‹ ŒuvresChapitre 130 sur 134 · XVI. — FROISSART · texte numérisé non relu

XVI. — FROISSART

s'espée, ils s'en retournent ou desconfis ou tremblans et esbays. Et benoit seront tous ceulx qui ceste vertu ameront et soustendront, non tant seulement en l'ost des crestiens, mais en la court de tous les seigneurs terriens. Et ce souffise assés prolixement et grossement de la vertu morale de Justice qui peut estre appellée mareschale des trois vertus tant de fois répétées, lesquelles avec lui en l'ost sont expédientes de pure neccessité, comme il a esté cy-dessus assés dit et monstre.

« Une récapitulation de la plaie commune, du fondement et de la racine de la ditte plaie, et un petit prologue pour trouver la médicine pour la g arison générale de la ditte plaie.

« Il devroit assés souffire à tous bons crestiens catholiques qui se sentent férus de la plaie douloureuse en ceste épitre tant de fois lamentant répétée, et par espécial à vous, mon très-amé seigneur, et à vostre beau frère le duc de Berry grandement blecié de la ditte plaie, et souverainement au roy de France, à toute sa lignie et à tous les roys et princes de la crestienté, c'est-assavoir de la déclaration de la dicte plaie commune à tous en général ou en espécial, du fondement aussi et de la racine amère dont elle a - esté engendrée et comme vraie apostume piteusement et à grant dolour effondrée et des examples aussi pluseurs cy-dessus récités, pour plainement congnoistre, avec les bons phisiciens, le fondement de la ditte plaie et griefve maladie, voire pour trouver et impétrer du souverain phisicien aucune médicine appropriée singulièrement à ceste maladie pour la garison d'icelle. C'est la petite médicine désirée au povre viel solitaire, laquelle du douls Jhésus doit estre impétrée, car il croit doulcement qu'elle sera la cure en Dieu et par Dieu de vostre amère doulour, noble duc de Bourgoingne, ou au moins pour aucune alégeance d'icelle, mon très-amé seigneur. Et peut estre que, se messeigneurs le roy et les autres roys et princes crestiens, auxquels avec vous et par vous la ditte médicine sera

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présentée, s'ils vouldront et en sauront discrètement user, de la ditte médicine, soyés certain que par la divine bonté et naturelle débonnaireté du souverain chevetaine de l'ost de la crestienté, leurs morteles plaies seront sanées ; la gloire de la foy horriblement blecie, et les royalles magestés du glaive des Turs ennemis de la foy férues et deshonnourées, seront rélevés et en Dieu essaucies et très-honnourées : laquelle chose Dieu nous veuille ottroier ! Et ce souffise de ce petit prologue pour aucune introduction de la dicte médicine, à laquelle il est temps de venir, car le pascient ne fait que languir. »

L'auteur expose qu'il est nécessaire de former, au sein des trois états composés des rois, des nobles et bourgeois, et des hommes du peuple qui combattent à pied, une nouvelle génération de combattants qui possédera ces quatre vertus morales.

« Une inquisition de la dicte génération.

« Or veons par bon sens naturel, par policie, par morale et par espérience esprouvée, se es trois estas de la crestienté cydessus nommés se pourra trouver la ditte génération qui par les dittes vertus et par grâce puisse estre à la lettre régulée.

« Ci monstre que ou premier degré selon la position de la devise des combatans, c'est- assavoir que les combatans de pié et gens de communes ne sont pas lien comprenables des IIII. vertus tant loées.

« Quant au premier degré des combatansde la crestienté, c'estassavoir des gens de pié, gens de commune, aucuns vouldroient dire que les gens de pié entre eulx , sans autre gouvernement, de commun cours ne sont pas bien disposés d'avoir chevetaines d'eulx-mesmes souffisamment, ne de soubsmettre leur ost à vraie obédience des IIII. vertus tant louées. Quelle merveille ? car par nature la plus grande part est rude, fèblement nourie en vertu et de gros engin ; et, que pis est, comme par

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nature ou par malle nouriture, les aucuns sentent aucunement de rébellion à leurs seigneurs naturels, pour ce qu'ils se sentent en servage, comme il a esté maintefois esprouvé. Il n'est pas pour ce à dire que tous soient tels, car il en y a mains proudhommes qui sont sages et soubtils et de vertus aournés. Et s'aucun veult dire qu'il y a des gens de pié et de communes qui sont bien régulées, comme il appert par leur ferme gouvernement, à ce peut l'en respondre que à telles communes les gouverneurs sont aucune fois gentils hommes ou hommes d'estat bien nouris et vertueux j et si trouvères de commun cours que en telles communes, ce samble, bien gouvernées, les II1I. vertus moralles tant de fois répétées ou une partie d'icelles n'y sont pas bien ostelées, et, par ce que dit est, la génération que nous alôns quérant pour faire nostre médicine, du premier degré des combatans, c'est des gens de pié, ne seroit pas souffisant.

« Ci monstre Vaucteurque ou degré des roys ou des grans princes se détroit trouver la ditte génération comprenable des dittes vertus et les raisons pour quoy.

« Or veés au tiers et souverain degré et noble estât des roys et des grans princes de la crestienté, parlant tousjours sobrement, humblement et à grant révérence de messeigneurs les princes du peuple crestien. Il sembleroit de prime face que entre les roys et grans princes de la crestienté se devroit mieulx trouver la digne vertu du peuple d'Israël pour composer la médicine par laquelle vostre maladie, mon très-amé seigneur, et la plaie commune de toute la crestienté devroient estre curées et sanées, que entre tous les estas de la crestienté. Quelle merveille ? car les grans princes sont sages, vaillans et poissans, et en leurs consaulx ils ont grans clers. De leurs subgès et gens d'armes ils sont bien obéy, qui à mon propos sont en fait d'armes tous nourris, et quant à Dieu ils ont en l'église prestres, religieux et saintes personnes qui jour et

nuit prient pour eulx. Encore plus la maie plaie tant de fois répétée leur touche plus selon lamour de Dieu et du proisme , qu'il ne fait à tous ceulx de leur royaume. Et doivent avoir paour que, se en leur temps par la bonté de Dieu la ditte médicine ne sera confite, créée et de nouviau suscitée, en brief temps, que jà n'aviengne, la ditte plaie pourra bien estre doublée , par laquelle leur très- noble lignie pourra bien estre ou temps avenir crueusement blecie. Par ce que dit est doncques dessus, il sembleroit que entre les grans princes royaulx et impériaulx se devroit trouver chevetaines sages, poissans et régulés pour le gouvernement du nouvel peuple d'Israël esleu de Dieu en lieu de médicine singulière pour la garison de la plaie commune à toute la crestienté.

« Ci démonstre F aucteur par pluseurs examples qu'il est forte chose de réguler à la lettre les grans princes en leur host selon les II II. vertus tant de fois répétées.

« Au contraire aucunement de cestui précédent chappitre , parlant à monseigneur à très-humble révérence et correction, aucuns pourroient dire que, combien qu'il soit possible que un roy ou deux ou trois estans enssamble en un host encontre les ennemis de la foy puissent bien estre régulés, touteffois par les expériences passées il se peut dire que c'est très-forte chose à faire et pou veue, c'est-assavoir que en l'ost des grans roys et princes de la crestienté les IIII. vertus souventefois répétées aient eu leur plaine seignourie, et par conséquent les grans princes en leur ost n'ont pas esté bien régulé, laquelle chose se pourroit assés démonstrer par examples sans nombre. Il est dit en proverbe que en fait d'armes on ne doit point mentir au conseil des grans princes. Les preudommes ne doubtent point à dire vérité, mais les flateurs enveniment leurs seigneurs du venin de dissimulation et de flaterie, comme il fu dit en ceste eppistre cy-dessus des princes flateurs du roy Xersès qui fu desconfit par les Grégois.

« Les causes pour quoi en espécial les gratis princes ne sont pas

bien régulé en leur host.

« Cinq ou six besans de faulx aloy et mains pesans de la monnoie du lieutenant de Lucifer Orgueil le roy et de ses deux espouses, Convoitise et Luxure, communnaulment ont leur cours en l'ost des grans princes, voire quant la monnoie du souverain chevetaine est ou corrompue ou reffusée, c'estassavoir les IIII. vertus tant louées, par laquelle fause monnoie les grans princes ne pèvent pas estre bien régulés. Les faulx besans sont, c'est-assavoir : orgueil, vaine gloire et envie, les grans estas , la despense oultrageuse et aucunefois importable, les mengiers oultrageus et la vie délitative des grans seigneurs en laquelle ils ont esté nourris, par laquelle ils ne pèvent pas tant veillier, ne traveillier de leurs personnes comme mestier fust au bien publique de leur host. Encores plus, de commun cours, ils ne pèvent ou vuellent longuement demourer en la terre de leurs ennemis, par l'absence aucunefois d'une noble dame qui a nom Constance, ou pour defaulte de finance ou pour amour mains honnourable et charnelle de leurs femmes et enffans et de leurs propres royaumes : ce scèvent ceulx qui l'ont veu par expérience ou trouvé en escript autentique, sicomme il apperra par les examples cy-dessoubs récités, tousjours parlant à la doubtance de Dieu et révérence des grans princes et roys.

« Le premier example du roy Phelippe le Conquérant et du roy Richard d'Angleterre qui furent mal régulé en leur host devant la cité d'Acre en Surie.

« Qu'il soit forte chose de réguler à la lettre grans princes et les soubsmettre pour l'amour de Dieu aux loys et décrès des IIII. vertus tant louées en leur host encontre les ennemis de la

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foy, il se peut démonstrer par examples notables. Or soit dit pour venir au propos, c'est-assavoir : qui fu plus vaillant et preudomme à son temps que Phelippe le Conquérant, roy de France ? Encore qui fu plus vaillant en Angleterre à son temps que le vaillant roy Richart ? Ces deux vaillans roys de France et d'Angleterre en bonne paix et par accort se trouvèrent ensamble en la Terre-Sainte au service de Dieu et au siège de la cité. d'Acre, bien garnis de vaillans chevaliers d'un royaume et de l'autre. Et pour abrégier l'example, les IIII. vertus, en Post de l'un roy et de l'autre, assés tost furent corrompues, voire par orgueil, par envie et par indignation qui se nourry entre les deux roys et entre la chevalerie de l'un et de l'autre ; car quant le roy Phelippe vouloit assaillir la cité, le roy et la chevalerie d'Angleterre ne se vouloient armer et laissoient estre battu le roy Phelippe et sa chevalerie par ceulx de la cité , comme la cronique plus clèrement le récite, à laquelle je me transporte. Et tant crut la haine entre les roys que bonnement ils ne pourrent plus demourer ensamble et que le roy Phelippe, pour une maladie qu'il ot aussi, s'en retourna en France, et le roy Richart après s'en retourna et fu prins en Allemagne prisonniers et rançonnés. Et, selon le texte des croniques, l'ost des deux roys fu si mal régulé que à leur partir ils laissèrent la crestienté d'Orient en pieur estât qu'ils ne l'avoient trouvée. Et ce souffise de cestui piteux example démonstrant clèrement qu'il est trop fort de réguler à la lettre les grans princes et roys en leur host contre les ennemis de la foy.

« Le second example de benoît et vaillant saint Loys qui ne pot oncques réguler ses princes.de son host à Damyète.

« Or en récitons ung autre example qui ne fait pas moins au propos. Qui fu en France plus vaillant , plus sage et plus saint roy que monseigneur saint Loys , de qui il est escript en la légende qu'il ne pécha oncques mortelement par sa très-grant

vaillance et dévotion singulière quant à Dieu, à son proisme et à soi-mesme par la vertu de justice ? Lui saintement régulé passa oultre mer, print Damiète en Egipte, une solennelle cité, et estant en son host roïal désirant d'acomplir le service de Dieu, il ne pot oncques réguler ses princes , ne ses prouchains, c'est-assavoir qu'ils voulsissent estre subgès des IIII. vertus tant louées : probation , car quant le benoist saint roy par le conseil plein d'orgueil , d'ignorance et d'oultrecuidance de ses propres princes et barons il ot déterminé d'aler par terre au Caire en Babilonie pour combatre au soudant , les vaillans chevaliers anciens et preudommes de Surrie qui estoient extrais des vaillans chevaliers qui avoient conquis la Terre-Sainte en la compaignie du vaillant duc GodefFroy de Buillon et de ses successeurs , qui savoient le langaige des Sarrasins, les conditions du soudant et de la croissance d'un flun du Nil , vindrent au roy saint Loys et lui dirent plainement que s'il faisoit le chemin que ses chevaliers de France lui avoient conseillié , il seroit perdus des eaues et tout son host sans cop férir.

« Comment par le conseil des princes mal régulés le vaillant saint Loys fu desconfls et prins et tout son host aussi , et que le nouviau peuple d'Israël a bien mestier à"estre lien régulé.

« Lors les princes de saint Loys et les plus prouchains de son linage par grant orgueil dirent au roy : « Creés-vous as vieulx * « chevaliers qui parlent le sarrasin ? Ils sont moitié sarrasin , « ne les créés pas. » « Et tant dirent au saint roy , comme les flateurs du roy Xersès, que le benoist roy ne volt croire aux proudommes et aux vaillans du pais. Il chevaucha en poursuivant son emprinse et par les eaues fu prins du Soudan , et toute sa chevalerie, comme les proudommes l'avoient dit devant. A mon propos, se doncques si vaillant et si saint roy et si parfait amy de Dieu ne pot réguler les princes de son host , comment aujourd'ui pourroit estre régulé et soubmis à l'obédience

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des IIII. vertus tant louées les grans princes et roys qui sont de présent en la crestienté catholique, desquels les uns sont jeusnes et les autres petitement expers en haulte polliciede fait d'armes, combien que chascun ait bonne volenté , comme doulcement je le croy ? Par ce que dit est doncques et par pluseurs autres raisons et examples et par le gouvernement général de la plus grant partie des grans princes et de la crestienté catholique, il est assés notoire que tous les dessus dis grans princes ne sont pas bien habilles quant à présent à estre bien régulés. Et par conséquent la nouvelle génération, le nouviau peuple d'Israël, de Dieu esleu pour estre la médicine pour la guarison de la plaie par le commandement des roys, a bien mestier de lui-mesmes par la grâce de Dieu à la lettre estre régulée et prendre un aultre gouvernement à la correction et obéissance de ses seigneurs les grans princes de la crestienté. Et ce souffise d'avoir démonstré ceulx qui ne sont pas légièrement régulé.

« Venant au tiers degré des combatans de la crestienté > Vaucteur démonstre que les Thurs et les ennemis de la foy ne seront j 'à rebutés se n'est par gens d'armes bien régulés.

« Il seroit temps par la bonté de Dieu de venir au tiers degré des combatans de la crestienté, c'est-assavoir chevaliers, escuiers, aucuns barons, nobles, bourgois, merchans et gens d'onneur du moien estât de la crestienté, pour veoir et esprouver se le nouviau peuple d'Israël et la génération souvent répétée y pourra estre trouvée, qui soit vraie médicine saine et vertueuse et bien régulée, par laquelle la plaie commune de la crestienté et singulièrement la vostre, mon très-amé seigneur, par la grâce de Dieu puisse estre plainement guérie et sanée. Dont il est assavoir pour règle généralle et non muable que les Thurs et ennemis de la foy jà ne seront vaincus et reboutés, ne la vergoingne des roys crestiens ne sera jà amendée par multitude de gens d'armes non régulés, mais par une génération qui pour

l'amour de Dieu volontairement sera à la lettre en Dieu régulée et preste à la mort à toute heure sans regarder derrière.

« Ci démonstre que les gens d'armes du moyen degré pourront estre souffisans iï estre bien régulé, et les causes pourquoy .

« Il se peut dire que les chevaliers, escuiers et gens d'armes de ce moïen degré des combatans de la crestienté sont assés habiles, comme faire se peut, pour estre bien régulé, car il n'ont pas les grans seignouries dont par grandeur d'avarice ou orgueil ils soient occuppés, et si ne sentent riens des conditions sustoucies et villes des combatans de pié. Telles gens d'armes aujourd'ui n'attendent autre chose qu'ils soient mis en euvre au service de Dieu, et sont tous prests d'estre régulés. Il se dit en proverbe que le moïen estât est le plus seur, et Jhésu-Crist fu moïen entre Dieu et l'omme et le reconsilia à Dieu et païa la monnoie dont il fu racheté, c'est-assavoir son précieux sang qu'il espandi en l'arbre de la vraie croix. Il est escript que les sains tindrent le moïen. Toute extrémité est périleuse : ou milieu est trouvée la vertu. Le noble roj Edouart d'Angleterre et le vaillant roj Jehan, vostre très-amé seigneur et père , après, firent faire deux grans naves qui furent si grandes en extrémité qu'elles ne furent point prouffitables et si coustèrent ung grant trésor ; les petites naves en mer sont moult périlleuses, mais les moïennes sont les plus seures et mainent l'omme à bon port de salut.

« Comment la dicte génération et nouvel peuple ^Israël par pénitance et sacreflce à Dieu par grâce sacriffiera à Dieu et à son fils, et des grâces que Dieu lui fera.

« Ceste génération moïenne que je appelle, moralment parlant, nouviau peuple d'Israël, s'il plaira à Dieu faire grâce à

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la crestienté qui en a très-grant besoing, par vostre bon pourchas, mon très-amé seigneur, ensivant son maistre Jhésu- Crist, par la grâce de Dieu sera moïenne entre Tire de Dieu et les péchiés de la crestienté , et portera la bannière et les armes de l'Aingnelet occis, offrant son corps à mort au service de Dieu et faisant une gracieuse pénitance chevalereuse pour satisfaction méritoire de ses propres péchiés et des péchiés de ses frères crestiens, offrant à Dieu un plaisant sacrefice de crestiens sans nombre mortifiés au monde selon la doctrine de saint Pol et vivifiés à Dieu comme vaillans chevaliers du benoist fils de Dieu. Et lors, par grâce' espéci aie, le doulx Aignel occis rafreschira ou consistoire de sa miséricorde son amère passion, comme pour satisfaire à Dieu le Père de nos péchiés et des péchiés de nos pères il fu en la croix, et mors et vifs, et par le moïen et mérite de sa précieuse et sainte passion, laquelle parla dite génération nouvelle en rendant grâces lui sera souvent rafreschie et dévotement renouvellée. Il est doulcement à croire que le douls Aingnelet occis (c'est Jhésu-Crist) ne se pourra tenir de appaiser Yif3 de son père envers la crestienté catholique, voire donnant force, sens et puissance à son nouviau peuple d'Israël de contrester à la sauvage lignie de Turquie et de vaillamment à l'espée recouvrer prisonniers, empires et royaumes et tout ce que la crestienté mal régulée a perdu jusques à ores : laquelle chose Dieux nous veuille envoïer ! »

Rien ne sera plus utile que la fondation sur ces bases d'un nouvel ordre de chevalerie. Ce sera la cité de Dieu, dont parle saint Augustin. Jésus -Christ en sera le roi ; Moïse, Josué et David seront ses lieutenants.

« Comment fauteur offre au duc de Bourgoingne la me'dicine par le moïen d'une unction du Saint-JS sprit quant au confort de son âme.

« Il seroit temps par la bonté de Dieu de venir aux conclu-

sions pour lesquelles tous les examples, paraboles et doctrines en ceste rude épistre ont esté dictes et escriptes, c'est-assavoir pour humblement et amoureusement offrir à vostre magnificence débonnaire, mon très-singulier seigneur, de par un viel solitaire, vostre indigne serviteur , pour aucune allégence de vostre plaie et continuelle mélencolie, un petit oingnement , parlant moralment , un emplastre alétif et une médicine confortative. Quant à l'oingnement, parlant spirituelment, pour vostre confort, mon très-amé seigneur, il est escript en la Sainte-Escripture par l'appostre saint Jehan que l'unction , c'est-assavoir du Saint-Esperit, en l'âme de Tomme ensaingne toutes choses, c'est-assavoir fuir tristèce et estre joïeux en Dieu, congnoistre les biens et adversités que Dieux veult mander à ceulx qu'il aime ou à ceulx qu'il veult chastier, et par la sainte unction regracier à Dieu et faire de tout son prouffit. Quant à ceste unction de l'âme, cestui povre pécheur ne le vous pourroit offrir, car elle vient tant seulement de la bonté et largesse du benoit Saint-Esperit, mais le petit oingnement par lequel cestui viel solitaire désire parfaictement l'alégence de vostre amère plaie, si est, mon très-amé seigneur, qu'il vous plaise raffreschir en vostre magnificence et magnanimité descendue de la royalle et sainte magesté de vostre vaillant père saint Loys les vertus que Dieux vous a singulièrement prestées, par lesquelles vertus il vous souviengne que vous estes créature de Dieu, et vostre très-noble lignie aussi, et qu'il peut faire de ses créatures tout ce qu'il lui plaist. Et par ceste vraie congnoissance vous devés con fermer vostre franc arbitre en tout et partout virtueusement à la disposition, dispensation et permission divine, et lors, comme vray fils de Dieu adoptifs, avec le trèssaint Job qui fu trop plus que vous n'estes flagellé, mon trèsamé seigneur, par grant vertu et grâce vous pourrés dire à Dieu ce qu'il vous commenda en la patenostre , c'est-assavoir : « Fiat voluntas tua » ; et ce disant, tout le remanant sera légier à souffrir. »

On lit un peu plus loin :

« Laucteur propose cy deux choses nécessaires, l'une de recouvrer de la main des Turs nos prisonniers crestiens, et Vautre de vengierla honte de la foy et de toute la crestienté.

« II est temps par le grâce de Dieu, pour le confort manuel et temporel de mon très amé seigneur monseigneur le duc de Bourgoingne, et non tant seulement pour lui, mais pour toute la crestienté, et singulièrement pour le très-crestien roy de France, en laissant les figures et paraboles, de venir à l'emplastre alectif, c'est assavoir au remède de deux neccessités qui sont si urgentes que aucuns feroient grant difficulté de commencier Tune en laissant l'autre derrière : c'est assavoir l'une neccessité de recouvrer de la main des Turs monseigneur vostre très-amé fils, messeigneurs vos neveux et parens et leur cornpaignie lacrimable ; l'autre neccessité qui n'est pas mains griefve, si est de vengier la honte publique de la foy catholique et la vergoingne manifeste et honteuse de tous les roys, princes et communes de la crestienté.

« Ci monstre Vaucteur que à recouvrer nos prisonniers n'a que deux voies, c'est assavoir la voie de traitié et la voie de fait et de guerre, en monstrant la nature et conditions des Turs et de leurs princes.

« Quant à la première neccessité, c'est-assavoir de recouvrer messeigneurs, parlant tousjours à la doubtance de Dieu et correction des saiges et proudommes, espérant en la grâce de la bonté divine, de prime face il sambleroit qu'il n'y a que deux voies et deux moïens de recouvrer mes devant dis seigneurs, c'est-assavoir la voie de traitié ou la voie de fait.

« Or parlons un pou sobrement de la ^oie de traitié. Aucuns vouldroient dire que avant toutes choses ou remèdes il est expédient d'essaïer par toutes les voies honnestes et approuvées

se par traictié, c'est assavoir par aucune raenson tollérable mesdis seigneurs pourront estre recouvré et racheté. Quant à cestui point , parlant tousjours à grant révérence et parfonde humilité, cestui viel escripvain, qui environ XXX. ans a demoré et conversé emprès les Turs et Sarrasins, au service, combien quil n'en fust pas dignes, de trois rois de Cipre, l'un après l'autre , et quant aux conditions des parties et régions d'Orient et des personnes d'icelles, anemis de la foy, de ce pou qu'il en a peu retenir, il a congnu mainteffois et par diverses expériences que ces Turs et leurs princes de leur nature sont fiers gens, cruelx et mal endoctriné. Et quant à leur loy de Mahommet, ils le tiennent quant il leur plaist, et bien autrefois ils s'en passent briefment. Et qui pis est, souvent ils ne tiennent pas vérité aus crestiens, se ce n'est à leur très-grant proufiît, par le tesmoing des roys d'Arménye, par les empereurs de Trépesonde et de Constantinoble.

« Une doubte raisonnable , c'est , assavoir que le Turch ne demande une extrême et importable rançon.

« Encores par leurs rudes conditions cy-dessus récitées et par ce qu'ils sont sur. les crestiens très-victorieux pour les péchiés des crestiens, il est à estimer que pour leur très-grant orgueil leur prince Baxeth, supposé qu'il voulsist descendre à traictié, il est fort à douter qu'il ne demande si grant trésor que le royaume de France bonnement ne le pourroit soustenir, veu le si considérable grant dommage jà receu à la journée lacrimable et la grant povreté du peuple du royaume de France.

« Vaucteur récite ci une grant doubte d'entrer en traictié avec le Turch et met les raisons pour quoy.

« Encore aucuns vouldroient dire que, supposé que mes dis

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seigneurs par le moïen d'une extrême rançon fussent rachetés , la monnoie de la dicte rançon pourroit donner matère et occasion au prince des Turs Baxeth de venir prestement acquerre les autres royaumes de la crestienté, laquelle chose par adventure, à rançon ou sans rançon, pour nos péchiés, il afferme ou concistoire de son orgueil et de sa maie entention. Les raisons et motis cy-dessus proposés et pluseurs autres qui seroient trop longues à escripre, devant Dieu font tituber et aucunement doubter cestui vieulx solitaire sur la dicte rançon ou sur aucun traictié, amitié ou présent touchans au tirant prince Baxeth, sauve tousjours en tout ce qui est dit et à dire le conseil de la divine miséricorde. Et peut estre, parlant à révérence, que, se ceulx qui ne sont pas de ceste oppinion, eussent longuement hanté la génération de Turquie, peut estre qu'ils diroient autrement. Ceste matère urgente touche à la foy grandement. Et pour ce tout bon crestien sans faveur désordonnée doit dire simplement et plainement ce qu'il pense, que Dieux lui met en la bouche, rapportant soy tousjours à la plus saine partie. Et ce souffise quant à la doubte de prime face, en la matère de traictié, de la fèble oppinion du povre escripvain.

« Uaucteur , non obstant la doubte cy-dessus proposée, il se rapporte à la plus saine partie de ceulx qui mieulx diront et au traitierpar le moïen d'aucunes modérations au traictié nécessaires.

« Saint Bernart dit que es propositions doubteuses et périlleuses on ne doit pas soustenir la partie affirmative on négative trop rigueureusement, car autres sont les jugemens du monde et autres les jugemens de Dieu. Et aucuneffois Dieux repreuve les consaulx des princes sur certains cas déterminés en leurs consaulx aux sages mondains conseillers les dessus dis cas plus clers que le soleil n'est à midi, comme il est apparu mainteffois par l'effectdu contraire des déterminations sustoucies. Et

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pour ce, cestui viels solitaire n'entent pas à soustenir rigeu reusement , ne obtinnément la doubte du traittié par lui proposée, combien que elle ne lui soit pas trop estrange. Touttefois il se rapporte aux plus sages qui auront l'esperit de Dieu et soustendront l'autre partie affirmative du traictié , voire avecques certaines modérations au traictié neccessaires, selon Foppinion de cestui povre escripvain, c'est-assavoir que , se par meur conseil de ceulx qui congnoissent les Turs et leurs conditions sustoucies, aucun bon traictié convenable, c'est-assavoir par aucune bonne rançon moïenne et supportable, messeigneurs pourront estre rançonné, il ne seroit pas dévot crestien, ne amoureux de son proisme, qui diroit le contraire , voire considéré que à présent la voie de fait pour le péchié de la crestienté n'est pas preste, ne forgiée ; car, hélas ! le fer est trop froit, plus que mestier ne fust, pour l'onneur de la foy.

« Laucteur déclare pluseurs modérations et cautelles justes et neccessaires grandement touchans au traictié.

« Or venons aux modérations pour le traictié neccessaires. Et premièrement il est expédient que ceulx qui seront moïen du traictié en cestui royaume sur les pors de mer et en la présence de Baxeth, soient gens d'onneur, vrais catholiques, de bonne renommée, et non amis ou subgès de la royne Convoitise, en ceste présente épistre assés auctorisée et périlleuse au dit traictié ; encores que les traicteurs principaulx ne soient pas françois , mais vénitiens ou merchans d'Italie, qui pourront monstrer d'enprime le traictié plus à la faveur de Baxeth que à la faveur du roy ou de sa royalle lignie, car il y a des merchans qui ont plus grant accointance, pour leurs merchandises, aux Turs qu'ils n'ont avec les François. Encores les traicteurs ne doivent pas adjouster plaine foy et légièrement aux proumesses ou offertes du dit Baxeth, ne de ses Turs conseilliers, et,

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qui pis est, des faulx crestiens amis du tirant, lesquels faulx crestiens aliés secrètement ou publiquement aux ennemis de la foy vendroient leur père pour argent ; et toutefois ce seront ceulx qui ou dit traictié se monstreront plus grans amis du duc de Bourgoingne. Encores les dis traicteurs se doivent bien garder que le traictié soit honneste et catholique, car peut estre que le Turch ou dit traittié pour la gloire de sa loy mettra aucuns poins qui ne seront pas bien sonnant à l'onneur de nostre sainte foy catholique. Encores ou dit traittié l'onneur du roy de Honguerie et la refformation de son royaume, comme faire se pourra, ne devroit pas estre oubliée, et autres modérations qui seroient trop longues à rescripre, lesquelles soient rapportées à ceulx que Dieux eslira pour estre moïen du traictié.

« Ci monstre l'aucteur que, se le traictié aura donne conclusion, il est expédient que la monnoye de la rançon doit estre de bonne aqueste libérale et non violente.

« Se Dieux par sa grâce vouldra consentir le dit traictié à la consolation de vous, mon très-amé seigneur, du roy et de sa noble et royalle lignie, il faut un pou touchier sobrement et à la lettre de la monnoye de la dicte rançon et de la fontaine là où elle sera prinse et puisée. Les merchandises et les merchiés partout, en terre d'amis et d'annemis, qui se font par le moïen de monnoie suspecioneuse de commun cours ne viennent pas à bonne fin, et là où l'achetant ou vendant cuidera avoir gaigné M. pour centenaire, souvent advenra qu'il se trouvera avoir perdu cent ou II cent pour centenaire de son propre chatel. Et ce soit dit pour cause de la monnoye qui ne vient pas de la forge des gros tournois de saint Loys. Dont il est assavoir et avoir remembrance, pour la garde de la substance du traictié proposé, que en pluseurs royaumes et régions de la crestienté il y a une forge générale et soutille, en laquelle forge se fait et se compose la désirée alquemie, qui, grant temps a, est venue

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