XVI. — FROISSAUT
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retourner en Angleterre et, luy revenu, on lui remonstreroit le mauvais gouvernement de ce roy Richart, et luy metteroit-on avant qu'il voulsist entreprendre l la gouverne 2 de l'éritage et couronne d'Angleterre, et on le feroit roy luy et 3 ses hoirs 4 à demourer perpétuellement, et qu'il voulsist tenir ledit royaulme en tous bons usages.
Or fut advisé et regardé que pour faire ce message il convenoit envoier devers le conte d'Erby homme prudent et de créance ; car c'estoit grant chose à eslever le conte d'Erby hors du royaulme de France, là où le roy de France, ses oncles et les chevalliers du royaulme luy avoient fait et
faisoient encoires tous les jours grant amour et5 courtoisie6, et que jamais, sus les simples paroles d'un messagier , ne par lettres envoiées il ne adjousteroit foy, mais pourroit penser et supposer tout le contraire. Si fut pryél'archevesque de Cantorbie, qui estoit homme d'honneur, d'excellence et de prudence, à faire ce message, lequel pour le prouffit commun du royaulme d'Angleterre s'accorda bien légièrement de ce faire à la prière et requeste des Londriens. Et ordonna ses besoingnes si sagement que nuls ne sceut son département, fors ceulx qui le dévoient savoir. Et entra en une nef luy septiesme tant seulement au 7 cay 8 à Londres sur la rivière delà Thamise, et passa oultre sans péril, ne empeschement, et vint à l'Escluse en Flandres et de là à Audenarde, et puis à Ath en 9 Haynnau 10 et puis à Condé-sus-1'Escault et de là à Valenchiennes, et descendy u au 12 Chisne 13sur le marchié et là s'arresta, et y fut par trois jours et s'i raffreschy, et ne chevauchoit point comme archevesque de Cantorbie , mais comme ung moisne pèlerin, et ne descouvroit à nul homme du monde son estât, ne ce que il avoit empensé à
*-* Le gouvernement. — 3-4 Son hoir. — 5 8 Doulceur et compaignie. — 7-s Quay. — *-i0 Brabant. - Xi A l'hostel.— »•" Cygne.
faire. Si se départy de Valenchiennes au quatriesrae jour, et prist convoy d'un homme qui sçavoit le chemin pour luy mener à Paris, et donnoit à entendre qu'il aloit en pellerinage à Saint-Mor-des-Fossés. Et tant fist par ses journées que il vint là où le conte d'Erby se tenoit, et croy que ce fut à l'ostel que on distde Vincestre, séant au dehors de Paris et plus près de Saint-Denis-en-France.
Quant le conte d'Erby vey l'archevesque de Cantorbie venir par devers luy, tout le Coeur luy esleva, et se resjouirent tous ses esperits , et aussi firent-ils à ceulx qui delés luy estoient, et supposèrent tantost que il apportoit aucunes nouvelles d'Angleterre. L'archevesque ne dist pas là tout 1 prestement 9 ce qu'il avoit en pourpos de dire et de faire, mais se dissimula par sens et advis à la fin que on ne sceust riens de ses secrets, et disoit, oiant tous , pour couvrir ses besongnes, que il estoit venu en pellerinage à Saint- Mordes-Fossés ; et tous ceulx de l'ostel du conte d'Erby le cuidièrent et se appaisièrent sur ce. Mais, quant l'archevesque de Cantorbie vey que il fut heure de parler de la matière et besoingne pour quoy espécialement il estoit là venu, il traist à part le conte d'Erby, et luy tant seulement, et s'enfermèrent en une chambre. Et là luy remonstra et recorda le dit archevesque la 3 débilitation 4 du royaulme d'Angleterre, et les violences et désolations qui en plusieurs lieux y estoient et en plusieurs contrées, et comment justice n'y avoit siège, ne lieu et par deffaulte 5de 6 roy, et comment les Londriens, aveuc aucuns vaillans hommes, prélats et autres, y vouloient pourveir et avoient ad visé générallement (et pour ce estoit-il là envoyé)que il voulsist retourner en Angleterre, car il perdoit son temps en France, et on le feroit roy ; car Richart de Bourdeaulx avoit tant fait et consentv à faire de
•-■ Présentement. — +* Débilité.— 88 Du,
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fais infâmes que tout le poeuple 1 se 2 doulousoit amèrement et se vouloit eslever contre luy : « Et 3 orendroit 4 ou jamais, « sire, il est heure que vous entendes à vostre délivrance « et proufit et aussi de vos enffans ; car, se vous n'y en- « tendes, nuls n'y entendera 5 pour euls. Et ce Richart de « Bourdeaulx donne et départ à ses varlets et à ceulx qui « luy demandent , vostre héritage et l'éritage de vos « enffans, desquelles choses les Londriens et moult de « vaillans hommes en Angleterre sont amèrement cour- « rouchiés, se amender le povoient, et n'en ont osé parler « jusques à ores. Mais, pour ce que ils voient que Richart « de Bourdeaulx se mésuse et s'est fourfait envers vous « et devers vostre oncle le duc de Glocestre que trahiteu- « sèment il fîst prendre de nuit et envoier à Calais et là le « faire murdrir, et le conte d'Arondel décoler sans .nul « title de raison, et le conte de Warwich envoier en exil, « et vous a mis hors d'Angleterre et veult 6 essorber 7 le « royaulme s des nobles et des vaillans hommes qui bien y « affièrent et par lesquels il doit et puet estre soustenu et « gardé (car encoires a- il encachié et banny hors d'Angle- « terre le conte de Northombrelande et messire Henry « de Persy son fils pour tant que ils ont parlé trop large- « ment sus Richart de Bourdeaulx et sur son conseil), et « s'efforche tous les jours de mal faire, et plus fera, qui ne luy « yra au devant. Pour ce les Londriens et la 9 greigneur 10 « partie * ' d'Angleterre en ont pitié, et vous prient et mandent « que vous ne vous 12 endormes 13pas en oiseuses, mais pren- « dés congié du roy de France et des Franchois et retournés « en Angleterre, car vous y serés recueillie à joye, et vous
*-* S'en. — 3~* Ores. — 5 Pour vous, ne. — 8-7 Déshériter... Estorber. — 8 D'Angleterre. — 9"10 Plus saine. — " Des chevaliers et prélats du royaume. — **~,s Ordonnés.
« tenra-on toutes les convenences que je vousay devisées, « car on n'y désire à avoir autre que vous, tant y estes- « vous amé et désiré. »
Quant le conte d'Erby eut ot tout au long parler l'archevesque de Cantorbie, si ne respondy point si tost, mais s'appuia â une fenestre qui regardoit dedens les 1 gardins 2, et pensa là une espace et ot mainte ymagination ; et quant il se retourna vers l'archevesque , il dist : « Sire , vos ( paroles me donnent moult à penser. Envis emprens ceste besoingne, et envis la laisse aler ; car bien sçay que bonnement en trop long temps je ne puis retourner en Anglet terre fors par le moien que vous me dittes. Envis m'y encline, car le roy de France et les Franchois m'ont fait, me font et feront, ce dient-ils , tant que je vouldray icy
< demourer, amour, honneur, compaignie et courtoisie. Et de fait, sus les paroles et prommesses que vous et lesLon-
( driens mes bons amis me dittes et prommettés, se je retourne en Angleterre, il fauldra que je me alyeetconve-
< nence du tout à leur voulenté, et que le roy Richart soit prins et destruit du tout à leur vouloir : de tout ce 3 je seroye 4 encoulpé 5, laquelle chose je ne 6 consentiroie 7 pas voulentiers, se par autre voye il se povoit faire. » — Sire, respondy l'archevesque, je suis cy envoie devers vous en espèce de tout bien de par vos bons amis. Apellés vostre conseil et leur remonstrés les paroles que je vous ay dittes, et je leur remonstreray aussi la cause pour quoy je suis icy venu. Je croy que ils ne vous conseilleront pas du contraire. » — « Je le vueil, respondy le conte d'Erby, car tels choses demandent bien à avoir conseil. »
Adont fîst le conte d'Erby 8 appeller 9 son conseil, chevalliers et escuiers, qui là estoient et ens èsquels il se con-
12 Jardins. — 3 Fait. — *-5 Blasmé. — 6'7 Feroie. — 8"9 Assembler.
■IG6 LARCHEVÊQUE DE CANTEKBURY
fioit le plus. Quant ils furent venus et entrés en la chambre, le conte d'Erby fist au dit archevesque recorder les paroles qui cy-dessus sont dittes, lequel bien et à droit ! les fourrna très-sagement. Après le dit conte demanda à ses hommes à sçavoir quelle chose en estoit bonne à faire. Tous respondirent d'une sieulte et dirent : « Monseigneur, Dieu « vous a regardé en pitié. Gar dessous bien que jamais vous « ne reffusés ce marchié ; car jamais n'aurés-vous meilleur, « ne plus bel . Et qui 2 vouldroit 3 bien examiner vostre lignage « et dont vous venés et descendes, vous estes du droit estoc « et génération du roy saint Edouard qui fut roy d'Angle- « terre. Remerchiés vos bons amis les Londriens de ce « que ils vous veulent oster et délivrer de dangier et ont « pitié de vos enffans et du roiaulme d'Angleterre qui gist « en grant désolation et a esté ung long temps. Et vous « souviègne des tors et injures que ce Richard de Bour- « deaulx vous a fais, et ne s'en faint pas encoires tous les « jours d'en faire ; car quant le mariage de vous et de la « contesse d'Eu madame Marie de Berry fut sus le point « d'estre fait, Richart de Bourdeaulx envoia en France « le conte de Saslebéry pour tout rompre et brisier, comme « il fist, et fustes nommé , en la présence du roy de France « et des seigneurs , faulx, mauvais et traittre, lesquelles « choses ne font point à pardonner, mais désirer vous « devés sur toute riens comment vous en pourrés avoir « vengance. Si vous ne vous voulés aidier, nuls ne vous puet « aydier : ayés advis sur ce. »
Quant le conte d'Erby oy parler son conseil si acertes et remonstrer ses besoingnes par telle fourme, tous ses esperits se ouvrirent, et dist : « Je feray tout ce que vous « 4 vouldrés 5, car pour avoir conseil, je vous ay icy man-
1 Et à leur devoir. — s'3 Veut. — *-5 Me conseillés.
« dés et assamblés. » — « Sire, vous dittes bien, et nous « vous conseillons à nostre povoir loyaulment, selon ce « que la matière l vous requerra 2. » Depuis ils n'entendirent à autre chose fors à ordonner leurs besoingnes couvertement et secrètement sique nuls de ceulx de l'ostel, fors euls, ne sçavoient quel chose on vouloit faire.
Or fut là entre euls advisé et regardé comment ils pourroient repasser la mer avant que nulles nouvelles en fuissent en Angleterre, et 3 jettèrent leurs visées 4 que de deux chemins il convenoit que ils presissent l'un, ou de venir en Haynnau et en Hollande et monter en la mer à Dourdrech, ou de- aler en Bretaigne et là monter en mer et de là 3 nagier 6 à Pleumoude 7 ou là où Dieu les vouldroit mettre et mener 8. Tout considéré, ils regardèrent que le chemin de Bretaigne leur estoit plus licite à faire que celluy de Haynnau et de Hollande. Et là fu dit au conte d'Erby : « Sire, vous yrés prendre congié au roy, et le « remerchierés des grâces et courtoisies qui faittes vous « ont esté par luy. Et prenderés aussi congié à ses oncles « et à son frère le duc d- Orléans, et les remerchierés tous « l'un après l'autre. Et, quant vous aurés tout ainsi fait, « vous requerrés au roy que il vous baille conduit pour « vous mener en Bretaigne, car vous voulés aler veoir le « duc de Bretaigne et là demourer ung espace de temps « aveuc luy.
Le conte d'Erby's'accorda à tout ce9 dont on Tinfourma 10, et vint à Paris, quant toutes ses besoingnes furent ordonnées, jusques au département ; et ala par devers le roy, ainsi que accoustumé avoit de y aler quant il uluy plaisoit12,et toutes
••* Le requiert. — ■ *•* Avisèrent. — 5-8 Arriver. — 7 Ou à Wesmude. — * Leurs navires. — 9i0 Que on luy conseilla. — 4<-12 Vouloit.
les fois que il y venoit, les portes et les chambres du roy luy estoient ouvertes. A celle darraine fois, il parla au roy moult sagement et moult ordonnéement ainsi que bien le sçavoit faire, et dist que il voulloit aler esbatre et jouer en Bretaigne et veoir celluy qui s'appelloit son oncle, pour ce que il avoit eu à femme sa tante la sereur de son père, fille au roy Edouard. Le roy de France qui n'y pensoit que tout bien, luy accorda assés légièrement sa requeste. Après cel accord , le conte d'Erby luy pria que il peuist avoir guides et conduit pour estre mené jusques à là. Le roy luy dist que tout ce il feroit et délivreroit voulentiers. Que vous feroye-je long compte ? Le conte d'Erby ordonna ses besongnes par grant prudence et bon conseil, et prist congié à tous les seigneurs de France , qui pour lors estoient l delés le roy, et fist donner et départir à tous les officiers du roy grant plenté de ses biens et beaulx dons et joiaulx, car il s'i sentoit tenu, et aussi fist-il à tous ménestrels et hérauls, qui pour ces jours estoient dedens Paris et qui furent en l'ostel de Clichon à ung souper où il paya sa bien allée à tous chevalliers françois qui là vouldrent estre. Toutes ces choses faittes , à lendemain au matin, il monta à cheval, et montèrent ses gens, et se départirent de Paris etyssirent hors par la porte Saint- Jacques et prindrent le chemin d'Estampes, et les conduisoit ung chevallier qui s'appelloit messire Guy 2 le Baveux 3. Et tant chevauchèrent par leurs journées que ils vindrent en la ville de Blois, et là s'arrestèrent et y furent environ 4 huit 5 jours ; car le conte d'Erby envoia ung de ses chevalliers et 6 ung 7 hérault en Bretaigne pour parler au duc 8 et luy signiffier sa venue, car il n'en sçavoit riens, et bien appartenoit que il en fuist 9 adverty l0:
* Délés luy et. — *"3 De Bayeux... De Bagneux. — *-5 Sept. — •"7 Son. — 8 De Bretaigne. — 9-<° Signifié.