PARTIE I, LETTRE LX1I. 23l
propos commençoient à s'échauffer. Sachez , lui disoit milord, malgré vos préjugés, qu il est de tous les hommes le plus digne d'elle et peut-être le plus propre à la rendre heureuse. Tous les dons qui ne dépendent pas des hommes il les a reçus de la nature , et il y a ajouté tous les talents qui ont dépendu de lui. Il est jeune, grand, bien fait, robuste, adroit; il a de 1 éducation , du sens , des mœurs , du courage ; il a l'esprit orné, lame saine : que lui manque- t-il donc pour mériter votre aveu? La fortune? il l'aura. Le tiers de mon bien suffit pour en faire le plus riche particulier du pays de Vaud, j'en donnerai s il le faut jusque la moitié. La noblesse? vaine prérogative dans un pays où elle est plus nuisible qu utile. Mais il la encore , n'en doutez pas , non point écrite d'encre en de vieux parchemins , mais gravée au fond de son cœur en caractères ineffaçables. En un mot, si vous préférez la raison au préjugé, et si vous aimez mieux votre fille que vos titres , c'est à lui que vous la donnerez.
Là-dessus ton père s emporta vivement. Il traita la proposition d'absurde et de ridicule. Quoi ! milord , dit-il , un homme d'honneur comme vous peut-il seulement penser que le dernier rejeton d une famille illustre aille éteindre ou dégrader son nom dans celui d un quidam sans asile et réduit à vivre d aumônes?... Arrêtez, interrompit Edouard ; vous parlez démon ami, songez que je prends pour moi tous les outrages qui lui sont faits en ma présence , et que les noms injurieux à un homme d honneur le sont encore plus à celui qui les prononce. De tels quidams sont plus respectables que tous les hobereaux de l'Europe, et je
vous défie de trouver aucun moyen plus honorable d aller à la fortune que les hommages de l'estime et les dons de 1 amitié. Si le gendre que je vous propose ne compte point , comme vous , une longue suite d'aïeux toujours incertains, il sera le fondement et 1 honneur de sa maison comme votre premier ancêtre le fut de la vôtre. Vous seriez-vous donc tenu pour déshonoré par l'alliance du chef de votre famille, et ce mépris ne rejailliroit-il pas sur vous-même ? Combien de grands noms retomberoient dans 1 oubli si 1 on ne tenoit compte que de ceux qui ont commencé par un homme estimable ! Jugeons du passé par le présent ; sur deux ou trois citoyens qui s illustrent par des movens honnêtes , mille coquins anoblissent tous les jours leur famille ; et que prouvera cette noblesse dont leurs descendants seront si fiers , sinon les vols et linfamie de leur ancêtre ' ? On voit , je 1 avoue, beaucoup de malhonnêtes gens parmi les roturiers ; mais il y a toujours vingt à parier contre un qu'un gentilhomme descend d un fripon. Laissons, si vous voulez , l'origine à part , et pesons le mérite et les services. Vous avez porté les armes chez un prince
1 Les lettres de noblesse sont rares en ce siècle, et même elles y ont été illustrées au moins une fois (*). Mais quant à la noblesse qui s'acquiert à prix d'argent, et qu'on achète avec des cbarges, tout ce que j'y vois de plus honorable est le privilège de n'être pas pendu.
* Quoique ceci puisse s'appliquer à Chcvcrt , qui , simple soldat en 1 706 , parvint au rang de lieutenant-général en 174S , et fut nommé grand'croiv de l'ordre de Saint-Louis en 1758, il est plus naturel de croire que Rousseau avoit ici en vue son ami Duclos , anobli en 1755 , sur la recommandation des Etats de Bretagne, dont il faisoit partie comme député du tiers-état.