin ardoir, il doit veillier et non estre asseurés de la sienne. Il a pou de roys ou de princes en la crestienté catholique , qui de ses propres subgès eussent peu mener si loings de leur royaume un si grant host , comme a fait par grant vaillance le roy de Honguerie. Et quant, par l'inspiration divine en contemplation aus dessus dis roys et autres chiefs de la crestienté, de la desconfiture du noble roy seront présentés les grans maulx qui en sont advenus et les maulx sans nombre qui se forgent pour le temps à venir, raisonnablement, mon très-amé seigneur, ils se devroient sentir par fondement estre férus de la mortelle plaie qui tant vous a fait souspirier. Et, se par appoplicie, que jà n'aviengne, ils se trouveront insensibles, je ne fai nulle doubte que, en brief temps, ils se treuvent trop plus plaie que Vostre, Magnificence n'a esté jusques ores, et pourront bien boire et estre tost saoulé d'un tel calice que l'infortuné roy a esté abuvré. Et Dieu par sa grâce veuille qu'ils n'en soient pas férus de la ditte maladie et que leur sens, leur prouesse et vaillance, quant à l'euvre de mètre remède, ne soit pas endormye ; et ce soit dit pour démonstrer, mon trèsamé seigneur, que vostre plaie et douleur doit estre commune singulièrement aux roys , aux princes et à toute la crestienté

LAMENTABLE ET COKSOLATOIRE. 457

et que vous avés assés de eompaignie pour vengier la honte commune et réparer tout ce qui se pourra amender : laquelle chose tout bon crestien doit désirer.

« Cy démonstre que après le roy de Honguerie et le duc de Bourgoingne la plaie générale à la crestienté doit plus toucier au roy de France que à tous les autres roys crestiens et les causes pourquoy.

« Se la plaie et la douleur du roy de Honguerie et du duc de Bourgoingne par le commandement de Dieu doit estre commune, comme cv-dessus est démonstré, à tous les princes et rois de la crestienté, par une singulière raison et divine auctorité elle doit estre singulièrement commune et propre au roy de France, transformée, transportée et fichée en cuer et en l'âme de sa royale magesté et de sa très-excellente ligniée. Quel merveille? Quant à la foy de Jésu-Crist, par grâce singulière et unction divine, entre les roys catholiques, par l'Eglise de Dieu le roy de France est appelé roy très-erestien. Et quant à l'honneur du doulx Jésus, par la desconïîture tant de fois répétée, la foy est trop plus bleciée qu'elle ne fu cent ans passés. Le roy de France doncques ne seroit pas très -crestien, se il ne se sentoit en son cuer plus plaie que tous les rois de la crestienté, excepté de Honguerie la royale et catholique majesté. Et ce soit dit, quant à la foy, du souverain champion qui doit estre de l'Eglise et de la crestienté, et ce quant à l'obligation du premier commandement de Dieu en ceste épistre prins et proposé au commancement pour un ferme fondement quant à l'amour de Dieu. Quant à l'amour du proisme, qui est cellui roy en la crestienté qui tant a esté offendu par la génération de Turquie, ne qui tant ait perdu quant à présent de sa royale ligniée et de sa singulière mesnie, voire après le roy de Honguerie, comme le roy de France ? Hélas, hélas, il a perdu à présent trois de ses cousins germains et le prince de sa noble chevalerie qui est de

45S ÉpjsiRi:

sa droit<3 royale lignie, c'est-assavoir le connestable de France. Encores il a perdu son marreschal et son vaillant admirail et autres princes et barons de sa royale ligniée et une grant quantité de sa chevalerie et par espécial pluseurs de ses chambellans, vaillans chevaliers, et autres de sa privée mesnie. Qui est cellui roy ou grant prince qui ait tant perdu et du glaive de douleur ne se sent fort féru, voire jusques au cuer et aux entrailles ? Tels devroit estre réputés avec les insensibles cydessus récités. De telle compaignie Dieu veuille garder nostre vaillant roy par la prière de la Vierge Marie !

« Une exhortation de Vaucteur qu'il fait au roy de France pour vengier la honte de la foy et de la crestiente'.

« 0 noble et vaillant roy de France, fils du très-vaillant saint Louys, à qui ton loyal peuple [deubt] d'estre relevé de tous maulx et longuement en doulce espérance, rafreschi et renouvelle en Dieu la douleur en ton cuer de la piteuse tragédie de la vergoingne et de la perte cy-dessus répétée. Et te souviengne, mon doulx seigneur, que, par le commandement de Dieu, de tes rebelles en Flandres et de pluseurs tes subgès à très-grans mauls près et apparilliés , tu fis en ta jeunesse solennelle justice. Et en la magnanimité de ta magnificence royale, par la vertu de la croix, pense de vengier vaillamment la grant vergoingne de la foy, la vergoingne de toy, de tous les roys crestiens et de la crestiente et singulièrement du roy de Honguerie qui est si prochains de ta noble lignie.

« Ci rafreschist Vaucteur au roy de France la grant prouesce de ses prédécesseurs roys de France en lui exhortant qu'il soit lien régulé.

« Mon très-doulx seigneur, il te souviengne de la prouesce en Dieu de tes prédécesseurs, c'est-assavoir du très-preu saint

Charlemaingne, de très-vaillant Loys le Gros, de Philippe le Conquérant et du très-vaillant saint Loys, et par espécial de cellui roy qui ne veult souffrir que la moitié de sa barbe fust rèse combien que l'autre moitié Tavoit esté, jusques à tant qu'il ot remis le pape de Romme, qui estoit venus à Paris, ou siège de saint Pierre.

(( Une exortatioit cormnent le roy de France niant contre les ennemis de la foy doit estre mieulx régulé que la chevalerie du roy de Honguerie.

« Mon souverain terrien et naturel seigneur, il te souviengne pour un seur fondement de ta très-sainte et très-haute emprinse à laquelle tu es vraiment obligié, que avant que tu empreingnes ton saint voyage encontre les mescréans, ta royale personne, tes princes, tes barons et ton hostel royal et la vaillante chevalerie soient autrement et mieulx régulé et des IIII. vertus tant de fois loées et répétées trop mieulx aourné que ne fu la infortunée chevalerie qui estoit en l'host de ton beau cousin le roy de Honguerie. Il se dit en proverbe que sagement se chastie, qui par autrui se chastie. Les premiers défaillans font les secons adviser par les exemples ci-dessus largement proposés.

« Mon très-amé seigneur, ta magnificence royale peut estre plainnement advisée et en tous fais d'armes saintement régulée. Et pour ceste grâce impétrer de la bonté divine, mon doulx seigneur , en ceste présente épistre Dieu te présentera un mirouer régulé de noble chevalerie , ouquel tu te pourras mirer souvent et à grant joie. Et, se ta parfonde sapience et royale magnificence le vouldra diligemment entendre et mètre à euvre, tu auras de tous tes ennemis plaine victoire et à la fin la pardurable gloire : laquelle chose, mon naturel seigneur, Dieu te veuille octroier !

E1>ISTRE

« Comment de la plaie comme iicie à la crestienté le duc de Bourgoingne doit resveillier les roys pour trouver la médicine tant de fois répétée.

« Mon très-singulier seigneur, monseigneur le duc de Bourgoingne, pour aucune respiration de vostre plaie et amère tribulation, par ce que dit est, vous pouvés assés clèrement entendre que vostre très-amé seigneur et nepveu, c'est-assavoir le roy, s'il sara bien peser en la balance de vraie • honneur et amour et de raisonnable douleur, n'-est pas mains villeniés et bleciés que Vostre Magnificence. Puis doncques que tous les roys, princes et communes des crestiens catholiques sont férus de la lance de l'ire de Dieu, de laquelle vous avés esté perciés jusques ou cuer, raisonnablement de ceste maladie chascun emportera sa partie, qui vous devroit estre aucun alégement. Quel merveille ? car pour appaisier Tire de Dieu, par le moïen de l'amendement des vies des roys, des princes et communes, et pour trouver la guérison de la ditte plaie commune, les dessus dis roys et princes, sans attendre à demain, de toute leur puissance doivent quérir la médicine. Et si feront-il par la bonté de Dieu, se vous serés diligens et non pas de dolour endormis à resveillier leur magesté royale et leurs anciens vaillans chevaliers qui ont esté trop longuement endormis, non pas d'espandre le sanc de leurs frères crestiens, ne de quérir les grans estas superflueux maintefois et les délices mondaines et charnelles qui sont incontinent passées et après la mort chièrement comparées.

« Une conclusion par manière de récapitulation du fondement et occasion de la desconfiture du roy de Honguerie et de toutes les autres sustoucies.

« Et ce souffise assés prolixement du fondement périlleux et assis sur arène roulant, par lequel les desconfitures des roys et

LAMENTABLE ET CONSOLATOIRE. 461

princes cy-dessus récités se sont trouvées en place, et derrainement de la douloureuse journée du roy de Honguerie devant Nichopoli en l'empire de Boulguerie, par la racine de laquelle, mon très-amé seigneur, une plaie a esté engendrée, c'est-assavoir par la corruption des IIII vertus moralles tant de fois répétées, lesquelles partout et par espécial en l'ost des crestiens doivent avoir souveraine baillie et plaine seignourie. »

Ici l'auteur insiste sur l'importance des quatre vertus morales :

« La déclaration du grant bien de la vertu de Règle espe'ciaument

en fait d'armer

« En dix ou en douze galées armées de larrons qui s'appellent coursaires pour desrober tous ceulx qu'ils treuvent en mer s'il seront les plus fors, la vertu de la Règle entre eulx sans enfraindre est à la lettre bien gardée, comme cestui viellart en sa jeunesce une fois ou port de Mesines en Cécille l'esprouva qui atout un paufre désarmé venant de oultre mer, entre douze galées telles comme dit est dessus, se trouva. Et non obstant leur maie règle adreciée à mal faire qu'ils tenoient, par la grâce de Dieu il leur eschappa. Bien doit estre doncques gardée la règle en l'ost et en l'armée de la crestienté, quant les larrons la gardent en leur iniquité. Et, se aucuns vouloient dire que Règle de soi-mesmes n'est pas vertu, car elle peut servir à faire bien et à faire mal, et ce mesmes pourroit-on dire de la vertu d'Obédience, dont il est assavoir que Règle, qui est droitte commune ligne à bien faire et non pas tortue pour mal faire (car d'un bon instrument on pourroit bien mal faire), est la droite voie et guide souffisante de toutes les autres vertus. Quelle merveille ? A mon propos par droite Règle est entendu que le prince et sa chevalerie en son host soient bien régulé, premièrement quant à la foy et aus vertus divines et aus vertus morales : c'est quant au gouvernement moral, c'est assavoir en boire, en mengier, en dormir, en veillier, en la

despense de l'ost, en faire les provisions et en la garde d'icelles, es estas qui soient modéré, ou paiement des gens d'armes et ou conseil général et secret. Et pour conclusion en tous les fais de l'ost il n'y doit avoir riens qui à la linie ne soit régulé. Par défaulte de Règle Babilone est déserte, et Jérusalem perdue, et la foy périe et confondue. La droite Règle est le sel de l'Ewangile, par lequel est entendu Discrétion, sans lequel sel toute viande se trouve mal assavodrée par ce que dit est. Doncques la Règle est neccessaire non tant seulement en l'ost des crestiens, mais en toute pollicie, en toutes dignités, en tous labours et mestiers, en parler, en scilence et en toute science. Et ce souffise du bien en gros de la vertu de la Règle à mon propos neccessaire.

« La substance brefve des conditions de la Discipline de

chevalerie.

« Quanta la vertu de la Discipline de chevalerie, c'est-assavoir quant à fait d'armes et à toutes ses parties, estans en l'ost, par mer ou par terre, chevauchant, arrestant et les batailles ordonnant, en plain ou en montaingne, en assaillant, minant ou défendant une forteresse, quant à la diligence des propres espies et les bien et soutillement mettre en euvre, quant aus engins et la garde d'iceulx, quant à soutilles chevauchées et embûches proufitables, quant à la diligence des gués de nuit et de jour et à la solicitude de congnoistre les espies des ennemis et les traittres privés , quant à la bonne garde que la chevalerie es batailles ne doie arester aus pillages, et quant à rétribution au butin de guerredonner les vaillans combatans et de punir les couars, quant aux consaulx publiques et secrès en gardant soi que traittié ne se face à ses ennemis ou ailleurs, ouquel il se puisse trouver aucune traïson, tenant vérité en la bouche du prince de l'ost et de tous ses officiers à amis et aux ennemis, et rions promettre, comment qu'il soit, que on n'ait entention

LAMENTABLE ET CONSOLATOIRE. 465

de loyaument tenir tout ce qui sera accordé, quant aux dissimulations soubtilles et licites en l'ost de faire guerre à ses ennemis par autre voie toute estrange et non pensée que le conseil de l'ost jà publié n'aura déterminé.

« L'auteur renvoie le lisant aux autres livres qui parlent plus plainemeni de la vertu de Discipline de chevalerie.

« Ce sont en gros les briefs cas de la Discipline de chevalerie, et non pas de cent cas la disiesme partie : laquelle Discipline de chevalerie est si neccessaire en Post d'un prince que , se elle n'est bien à la lettre gardée, par la corruption d'un des cas cidessus proposés , la chevalerie de l'ost pourra estre débaretée et le prince sera en grant péril d'estre vilainnement desconfis. Et qui vouldra plus plainement savoir la vertu et les parties de la Discipline de chevalerie, si lise ou face lire devant lui , quant aux princes et aux grans officiers de l'ost , le gracieux livre du gouvernement des princes , celluy que composa Egidius de Romme et le nouvel compillé ouquel a noble doctrine quant aux princes. Encore pour plus avoir congnoissance de la Discipline de chevalerie et de ses cas survenans , des soubtilletés et remèdes , et de sa vertu et puissance en un ost et en tous fais d'armes , si face lire le dit prince le livre profitable de Vegétius, de la chose chevalereuse, ainsi entitulé , et là trouvera la vraie science par laquelle la vertu de la Discipline de chevalerie raisonnablement ne pourra estre corrompue, et par conséquent le prince aura victoire.

« Des conditions et vertus de la vertu d'Obédience.

« Or soit dit plus briefment de la vertu d'Obédience , qui est neccessaire en toute pollicie et par espécial en l'ost des crestiens. Le douls Jésu-Crist en son host combatant contre

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le roy de Babilone , prince des orgueilleux, Lucifer, et toute sa chevalerie, fu obédient à Dieu le Père jusques à la mort de la croix. Par inobédience Adam et Eve furent chaciés de paradis. Saiïl, l'orguilleux , le premier roy d'Israël, par inobédience , par les Philistiens en la bataille fu mors , dampnés et desconfis. Et pour plus briefve conclusion quant à fait d'armes entre les crestiens et ailleurs , par inobédience batailles sans nombre ont esté desconfites. La vertu doncques d'umble et de vraie Obédience est en l'ost d'un prince souverainement nécessaire. Quelle merveille ? car vraie Obédience contient en lui la haute vertu d'umilité qui est le fondement de toutes les autres vertus. Encore par vraie et franche Obédience entre les crestiens est entendu la foy et ses vertus divines et les autres morales et cardinales , c'est-assavoir : Foy , Espérance et Charité , Prudence , Tempérance , Force et Justice , Patience , Constance et Longuanimité , la Doubtance de Dieu et l'Amour de lui et du proisme, Compassion , Pitié et Sainte Povreté. Il n'est si grant bien en ce monde , ne ou ciel , qui puisse défaillir au vray obéissant qui n'atant pas le second commandement , selon le dit de saint Bernart , et est prest de liement obéir. Ceste noble et humble vertu d'Obédience est la loyale chambrière , à mon propos (combien qu'elle soit grande dame , parlant moralment) , de Règle , de Discipline de chevalerie et de Justice, lesquelles ne pourroient avoir leur effet, se Obédience partout monstrant sa vaillance ne faisoit son mestier. Et ce squffise assés briefment de la vertu d'obédience qui est neccessaire en l'ost des crestiens.

« La déclaration briefve des grans biens et vertus de la vertu

de Justice.

« Quant à la quarte vertu proposée et en l'ost d'un grant prince très-nécessaire esprouvée, c'est-assavoir à la vertu de justice , que s'en dira ? Tant s'en pouroit dire qu'il ne se pour-

roit escrire. Par l'exposition de ceste haulte vertu Justice, escrite par les docteurs de l'Eglise, pourrons congnoistre clèrement que elle nous est souverainement neccessaire, et sans laquelle le prince, ne son host n'auront jà de leurs ennemis la victoire. Justice, selon l'Escripture, emporte en lui continuelment et habituelment trois vertus neccessaires à toutes générations, Juifs, païens, Sarrasins et crestiens, mais l'exécution, par le moïen de Justice, des trois vertus sustoucies, si est premièrement rendre à Dieu ce qui est sien, après au proisme et à lui-mesmes : à Dieu, honneur, souveraine gloire et amour et plaine révérence divine ; au proisme vraie amour, digne faveur, aide et subvention de fait en sa neccessité, doulce commisération , naturelle et vraie compassion mutuelle et vraie compassion en son adversité ; à lui-mesmes, c'est-assavoir à son corps, ses neccessités et non pas superfluité, et à son âme innocence de péchié, et à Dieu amour et révérence et toute honnesteté. Ce sont les distributions que l'homme, par le moïen de la vertu de Justice, rent à Dieu, au proisme et à soi-mesmes, Justice en l'ost singulièrement est ordonnée pour corrigier les excès et faire justice à la ligne de ceulx qui corrompent les règles et de ceulx qui sont désobéissans aux loys et aux decrès de la Discipline de chevalerie. Justice par son office chastie les mauvais et aux vertueux guerredonne. Il n'est si sainte règle, ne si bien ordonnée, que, se elle n'est gardée par la main destre de Justice, qui puisse faire son office. Vraie Justice emporte en lui paix et miséricorde et vérité, qui est le fruit de vie. En l'ost des crestiens, ouquel par grâce les vertus tant loées ont leur plaine seignourie, le souverain chevetaine de l'ost, c'est-assavoir Jhésu-Crist, par son ange volant, sçut escrire es frons de chascun combatant, vrai subget de Justice, le signe de thau. Et tous ceulx qui sont ainsi signés, jà de leurs ennemis ne seront desconfis ou matés. Quelle merveille ? Ils sont en la garde, parlant moralment, de la fille de Dieu Justice, qui n'est pas endormie, car elle est eschargaite de l'ost, et tantost que les ennemis de loing apparçoivent la clarté de

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