PARTIE î, LETTRE IV
qui corrompt mes sens et ma raison; je le sentis du premier instant; et tes yeux, tes sentiments, tes discours, ta plume criminelle, le rendent chaque jouiplus mortel.
Je n'ai rien négligé pour arrêter le progrès de cette passion funeste. Dans L'impuissance de résister, j ai voulu me garantir d être attaquée; tes poursuites ont trompé ma vaine prudence. Cent fois j'ai voulu me jeter aux pieds des auteurs de mes jours; cent fois jaî voulu leur ouvrir mon cœur coupable : ils ne peuvent connoître ce qui s'y passe; ils voudront appliquer des remèdes ordinaires à un mal désespéré; ma mère est foible et sans autorité; je connois l'inflexible sévérité de mon père, et je ne ferai que perdre et déshonorer moi, ma famille, et toi-même. Mon amie est absente, mon frère n'est plus; je ne trouve aucun protecteur au monde contre l'ennemi qui me poursuit; j'implore en vain le ciel, le ciel est sourd aux prières des foibles. Tout fomente l'ardeur qui me dévore; tout m'abandonne à moi-même, ou plutôt tout me livre à toi ; la nature entière semble être ta complice; tous mes efforts sont vains, je t'adore en dépit de moi-même. Comment mon cœur, qui n'a pu résister dans toute sa force, céderoit-il maintenant à demi? comment ce cœur, qui ne sait rien dissimuler, te cacheroit-il le reste de sa foiblesse? Ah! le premier pas qui coûte le plus, étoit celui qu'il ne falloit pas faire; comment m'arrêterois-je aux autres? Non , de ce premier pas je me sens entraîner dans l'abîme , et tu peux me rendre aussi malheureuse qu'il te plaira.
Tel est l'état affreux où je me vois, que je ne puis
plus avoir recours qu'à celui qui m'y a réduite , et que , pour me garantir de ma perte, tu dois être mon unique défenseur contre toi. Je pouvois, je le sais, différer cet aveu de mon désespoir; je pouvois quelque temps déguiser ma honte, et céder par degrés pour m'en imposer à moi-même. Vaine adresse qui pouvoit flatter mon amour-propre , et non pas sauver ma vertu ! Va, je vois trop, je sens trop où mène la première faute, et je ne cherchois pas à préparer ma ruine , mais à l'éviter.
Toutefois, si tu n'es pas le dernier des hommes, si quelque étincelle de vertu brilla dans ton ame , s'il y reste encore quelque trace des sentiments d'honneur dont tu m'as paru pénétré , puis-je te croire assez vil pour abuser de l'aveu fatal que mon délire m'arrache? Non, je te connois bien; tu soutiendras ma foiblesse, tu deviendras ma sauvegarde , tu protégeras ma personne contre mon propre cœur. Tes vertus sont le dernier refuge de mon innocence; mon honneur s ose confier au tien , tu ne peux conserver l'un sans l'autre : ame généreuse, ah! conserve-les tous deux; et, du moins pour l'amour de toi-même , daigne prendre pitié de moi.
O Dieu! suis-je assez humiliée? Je t'écris à genoux; je baigne mon papier de mes pleurs; j élève à toi mes timides supplications. Et ne pense pas cependant que j'ignore que c'étoit à moi d'en recevoir, et que, pomme faire obéir, je n 'a vois qu à me rendre avec art méprisable. Ami, prends ce vain empire, et laisse-moi l'honnêteté : j'aime mieux être ton esclave et vivre innocente, que d'acheter ta dépendante au prix de mou