‹ ŒuvresChapitre 106 sur 279 · PARTIE I, LETTRE EXIL · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE EXIL

étranger, son père les a portées gratuitement pour la patrie. Si vous ave/, bien servi , vous avez été bien payé ; et, quelque honneur que vous avez acquis à la guerre, cent roturiers en ont acquis encore plus que vous.

De quoi s honore donc, continua milord Edouard, cette noblesse dont vous des si lier? Que fait-elle pour la gloire de la patrie ou le bonheur du genre humain? Mortelle ennemie des lois et de la liberté, qu'a-t-elle jamais produit dans la plupart des pays où elle brille, si ce n'est la force de la tyrannie et l'oppression des peuples? Osez-vous dans une république vous honorer d'un état destructeur des vertus et de l'humanité, d'un état où Ion se vante de 1 esclavage, et où Ion rougit d'être homme? Lisez les annales de votre patrie ■ : en quoi votre ordre a-t-il bien mérité délie? quels nobles comptez-vous parmi ses libérateurs? Les Furts , les Tell, les Stouffacher , étoient-ils gentilshommes? Quelle est donc cette gloire insensée dont vous faites tant de bruit? Celle de servir un homme , et d'être à charge à l'état.

Conçois, ma chère, ce que je souffrois de voir cet honnête homme nuire ainsi par une âpreté déplacée aux intérêts de l'ami qu'il vouloit servir. En effet, ton père, irrité par tant d'invectives piquantes quoique générales, se mit à les repousser par des personnalités. Il dit nettement à milord Edouard que jamais homme de sa condition n'avoit tenu les propos qui

1 II y a ici beaucoup d'inexactitude : le pays de Vaud n'a jamais fait partie de la Suisse; c'est une conquête des Bernois, et ses habitants ne sont ni citoyens, ni libres, mais snjet>.

venoient de lui échapper. Ne plaidez point inutilement la cause d'autrui, ajouta-t-il d'un ton brusque; tout grand seigneur que vous êtes , je doute que vous puissiez bien défendre la vôtre sur le sujet en question. Vous demandez ma fille pour votre ami prétendu sans savoir si vous-même seriez bon pour elle ; et je connois assez la noblesse d'Angleterre pour avoir sur vos discours une médiocre opinion de la vôtre.

Pardieu ! dit milord , quoi que vous pensiez de moi , je serois bien fâché de n'avoir d'autre preuve de mon mérite que celui dun homme mort depuis cinq cents ans. Si vous connoissez la noblesse d'Angleterre, vous savez qu'elle est la plus éclairée, la mieux instruite, la plus sage, et la plus brave de 1 Europe : avec cela , je n'ai pas besoin de chercher si elle est la plus antique; car, quand on parle de ce qu elle est, il n est pas question de ce qu'elle fut. Nous ne sommes point, il est vrai, les esclaves du prince, mais ses amis; ni les tyrans du peuple, mais ses chefs. Garants de la liberté , soutiens de la patrie et appuis du trône, nous formons un invincible équilibre entre le peuple et le roi. Notre premier devoir est envers la nation , le second envers celui qui la gouverne : ce n'est pas sa volonté mais son droit que nous consultons. Ministres suprêmes des lois dans la chambre des pairs , quelquefois même législateurs , nous rendons également justice au peuple et au roi , et nous ne souffrons point que personne dise , Dieu et mon épée, mais seulement, Dieu et mon droit.

Voilà , monsieur , continua-t-il , quelle est cette noblesse respectable, ancienne autant qu'aucune autre.

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