‹ ŒuvresChapitre 55 sur 134 · XVI. — FROISSART · texte numérisé non relu

XVI. — FROISSART

conte d'Erby venoit à Paris, si s'efforchèrent tous les seigneurs et firent efforchier leurs gens de euls ordonner et mettre en bon estât et arroy, pour aler et yssir hors de Paris à l'encontre du dit conte. Et furent les chambres de l'ostel de Saint-Pol très-richement parées , et widèrent hors de Paris tous les seigneurs qui adont y estoient ; et le roy demoura à son hostel de Saint-Pol-sur-Saine, et ' chevauchèrent le chemin de Saint-Denis , et tout devant estoient le duc de Berry et le duc d'Orléans qui eurent le premier encontre ; et puis le duc de Bourgoingne et le duc de Bourbon et messire Charles de Labreth, et, après, tant de nobles prélats, barons et chevalliers que tous les chemins en estoient couvers. Et furent à 2 l'encontre 3 les accointances de ces seigneurs (du conte d'Erby et des seigneurs de France) moult nobles et moult belles au veoir et considérer ; et entrèrent 4 bien et 5 ordonnéement dedens Paris et à grant joye. Mais là advint ung meschief, par dure adventure et fortune, d'un escuier du duc d'Orléans , qui se nommoit Boniface, homme 6 d'honneur et de 7 prudence et de la nation de Lombardie ; et ce que luy advint, je le vous diray. Il estoit monté sur ung malement hàult coursier lequel n'estoit pas bien 8 en manière 9, et se drescha tout droit sur ses deux pies derrière. L'escuier le cuida maistrier et le tira fort. Le cheval se laissa cheoir par derrière. Au cheoir qu'il fist, Boniface reversa10 de l'un costé ll contre les quarreauls de la chaussie et eut la teste toute 12 espautrée 13. Ainsi fina ce Boniface , dont il eut grant plainte des seigneurs et par espécial du duc d'Orléans, car fort l'amoit : aussi fist le sire de Coucy en son temps, et l'avoit mis hors de Lombardie et amené en France.

* Les seigneurs. — *-s L/encontrer. — *-8 Moult. — °7 De grant bien , de toute honneur et. — 89 Duit et bien manière. — 10 Et heurta. — M De sa teste. — " ;** Rompue.

SK REND A PARIS. 115

Tant exploitèrent ces seigneurs qu'ils vindrent à l'ostel de Saint-Pol-sur-Seine, là ou le roy les attendoit, et les recueilly liement et doulceraent et par espécial le conte d'Erby son cousin pour l lequel 2 toute ceste assarablée estoit faicte. Le conte d'Erby, comme sage et prudent et qui des honneurs et révérences de ce monde savoit grant foison, s'accointa du roy 3 par bonne manière et ordonnance, et le roy à luy 4. Et moult grandement en la grâce du roy eschéy et vint le conte d'Erby 5, et par grant amour le roy de France donna au conte d'Erby sa devise à porter , et le conte la prist 6 lyement 7 et l'en remerchia.

Toutes les devises et paroles qui furent là entre le roy de France et le conte d'Erby, je ne puis pas savoir ; mais 8 il en y ot grant foison et toutes ordonnées 9 en bien. A celle heure on prist vin et espices, et puis prist congié le conte au roy, et al a devers la roy ne, laquelle estoit d'autre part en ses chambres en celluy hostel meismes, et là fut une espace, et conjouy ladicte roy ne moult grandement le conte d'Erby. Et, après toutes ces choses faittes, le conte d'Erby prist congié tant que pour l'eure à la royne de France, et vint en la place et monta à cheval, et montèrent ses chevalliers et se mirent à la voyô pour venir aux hosteuls. Et fut ledit conte d'Erby acconvoié etaccompaignié de tous ces seigneurs de France et mis à son hostel, et puis retourna chascun seigneur 10 sur son lieu11 ; et le conte d'Erby demoura ce soir au souper aveuc ses gens. Ainsi se12 déportèrent ces seigneurs 13 pour lors. Et quoyque le conte d'Erby fuist en la cité de Paris recueillie et conjouy du roy de France et de son frère le duc d'Orléans et de leurs oncles et de tous les barons de France moult lyement (et se esbatoient aveuc luy

12 Quelle amour. — 3 De France. — 4-5 Tellement qu'il fut bien en grâce du roy. — 6"7 Joyeusement. — 8-9 Tout fut. — ,0'tl Aussi en son hostel. — ■*** Portèrent ces besongnes.

116 MISSION DE l'ÉVÊQUE DE CAMBRA Y

et luy aveuc euls), si luy anoioit-il l bien 2 souvent, et bien y avoit cause, car il se veoit et trouvoit hors de sa nourrechon et voulsist bien estre ailleurs en son pays 3, etprendoit trèsgrant desplaisance ad ce que pour telles frivoles il le convenoit avoir widié son héritage et laissié le royaulme d'Angleterre et ses enffans, quatre beaulx fils qu'il avoit et deux 4 filles. Souvent estoit de très- beaulx disners et de. soupers le conte d'Erby delés le roy de France et le duc d'Orléans, et le tenoient le plus que ils povoient, en paroles et esbatemens, à la fin que moins luy anoiast 5.

Nous nous souffrirons ung petit à parler du conte d'Erby et parlerons de 1 ordonnance de l'Eglise et des deux papes, de Bénédict (c'estoit celluy qui se tenoit en Avignon) et de Boniface qui se tenoit à Romme.

Vous savés comment le roy d'AUemaigne , le roy de France et les seigneurs 6 de l'Empire et leur consauls furent en la cité de Rains, et orent conseil en plusieurs manières là entre euls et moult de secrets traittiés. Et l'intention de eulx 7 estoit 8 que pour mettre l'Église en une unité ; car à tenir la voye que ceulx de l'Église tenoient , l'erreur y estoit trop grande. Et avés ouy recorder et dire comment maistre Pierre d'Ailly, évesque de Cambray, en légation fut envoie à Romme pour 9 aler 10 à ce pape Boniface et monstrer ses lettres de créance de par le roy de France et le roy d'AUemaigne , et le pape les tint à bonnes et les

lt Moult. — 5 Et en sa paix. — * Belles. — 5 Et le tenoient les seigneurs en paroles et esbatemens plusieurs afin que moins luy anoyast pour ce qu'il estoit hors de sa nation ainsi que vous avés oy , dont il desplaisoit aux dits seigneurs de France qui grandement le festovèrent. — * De Franche et. — 7-* Fut. — 9-'° Parler.

1 recueilly 2 assés doulcement et bénignement 3 et ledit évesque aussi4, et jà cuidoit-il savoir 5 en partie ce pour quoy il estoit là venus.

L'évesque de Cambray, comme messagier au roy de France et au roy d'Allemaigne, remonstra et proposa ce pour quoy il estoit là venu. Quant celluy qui se nommoit pape Boniface, lot entendu et oy tout au long de sa parole, il respondy ainsi et dist que la response n'appartenoit pas seulement à faire à luy, mais à tous ses frères cardinauls qui pourveu 6 lavoient de la dignité de .papalité, et quant il auroit parlé à eulx par délibération de conseil, il en responderoit si à point que de toutes choses il s'en contempteroit. Ceste response pour l'eure souffist assés au légal évesque de Cambray, et disna ce jour au palais du pape , 7 et aucuns cardinaulx avec luy8, et puis se départy de Fondes et s'en vint à Romme.

Le pape Boniface fist assés tost après une convocation de tous ses frères les cardinaulx, car de Fondes il estoit venu à Romme et trais au palais delés l'église Saint-Pierre. En ce concitoire ne furent fors le pape et les cardinaulx, et là remonstra le dit pape à ses frères les cardinaulx toutes les paroles et requestes que l'évesque de Cambray qui là estoit envoie de par le roy de France et le roy d'Allemaigne, avoit fait, et en demanda à avoir conseil comment il en pourroit respondre. Là ot mainte parole retournée et maint propos mis avant, car dur sembloit et contraire aux cardinaulx de deffaire ce que fait avoient, et à trop grant vitupère leur retourneroit. Et fut ainsi le pape conseillié de respondre et de dire : « Père saint, pour donner au roy de France et à « tous les ahers et aliés à son oppinion espérance de

'-* Receut. — 3-4 Aveuc le dict évesque. — 5 Ou. — 6 Et créé. — 7-8 En sa compaignie.

118 MISSION DE l'ÉVÈQUE DE CAMBRAY

<( obéyr, vous vous dissimulerés de ce fait-icy, et dires que « vous obéirés voulentiers à tout ce que le roy d'AUemai- « gne, le roy de Honguerie et le roy d'Angleterre vous « conseilleront pour le mieulx à faire, mais que cil qui « demeure en Avignon et qui s'escript Bénédict et lequel « le roy de France et les François ont tenu en son oppi- « nion et erreur, se desmette du nom de papalité, et là où « il plaira aux dessusdis roy s que conclave se face, vous « vous trairés voulentiers et ferés traire vos frères cardi- « naulx. » Ce conseil pleut grandement audit pape Boniface et en respondi générallement et espécialement à l'évesque de Cambray, lequel se acquitta grandement de faire son message et ce pour quoy il estoit là venu.

Quant les Rommains entendirent que le roy de France et le roy d'Allemaigne avoient envoie devers leur pape Boniface ung légal pour le soubmettre de la papalité, si multiplièrent tantost parmy la cité de Romme grans murmurations, et se doubtèrent fort les Rommains que ils ne perdissent le siège du pape, qui par an trop leur valloit et portoit grant prouffit et l entour 2 les pardons généraulx qui dévoient estre dedens deux ans advenir, dont tout prouffit devoit redonder en la cité de Romme et là environ, et jà en attendant ce prouffit et ces pardons ils faisoient grandes pourvéances, et se doubtoient du perdre, laquelle chose leur tourneroit à grant préjudice. Si se 3 cueillièrent 4 les plus 5 haulx 6 hommes de Romme et misrent ensemble, et vindrent par devers leur pape et luy monstrèrent tous samblans d'amour plus que oncques mais, et luy dirent : « Père « saint, vous estes vray pape et demourés sus 1 eritage et « patrimoine de l'Église et qui fut à saint Pierre. Ne vous « laissiés nullement conseillier du contraire, que vous ne

'*' En tous. — 5* Recueillèrent. — e'8 Notables

a demouriés en vostre estât de papalité ; car quiconques « soit contre vous, nous demourrons aveuc vous et expose- « rons nos corps et nos chevances pour garder et deffendre « vostre droit. » Le pape Boniface respondy ad ce et dist : « Mes enffans, soies tous confortés et asseurés que pape je « demourray, ne jà pour traittié, ne paroles que le roy de « France et le roy d'Allemaigne, ne leurs consaulx aient « fait, je ne me submettrày à leur voulenté. »

Ainsi se contemptèrent et appaisièrent moult gracieusement ces Rommains, et retournèrent chascun à leurs hostels, et ne firent 1 quelque 2 samblant de ce au légal de France 1 'évesque de Cambray, lequel procéda tousjours avant envers le dit pape et tous ses cardinaulx sus Testât et ordonnance dont il estoit chargié. Et m'est advis que la response de ce dit Boniface fut tousjours telle que quant il luy apparoit clèrement que ce Bénédict d'Avignon se seroit soubmis, il se ordonneroit par telle manière et party qu'il plairoit bien à ceulx qui à Romme l'avoient envoyé.

Sus cel estât se départy l'évesque de Cambray de Romme et retourna arrière, et fist tant par ses journées qu'il vint en Allemaigne et trouva le roy à Convelence, auquel il fist son message et la response telle que dit est. Le roy d'Allemaigne respondy ad ce et dist : « Évesque, vous dires « tout ce à mon frère et cousin le roy de France, et sur ce « qu'il s'ordonnera, je me ordonneray et feray ordonner « tout mon empire. Mais à ce que je puis veoir, il convient « qu'il commence, et, quant il ara soubmis le sien, je soub- « mettray le nostre. » Sus ces paroles prist congié l'évesque de Cambray du roy d'Allemaigne, et fist tant par ses journées qu'il vint en France à Paris, et là trouva le roy et les seigneurs qui l'attendoient, et fist le dit évesque sa response

Nul.

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