‹ ŒuvresChapitre 15 sur 134 · DU COMTE DE NEVERS · texte numérisé non relu

DU COMTE DE NEVERS

plus au large et à leur aise que ils n euissent esté, et c'estoit raison, car plus n'estoient ses prisonniers , et leur remonstreroit et feroit remonstrer une partie de ses puissances et estas , lesquels , ad ce que il me fut dit , estoient moult grans oultre mesure, en tant que de tenir grant poeuple tous les jours autour de luy. Si furent envoies par notables hommes de son hostel querre le conte de Nevers et tous les autres seigneurs. Et, quant ils furent venus, l le roy leur fîst très-bonne chière 2 et les conjouy et leur fist avoir ordonnance et délivrance à court de tout ce que il leur 3 besoingnoit * selon l'usage du pays, et parloit tous les jours 5 le roy 6 au conte de Nevers bien et7 largement 8, voire par le moyen d'un latinier, qui les paroles de l'un9 et de l'autre 10 remonstroit. Et honnouroit u grandement et bien le roy le conte de Nevers, car il sçavoit bien qu'il estoit ung grant seigneur en France et fils d'un grant seigneur, et de ce il estoit tout infourmé, et bien l'avoit veu et trouvé en vérité par les grans pourchas lesquels on avoit fais pour luy et par la grant somme de deniers dont on l'avoit racheté ; car du rachat il se tint pour comptent, parmy le bon moyen de plesges qu'il en avoit, à payer la rédemption et finance , et y euist ung million de flourins et oultre.

Le conte de Nevers et tous les autres seigneurs de France qui en la court et poursieute de l'Amourath-Bacquin estoient, s'esmerveilloient du grant estât qu'il tenoit , et faisoit ce moult à esmerveillier, et se logoient, il et ses gens, aux champs ; car nulles villes ne les peuissent porter. Et ce que on despendoit et fraittioit tant en boire comme en mengier en l'ostel du dit Amourath, 12 il n'est point ls à

'•" L' Amourath. — 5 Faisoit mestier. — * A la court. — *-* L'Amourath. — M Deux ou trois fois. — 9-'° Assés. — " Assés. — ••*** Merveille fait,

penser, ne à considérer, dont tout ce venoit et estoit pris , fors tant que pour les chauldes contrées où ils conversent, toutes gens y sont de sobre vye et se passent légièrement de toutes viandes et usent très-grant foison d'espices et par espécial de l çucre 2 , car ils en ont habondance, et aussi de lait de chièvres ; ce sont les communs boires des Turs et des Sarrazins. Et ont assés largement de pain fait de grain 3 de miiet 4 , de jeunes chevreaus et de toutes venoisons.

Pour ce temps l'Amourath-Bacquin avoit pour son corps 5 huit6 mil faulconniers et autretant de veneurs. Considérés que ce povoit estre; et advint ung jour que il fist voiler ung de ses faulcons que il tenoit à moult bon, en la présence du conte de Nevers, et me fut dit que il estoit " loirier 8 pour les aigles. Ce faulcon ne voila pas bien à la plaisance 9 du roy l0, dont il fut durement courrouchié, et pour la faulte que il fist, il fut sur le point que de faire trenchier les testes à deux mille faulconniers ou plus, et les amettoit que ils n'estoient point dilligens de n ses w oyseaulx, quant il avoit veu et trouvé en sa présence en deffaulte ceiluy qu'il tenoit tout oultre bon entre les autres l3.

Encoires advint, le conte de Nevers et les barons de France estans en la l4 court 15 et compaignie de l'Amourath, que une femme vint à plainte à l'Amourath pour avoir droit et justice d'un des varlets du dit roy, car souverainement et espécialement il vouloit que justice fuist tenue et gardée eu toutes ses seignouries. Et fist la femme sa complainte en disant : « Sire roy, je m'adresse à toy comme à mon sou- « verain, et me plains de l'un de tes hommes, varlet de ta « chambre, sicommeje suis infourmée. Il est huy et n'a

V* Sucre.- '-* Qu'on appelle millet.—8-9 Sept.— 7'8 Loire.— 9"40 De l'Amourath. — lil* Leurs. — i5 Qui rien ne valloit. — **■*• Route.

« gaires venu et entré en ma maison, et le lait de ma « chièvre lequel j'avoie pourveu pour moy et pour mes « enffans passer la journée, il m'a beu et mengié oultre ma « voulenté. Bien luy dis que, se il faisoit cel oultrage , je « m'en plainderoie à toy ; et si trestost comme je eus ditte « la parole, il me donna deux palmées , et si ne s'en voult « pas déporter pour le nom de toy. Sire roy, tieng justice « comme tu l'as juré à tenir à ton pueple , ! sique par « toy 2 je soie contentée et satiffaite de ce meffait, et que « toutes gens congnoissent que tu veuls tenir ton poeuple « en justice et en droitture. »

Le roy Basaach entendy aux paroles de la femme et respondy et dist : « Voulentiers. » Adont fist-il venir le varlet turquois et amener devant luy et devant icelle femme, et fist la ditte femme renouveller sa plainte. Le varlet qui fort doubtoit le roy, se commença grandement à excuser et à dire que de tout ce il n'estoit riens. La femme qui avoit bien cause de respondre, parla 3 sagement et 4 à point \ affermant que ses paroles estoient véritables. Le roy s'arresta et dist : « Femme, advise-toy. Si je treuve en bourde « tes paroles, tu morras de cruelle mort. » La femme respondy et dist : « Sire, je le vueil ; car, se ce ne fuist « de vérité, je n'avoie cause nulle de moy mettre devant ta « présence , et tieng justice, je ne te demande autre « chose. » — « Je la tendray, dist le roy ; car je l'ay juré « à tenir à tout homme 6 en mes seignouries. » Adont fist là et tantost le roy prendre le varlet par autres varlets ad ce ordonnés, et luv fîst ouvrir le ventre. Aultrement en nulle manière il n'en povoit savoir la droitte vérité se par le varlet le lait avoit esté beu et mengié. On trouva que oyl, car encoires n'estoit-il pas tourné à digestion ou ventre du

Par quoi. — s Bien et. — 45 Asseuréement. — 6 Et à toute femme.

varlet. Quant le roy vey ce et entendy par ses menistres que la querelle de la femme estoit bonne, si dist à la femme : « Tu as eu cause de toy plaindre. Or t'en vas quitte et a l lige * ; tu es vengie du meffait que on t'a fait. » Et luy fist récompenser et délivrer largement tout son dommage, et le varlet fut mort, qui ce délit avoit fait. Ce jugement de l'Araourath-Bacquin veirent les seigneurs de France qui pour ces jours se tenoient et estoient en sa compaignie.

Quant le conte de Nevers et les seigneurs de France qui aveuc luy avoient esté prins à la bataille de Nycolpoly en Turquie , se furent ung temps déportés et 3 esbanoiés * avecques l'Amourath et qu'ils eurent veu et considéré moult de ses estas en plusieurs manières , voire réservé le conte d'Eu, nommé messire Phelippe d'Artois , et le seigneur de Coucy , car jà estoient-ils mors , et que le dit Amourath se tint bien comptent de toutes choses, c'està-entendre de leur finance que ils dévoient payer de leur rédemption, et il entendi que le sire de Matelin et le seigneur 5 d'Ampne 6 qui 7 ensonnyés s'estoient de poursieuvir les traittiés aveuc les dessus nommés que le duc de Bourgoingne y avoit envoies , et les marchans de Jennes et de 8 Sceu 9 estoient venus à Bruse en Turquie pour faire compaignie au conte de Nevers et. aux barons de France, il consenty assés que ils euissent son bon congié , et leur fut donné à entendre par ceulx qui le plus leur administroient ce que il leur besoingnoit, 10 ce que ils ll feroient 12.

Quant ce vint au congié prendre , le conte de Nevers et les barons de France se misrent tous ensemble , et s'en

'-• Délivre. — 5* Esbattus. — B-6 D'Abyde. — 7 Entremis.. Empesckiés. — •"• Scie. — «° Ils le feirent. — "-" Avoient à faire.

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