PARTIE I, LETTRE LX1I
mais plus fière de son mérite que de ses ancêtres, et «loi 1 1 vous parlez sans la connoitre. Je ne suis point le dernier en rang dans cet ordre; illustre, et crois, malgré vos prétentions, vous valoir à tous égards. J'ai une sœur à marier; elle est noble, jeune, aimable, riche; elle ne cède à Julie (jue par les qualités que vous comptez pour rien. Si quiconque a senti les charmes de \oire fille pouvoit tourner ailleurs ses yeux et son cœur, quel honneur je me ferais d'accepter avec rien , pour mon beau-frère, celui que je vous propose pour gendre avec la moitié de mon bien!
Je connus à la réplique de ton père que cette conversatiou ue faisoit que l'aigrir ; et, quoique pénétrée d admiration pour la générosité de milord Edouard, je sentis qu'un homme aussi peu liant que lui n etoit propre qu'à ruiner à jamais la négociation qu'il avoit entreprise. Je me hâtai donc de rentrer avant que les choses allassent plus loin. Mon retour fit rompre cet entretien, et l'on se sépara le moment d'après assez froidement. Quant à mon père, je trouvai qu'il se comportoit très bien dans ce démêlé. Il appuva d'abord avec intérêt la proposition; mais voyant que ton père n y vouloit point entendre, et que la dispute commençoit à s animer, il se retourna, comme de raison, du parti de son beau-frère ; et, en interrompant à propos l'un et l'autre par des discours modérés , il les retint tous deux dans des bornes dont ils seroient vraisemblablement sortis s'ils fussent restés tête à tête. Après leur départ, il me fit confidence de ce qui venoit de se passer; et, comme je prévis où il en alloit venir, je me hâtai de lui dire que les choses étant en cet état , il ne
convenoit plus que la personne en question te vît si souvent ici, et qu'il ne conviendroit pas même qu'il y vint du tout , si ce n'étoit faire une espèce d'affront à M. d'Orbe dont il étoit l'ami; mais que je le prierois de l'amener plus rarement , ainsi que milord Edouard. Cest, ma chère, tout ce que j'ai pu faire de mieux pour ne leur pas fermer tout-à-fait ma porte.
Ce n'est pas tout. La crise où je te vois me force à revenir sur mes avis précédents. L'affaire de milord Edouard et de ton ami a fait par la ville tout 1 éclat auquel on devoit s'attendre. Quoique M. d'Orbe ait gardé le secret sur le fond de la querelle, trop d indices le décèlent pour qu il puisse rester caché. On soupçonne , on conjecture, on te nomme : le rapport du guet n'est pas si bien étouffé qu'on ne s en souvienne, et tu n'ignores pas qu aux veux du public la vérité soupçonnée est bien près de l'évidence. Tout ce que je puis te dire pour ta consolation , c'est qu'en général on approuve ton choix , et qu'on verroit avec plaisir l'union d un si charmant couple; ce qui me confirme que ton ami s'est bien comporté dans ce pays , et n'y est guère moins aimé que toi. Mais que fait la voix publique à ton inflexible père? Tous ces bruits lui sont parvenus ou lui vont parvenir, et je frémis de l'effet qu'ils peuvent produire , si tu ne te hâtes de prévenir sa colère. Tu dois t'attendre de sa part à une explication terrible pour toi-même , et peut-être à pis encore pour ton ami : non que je pense qu'il veuille à son âge se mesurer avec un jeune homme) qu'il ne croit pas digne de son épée; mais le pouvoir qu'il a dans la ville lui fourniroit, s'il le vouloit, mille moyens de lui faire un mau-