DU ROI DE NAVARRE
paine et labouroit en vain , si luy tournèrent toutes ces choses en grant desplaisance et en grant mérancolie \ et prist congié le plus sobrement que il pot, mal content du roy de France et de son conseil, et retourna arrière ens ou royaulme de Navarre.
Nous nous souffrirons à parler du roy de France, du roy de Navarre et du roy d'Allemaigne, et parlerons des autres accidens qui 2 s'esmurent 3 en Angleterre, dont ce furent toutes générations de si grans maulx que les oeuvres* pareilles ne sont point escriptes, dittes, ne remonstrées en ceste histoire comme grande qu'elle soit icy en dessus, et vous 4 dires bien que 5 je vous dy vérité quant 6 vous serés 7 venu jusques à là, et vescy l'entrée et commencement de la matière.
Le roy Richart d'Angleterre avoit une condition 8 telle que quant il 9 enchargoit 10 ung homme, il le faisoit si grant et si prochain de luy que merveilles, ne nuls n'osoit parler du contraire, et créoit si légièrement ce que on luy disoit et conseilloit que oncques roy qui euist esté en Angleterre, dont mémoire fuist de grant temps. Et point ne se exemplioient ceulx qui estoient en sa grâce et amour, comment il en estoit mal advenu à plusieurs, ainsi comme au duc d'Irlande, qui en fut bouté hors d'Angleterre, et à messire Simon Burlé, lequel par les consauls que il donna au roy fut décolé, et à messire Robert Trévilien, messire Nicolas Brambre, messire Jehan Walourde et plusieurs autres qui conseillié l'avoient, et mors en estoient ; car le duc de Glocestre avoit rendu grant paine à euls destruire. Or estoit mort ainsi que vous sçavés , dont ceulx qui demourés
1 Et courroux de coer. — *-5 Advinrent. — *•* Verres bien se. — é"7 Je seray. — 8 Et nature. — 9-10 Aimoit.
estoient delés le roy et qui nuit et jour le conseilloient à leur voulenté, n'estoient pas courrouchiés de sa mort ; car ils supposoient que nuls plus ne contrediroient l à leurs voulentés. Et se fondèrent les aucuns qui près du roy estoient, sus grant orgueil et tant que ils ne le peurent plus celer, et par espécial le conte Mareschal qui tant estoit en la grâce et amour du roy que nul plus de luy. Et advint que pour mieulx 2 plaire 3 au roy et pour luy flatter et donner à entendre : « Je suis ung bon serviteur léal et secret « envers vous, ne je ne pourroie oyr, ne souffrir parole « nulle qui fuist ditte, pensée, ne proposée à rencontre de « vous, » il 4 prist 5 paroles au roy, dont il cuida très-bien exploittier et avoir doublement oultre 6 l'amour 7 et la grâce du roy, et tel se cuide à la fois avanchier, 8 que il se arrière 9. Et ainsi en advint-il à ce conte Mareschal : je vous diray comment.
Vous devés savoir que le conte Henry d'Erby et le duc de Glocestre qui mort estoit, avoient eu espousées deux femmes serours, qui filles avoient esté au conte de Harfort et de Northantonne, connestable d'Angleterre, et estoient les enffans du conte d'Erby et du duc de Glocestre cousins germains de par leurs mères, et ainsi ung degré moins de par leurs pères.
A 10 vérité l1 dire et compter, la mort du duc de Glocestre estoit moult desplaisant à plusieurs hauls barons d'Angleterre, et en parloient et murmuroient les aucuns souvent et 12 féablement 13 ensemble. Et tant les avoit le roy sourmontés etI4vouloit 15 sourmonter, que nul semblant là où le roy le sceust, ils n'en ousoient faire, ne monstrer ; car il avoit donné à entendre et semé paroles parmy le royaulme
1 Mais. — *"* Complaire. — M Reprist.. Dist telles. — 6-7 L'honïieur.— 8-° Qui se recule.—10"11 Voir.—""13 Fiablement.— lM5 Volsist.
d'Angleterre que quiconques en relèveroit jamais parole tant du duc de Glocestre comme du conte d'Arondel , il seroit réputé à fauls mauvais traittre et en l'indignation de luy, sicques ces manaches en avoient fait cesser de parler moult de peuple, ausquels les accidens anchiens estoient trop fort desplaisans. Et deubt advenir, ce terme durant, que le conte d'Erby et le conte Mareschal parloient ensemble de plusieurs propos et entrèrent de l'un en l'autre tant que ils vindrent à parler de Testât du roy et du conseil que il tenoit delés luy et qu'il créoit, et tant que le conte Mareschal hapa en soi-meismes aucunes paroles que le conte d'Erby deubt là dire en * espèce 2 de bien et de fiance et de conseil, et cuida bien que jamais les paroles ne deussent estre 3 renouvellées, et furent 4 aucques 5 telles et non point villaines, ne oultrageuses : « Sainte Marie ! beau « cousin, dist le conte d'Erby, et quelle chose a nostre 6 couce sin le roy 7 enpensé à faire ? Veult-il mettre hors d'En- « gleterre et essorber tous les nobles ? Il n'y aura bien- « tost nulluy. Et monstre tout elèrement que il ne veult « point les augmentations de son royaulme , mais la des- « truction. » Le conte Mareschal ne respondy point à ceste parole, mais s'en dissimula et la tint à impétueuse trop grandement contre le roy, et ne s'en peut taire, ne couvrir en soy-meismes, et dist que ce conte d'Erby estoit bien escueillié de bouter ung grant tourble en Angleterre, car il estoit si bien des Londriens que nul mieulx de luy. Si se advisa (ainsi que le diable luy entra en la teste et que les choses tournent ainsi que elles doivent tourner et advenir, ne on ne les puet fuyr, ne eschiéver), que ces paroles seroient si notoirement remonstrées devant le roy et là où il y auroit tant de nobles d'Angleterre, que tous s'en esbahi-
Espérance. — 3 Révélées et. — ** Adont. — 6-7 Sire.
roient. Et vint, assés tost après ces paroles dittes entre luy et le conte d'Erby, devers le roy pour luy complaire, flatter et servir à gré, et luy dist ainsy : « Monseigneur, tous « vos ennemis et malveullans ne sont pas encoires mors, « ne hors d'Angleterre. » — « Et comment, cousin, dist le « roy qui mua couleur, povés ce savoir? » — « Je le sçay « bien, respondit le conte Mareschal, tant que pour l'eure « je ne vous en parleray plus avant. Mais à la fin que vous « y pourveés et remédiés hastivement, faittes à celle Pas- « que qui vient, une feste solempnelle, et mandés tous ceulx « de vostre lignage qu'ils soient à celle feste, et point n'y « oubliés à mander le conte d'Erby, et vous orrés nouvelles « qui l sont 2 assés estranges, desquelles vous ne vous « donnés nulle garde maintenant : si vous touchent-elles de « moult près. » Le roy demoura sus ces parolles 3 fort 4 pensif et pria au conte Mareschal qu'il luy voulsist autrement esclarchir, et bien luy pooit dire, car il luy tenroit en secret. Je ne sçay pas se adont il luy dist, mais le roy n'en fist nul semblant, et laissa le conte Mareschal convenir et procéder avant en son oppinion, et en advint ce que je vous diray.
Le roy d'Angleterre fist assavoir que le jour de la Pasque- Flourie en son manoir à Eltem il vouloit tenir une feste solempnelle et que tous ceulx de son lignage et de son sang fuissent à la ditte feste, et par espécial il en prya ses oncles le duc de Lancastre et le duc d'Iorch et leurs enffans, lesquels comme ceulx qui n'y pensoient que tout bien, y vindrent en bon arroy. Quant ce vint le jour de la ditte feste " tenue à Eltem après disner, et le roy retrait en sa chambre de parement et ses oncles et tous les seigneurs aveuc luy, ils n'eurent pas là longuement arresté quant le conte Mares-
'-* Vous seront. — 5* Moult.
chai, pourveu de ce que il devoit dire et faire, s'en vint devant le roy et se mist à genouls et dist ainsi : « Très-chier « sire et redoubté, je suis de vostre sang et vostre homme lige, « et mareschal d'Angleterre ; si suis de foy et de serment « trop grandement tenu envers vous, et ay juré de ma main « en la vostre que je ne doy, ne puis estre en lieu, ne en « place là où on puist rien dire qui touche à nul vice, ne « malice à l'encontre de vostre majesté royale, et là où je « le celleroie ou dissimuleroie par quelque voye que ce fuist, « je seroie et devroie estre tenu àfauls, mauvais et traittre, « laquelle chose je ne vueil pas estre, mais moy acquitter « envers vous en tous l estas. » Le roy d'Engleterre assist son regard sus luy et demanda : « Pourquoy dittes-vous « ces paroles, conte Mareschal ? Nous le voulons sçavoir. » — a Mon très-chier et redoubté seigneur, respondy le conte, « je le dy pour tant que je ne vueil riens souffrir, ne eel- « 1er chose qui soit préjudiciable à l'encontre de vous. « Faittes traire avant le conte d'Erby, et je parleray oultre. » Dont fut appelle du roy le conte d'Erby, et iîst lever le conte Mareschal qui avoit parlé à luy 2 en 3 genouls.
Quant le conte d'Erby fut venu avant, qui nul mal n'y pensoit, le conte Mareschal dist ainsi : « Conte d'Erby , je « dy que vous avés pensé mal et parlé autrement que vous « ne deussiés contre vostre naturel seigneur monseigneur « le roy d'Angleterre, quant vous avés dit qu'il n'est mie « digne 4 de tenir terre, ne royaulme, quant sans loy et « justice faire, ne demander à ses hommes, et sans nul title « déraison, il 5 essorbe 6 son royaulme, et met hors les vail- « lans hommes, qui le 7 devroient 8 aidier à garder et sous- « tenir ; 9 et pour tant 10 je II présente mon gaige et vous
4 Cas et. — ,s A deux. — * Ne mérite. — "-• Estorbe. — 78 Doivent. — *-40 Pour quoy. — M Vous.
« veul prouver de mon corps contre le vostre que vous estes « fauls, mauvais et traittre. »
Le conte d'Erby fut tout esbahy de ces paroles , et se traist arrière, et se tint tout l droit 2 ung espace sans riens dire, ne demander au duc son père, ne à ses hommes quel chose il devroit respondre. Quant il ot pensé ung petit, il se traist avant, et prit son chaperon en sa main, et vint devant le roy et le conte Mareschal, etdist : « Conte Mares- « chai, je dis que tu es fauls, mauvais et traittre, et tout ce « je te prouveray de mon corps contre le tien, et velà mon « gage. » Le conte Mareschal qui se vey appelle et qui avoit ouy les paroles et monstroit que il désiroit la bataille au conte d'Erby , leva le gaige et dist : « Conte d'Erby, je « mets vostre parole à l'entente du roy et de tous les sei- « gneurs qui sont icy ; et vous 3 prouveray 4 vostre parole « en bourde et la mienne en vérité. »
Adont se traist chascun de ces contes entre ses gens, et furent là perdues ordonnances et contenances de donner vin et espices ; car le roy monstra qu'il en fut grandement courrouchié et se retray dedens sa chambre et là s'encloy, et demourèrent ses deux oncles dehors, et tous leurs enfFans , et le conte de Saslebéry et le conte de Hostidonne frère du roy. Assés tost après le roy fîst appeller 5 ces deux seigneurs 6 et entrer en la chambre aveuc luy ; et quant ils furent venus, il leur demanda quelle chose il estoit bon à faire de ceste ordonnance. Ils respondirent : « Sire, faittes « venir vostre connestable, et nous le vous dirons. » Le connestable d'Angleterre, conte de Rosteland, fut tantost appelle. Luy venu en la chambre du roy , on luy dist : « Connestable, aies là hors et parlés au conte d'Erby et au « conte Mareschal, et les faittes obligier ad ce que nuls
Quoy. — 3* Tourneray. — 56 Ses deux oncles.
« d'euls ne wide, ne parte hors d'Angleterre sans le congié a du roy. » Le connestable fîst ce dont il estoit chargié de faire, et puis rentra l en la chambre du roy 2.
Vous devés bien croire et sçavoir que toute la court pour la journée fut grandement tourblée, et moult de seigneurs , barons et chevalliers courrouchiés de ceste 3 advenue 4, et grandement en 5 requoy 6 blasmoient le conte Mareschal , mais ce qu'il avoit dit, il ne le povoit retraire, et monstroit par samblant que il n'en faisoit compte, tant estoit grant et haultain, de cuer orgueilleux et présumptueux. Et se départirent ces seigneurs, et s'en râla chascun en son lieu.
Le duc de Lancastre, quelque semblant que il monstrast, estoit durement courrouchié de ces paroles, et luy estoit advis que le roy ne les deuist point avoir recueillies en la fourme et manière qu'il fîst, mais tournées à néant. Et 7 ce que advis luy en fut, aussi bien estoit-il 8 à la plus saine partie des barons d'Angleterre.
Le conte d'Erby s'en vint demourer à Londres et tenir son estât, car il y avoit son hostel, et furent pour luy plesges le duc de Lancastre son père, le duc d'Iorch son oncle et le conte de Rosteland et moult d'autres hauls barons d'Angleterre, car il y estoit bien amé. Le conte Mareschal fut envoie ou chastel de Londres que on dist la 9 court 10, et là ll se tint l2 son estât. Et se pourveirent ces deux seigneurs trop grandement de tout ce que pour le champ appartenoit. Et envoia le conte d'Erby grans messages en Lombardie devers messire Galléas, duc de Milan, pour avoir des armures à son point et à sa voulenté. Le dit duc descendy moult lyement à la prière du conte d'Erby, et mist à chois ung chevallier, qui se
** Dedans la chambre aveuc le roy. — 5-4 Aventure. — 5"6 Secret. - 7 8 Ainsy estoit-il avis. — 9-10 Tour. — " " Tint.
nommoit messire Franchois, que le conte d'Erby avoit là envoie, de toutes ses armures pour servir le dit conte. Avecques tout ce, quant le chevallier dessus nommé eut advisé et choisy entre toutes les armures tant de plates comme de mailles du seigneur Galéas de Milan, le dit seigneur de Milan, d'abondance et pour faire plaisir et amour au conte d'Erby, ordonna à quatre des meilleurs 1 armoieurs 2 qui fuissent enLombardie, à aller jusques en Angleterre avec le dit chevallier pour entendre à armer à son point le conte d'Erby. Le conte Mareschal d'autre part envoia en Allemaigne et là où il pensoit à recouvrer et estre aidié de ses amis, et se pourvey et estoffa aussi moult grandement pour tenir sa journée. Et coustèrent à ces deux seigneurs cel estât à mettre sus, grandement, car tous deux 3 s'enforchoient 4 l'un pour l'autre ; et par espécial trop plus coustèrent les mises et poursieutes à mettre sus du conte d'Erby que du conte Mareschal. Et vous dy que quant le conte Mareschal emprist ceste besongne, il cuida trop mieulx estre aidié et porté et conforté du roy d'Angleterre qu'il ne fut ; car il fut dit au roy de ceulx qui le plus près de luy estoient : « Sire, vous n'avés que faire de vous 5 ensonnyer 6 de ceste « besongne trop avant. Dissimulés-vous ent et les laissiés « convenir. Ils s'en cheviront bien. Le conte d'Erby est tant « amé en cestuy pays que merveilles et par espécial des « Londriens ; et , se les Londriens veoient que vous vous « voulsissiés partie faire aveuc le conte Mareschal contre « le conte d'Erby, vous ne sériés pas bien en leur grâce et « amour , mais les perdriés de tous poins. » Le roy d'Angleterre concepvoit assés ces paroles et sçavoit bien que on luy disoit vérité ; si s'en dissimuloit bonnement ce qu'il povoit et les laissoit pourveir d'armures et de estats, chascun en son endroit et advis.
1 Ouvriers. — *"*Armeuriers. — '^S'efforchoient. — 5-8 Entremettre.
Grans nouvelles furent en plusieurs pays et contrées de 1 celle ? aatie d'armes 3, laquelle estoit emprise en Angleterre à estre entre le conte d'Erby et le conte Mareschal, et les fais d'armes jusques à oultrance devant le roy et les hauls barons d'Angleterre, et en parloient moult de gens en plusieurs manières. Aucuns disoient, et par espécial en France : « On « les laisse convenir ! Ces chevalliers d'Angleterre sont « orgueilleux, et, quoyque ils y mettent et attendent, si des- « truiront-ils encoires tous l'un l'autre ; car c'est la plus « perverse nation qui soit en tout le monde, ne dessoubs « le ciel, et là dedens habitent et demeurent les plus pré- « sumptueux peuples 4 que l'en sache 5. » Et autres gens disoient, qui parloient plus seurement : « Le roy d'Angleterre « ne monstre pas à estre sage, ne bien conseillié, quant « pour paroles et 6 oiseuses 7 et où il n'appartient nulles « armes à faire, il laisse ainsi entrer en hayne l'un sur l'au- « tre si hauls et nobles hommes de son sang et lignage « comme sont le conte d'Erby son cousin germain et le conte « Mareschal, et deuist selon l'advis et parole de moult de « gens avoir ainsi fait et dit , quant les paroles vindrent « premièrement 8 devant 9luy : « Vous, conte d'Erby, et vous, « conte Mareschal, vous estes tous deux de mon sang et « lignage, et aussi moult prochains ensemble. Je vous com- « mande paix10, et ne vueilque nulle hayne, ne rancune s'en- « gendre, ne nourrisse entre vous ; mais soies bons amis « et cousins ensemble. Et, se il vous anoie en ce pays, si « aies en autres contrées, soit ou royaulme de Honguerie « ou ailleurs quérir les armes et les adventures. » Se le roy « d'Angleterre euistdit ces paroles et mises avant, et appaisié
*-3 Ces défiances. — * Grande. — *•■ Du monde.. Qui soient. — c-7 Huyseuses. — 8"9 A cognoissance devers. — 10 A tous deux ensemble.