‹ ŒuvresChapitre 109 sur 279 · PARTIE I, LETTRE LXIII. n · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE LXIII. n

digne cousine eût voulu être à cent pieds sous terre. Imagine-toi la meilleure et la plus abusée des mères faisant l'éloge de sa coupable fille, et la louant, hélas! de toutes les vertus quelle a perdues, dans les termes les plus honorables, ou, pour mieux dire, les plus humili rats; figure-toi un père irrité, prodigue d'expressions offensantes, et qui , dans tout son emportement, nen laisse pas échapper une qui marque le moindre doute sur la sagesse de celle que le remords déchire et que la honte écrase en sa présence. Oh ! quel incrovable tourment d une conscience avilie de se reprocher des crimes que la colère et 1 indignation ne pourroient soupçonner! Quel poids accablant et insupportable que celui d une fausse louange et dune estime que le cœur rejette en secret! Je m'en sentois tellement oppressée, que, pour me délivrer d'un si cruel supplice, j'étois prête à tout avouer, si mon père m'en eût laissé le temps; mais l'impétuosité de son emportement lui faisoit redire cent fois les mêmes choses , et changer à chaque instant de sujet. Il remarqua ma contenance basse, éperdue, humiliée, indice de mes remords. S il nen tira pas la conséquence de ma faute, il en tira celle de mon amour; et, pour m'en faire plus de honte, il en outragea l'objet en des termes si odieux et si méprisants que je ne pus , malgré tous mes efforts , le laisser poursuivre sans l'interrompre.

Je ne sais, ma chère, où je trouvai tant de hardiesse, et quel moment d'égarement me fit oublier ainsi le devoir et la modestie; mais, si j'osai sortir un instant d'un silence respectueux, j'en portai, comme tu vas voir, assez rudement la peine. Au nom du ciel,

l\o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

lui dis-je, daignez vous apaiser; jamais un homme digne de tant d injures ne sera dangereux pour moi. A 1 instant mon père, qui crut sentir un reproche à travers ces mots, et dont la fureur n'attendoit qu'un prétexte, s élança sur ta pauvre amie : pour la première fois de ma vie je reçus un soufflet qui ne fut pas le seul; et, se livrant à son transport avec une violence égale à celle qu il lui avoit coûtée, il me maltraita sans ménagement, quoique ma mère se fut jetée entre deux , m'eût couverte de son corps , et eût reçu quelques uns des coups qui m'étoient portés. En reculant pour les éviter, je fis un faux pas, je tombai, et mon visage alla donner contre le pied d'une table qui me fit saigner.

Ici finit le triomphe de la colère, et commença celui de la nature. Ma chute, mon sang, mes larmes, celles t de ma mère, l'émurent; il me releva avec un air d'inquiétude et d'empressement; et, m'ayant assise sur une chaise, ils recherchèrent tous deux avec soin si je n'étois point blessée. Je n'avois qu'une légère contusion au front et ne saignois que du nez. Cependant je vis, au changement d air et de voix de mon père, qu'il étoit mécontent de ce qu'il venoit de faire. Il ne revint point à moi par des caresses , la dignité paternelle ne souffroit pas un changement si brusque ; mais il revint à ma mère avec de tendres excuses; et je voyois si bien , aux regards qu'il jetoit furtivement sur moi, que la moitié de tout cela m'étoit indirectement adressée. Non, ma chère, il n'y a point de confusion si touchante que celle d'un tendre père qui croit s'être mis dans son tort. Le cœur d'un père sent qu'il est

Page 1