E.N GRÈCE
De Moudori, quant ils se départirent et rentrèrent eus es gallées de Venise, ils cheminèrent par mer laquelle estoit et tousjours fupour euls assés quoye et de raison, et vindrent cheoir en l'isle de ' Coufol 2 et s'i raffreschirent3. Et de Coufot vindrent en l'isle de4 Garre 5 et s'i raffreschirent, et de l'isle de Garre ils vindrent cheoir en l'isle de Chifolignie, et là ancrèrent et yssirent hors des gallées , et trouvèrent grant foison de daines et de damoiselles qui demeurent ou dit ysle et en ont la seignourie (\ lesquelles receuprent les seigneurs de France à grant joye, et les menèrent esbatre tout parmy l'isle qui est moult belle et plaisante, et dient et maintiennent ainsi ceulx qui la condition de l'isle congnoissent, que les 7 phées 8 et les nymphes y conversent et que plusieurs fois les marchans de Venise et de Jennes et des autres terres qui là arrivoient et qui y séjournoient ung temps pour les fortunes qui sur la mer estoient, les 9 apparans 10 bien et clèrement en veoient et en vérité les paroles qui dittes en sont, esprouvoient li.
Moult grandement se contemptèrent le conte de Nevers et les seigneurs de France des dames de Chifolignie, car
joieusement elles les recueillièrent et leur dirent que leur venue leur avoit fait grant bien pour la cause que ils estoient 12 tous hommes venus de hault lieu 13 ; car on n'a pas accoustumé, se ce ne sont marchans, de là aler, ne converser entre elles. Or me pourroit-on demander ainsi se l'isle de Chifolognie n'est habitée que de femmes. Si est , mais les femmes en sont ainsi comme les souveraines14 pour tant que elles euvrent d'ouvrages de la main et tissent et font les draps de soye si soubtils et si bien que nuls ouvrages, tant que de tels choses, n'est pareil au leur ; ne les hommes du
*"* Corfol. — 3 Un espace de temps. — *'6 Gavre. — 6 Et domination. — 7"8 Fées. — 9'f0 Apparences. — u Très-grandement. — li-13 Chevaliers et hommes de bien et d'honneur. — u Dames et maistresses.
dit ysle n'en scèvent riens faire, mais au dehors del ysle ils les portent vendre là où le mieulx ils en cuident faire leur prouffit, et les femmes demeurent oudit ysle, et les honneurent les hommes pour la cause que je vous dy et quelles ont la chevance \ Et est encoires cel ysle de telle condition que nuls ne l'ose approchier pour mal faire ; car qui s'i 2 assaieroit \ il périroit, et tout ce a esté veu et esprouvé ; et pour ce demeurent celles dames en pais et n'ont doubte de nulluy et sont doulces 4 et humbles femmes et sans malice, et quant elles veulent bien acertes, elles parlent aux fées et sont en leur compagnie et communication.
Quant le conte de Nevers et ceulx qui en sa compaignie estoient, c'est-assavoir les barons et les chevaliers de France, se furent tenus et raffreschis en l'isle de Chifolignie ung temps (environ cinq jours), ils prindrent congié aux dames, et leur laissa le conte de Nevers de ses biens assés largement selon l'aisement que il en avoit et tant que les dames luy en sceurent bon gré, et moult l'en remerchièrent au départir.
Les seigneurs rentrèrent en leurs gallées, et puis 5 singlèrent par mer, et exploitèrent tant que ils vindrent en 6 l'isle 7 que on dist 8 Caraguise 9, et s'i raffreschirent, et depuis ils vindrent à 10 Clarencenà cent miles de Venise, et là les trouva gésans à l'ancre où ils se raffreschissoient en la ville de Clarence, laquelle est aux Vénissiens, ung escuier de Haynnau, homme d'honneur et de bien et de grande recommandation 12 et lequel 13 fut de nation 14 de la ville de Mons en Haynnau, et se nommoit, pour le temps que je
* Et finance à moult grant plenté. — 2"3 Essaieroit. — 4 Et aimables. — s Par la force du vent. — 6 7Une terre. — 8"9 Araguis.. Raguse. — **-" Clarousse. — "-'* Natif.— d3 Est et.