‹ ŒuvresChapitre 110 sur 279 · PARTIE I, LETTRE LXIII. 2/[ l · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE LXIII. 2/[ l

fait pour pardonner, et non pour avoir besoin de pardon.

Il étoit l'heure du souper; on le fit retarder pour me donner le temps de me remettre; et mon père, ne voulant pas que les domestiques fussent témoins de mon désordre, m alla chercher lui-même un verre d eau , tandis que ma mère me bassinoit le visage. Hélas! cette pauvre maman , déjà languissante et valétudinaire, elle se seroit bien passée dune pareille scène , et n avoit guère moins besoin de secours que moi.

A table, il ne me parla point; mais ce silence étoit de honte et non de dédain ; il affectoit de trouver bon chaque plat pour dire à ma mère de m en servir ; et ce qui me toucha le plus sensiblement, fut de m'apercevoir qu'il cherchoit les occasions de nommer sa fille , et non pas Julie , comme à l'ordinaire.

Après le souper, l'air se trouva si froid que ma mère fit faire du feu dans sa chambre. Elle s assit à l'un des coins de la cheminée, et mon père à l'autre; j'allois prendre une chaise pour me placer entre eux , quand , m'arrêtant par ma robe , et me tirant à lui sans rien dire, il m'assit sur ses genoux. Tout cela se fit si promptement et par une sorte de mouvement si involontaire, qu'il en eut une espèce de repentir le moment d après. Cependant j'étois sur ses genoux, il ne pouvoit plus s'en dédire; et, ce qu'il y, avoit de pis pour la contenance, il falloit me tenir embrassée dans cette gênante attitude. Tout cela se faisoit en silence ; mais je sentois de temps en temps ses bras se presser contre mes flancs avec un soupir assez mal étouffé. Je vi. j 6

ne sais quelle mauvaise honte empêchoit ses bras paternels de se livrer à ces douces étreintes ; une certaine gravité qu'on n'osoit quitter, une certaine confusion qu ou n'osoit vaincre, mettoient entre un père et sa fille ce charmant embarras que la pudeur et l'amour donnent aux amants ; tandis qu'une tendre mère , transportée d'aise, dévoroit en secret un si doux spectacle. Je voyois , je sentois tout cela, mon ange, et ne pus tenir plus long-temps à l'attendrissement qui me gagnoit. Je feignis de glisser ; je jetai , pour me retenir, un bras au cou de mon père ; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et dans un instant il fut couvert de mes baisers et inondé de mes larmes ; je sentis à celles qui lui couloient des yeux qu'il étoit lui-même soulagé d'une grande peine : ma mère vint partager nos transporta. Douce et paisible innocence, tu manquas seule à mon cœur pour faire de cette scène de la nature le plus délicieux moment de ma vie !

Ce matin , la lassitude et le ressentiment de ma chute m'ayant retenue au lit un peu tard, mon père est entré dans ma chambre avant que je fusse levée ; il s'est assis à côté de mon lit en s informant tendrement de ma santé ; il a pris une de mes mains dans les siennes, il s'est abaissé jusqu'à la baiser plusieurs lois en m'appelant sa chère fille, et me témoignant du regret de son emportement. Pour moi , je lui ai dit, et je le pense , que je serois trop heureuse d'être battue tous les jours au même prix, et qu'il n'y a point de traitement si rude qu'une seule de ses caresses n'efface au fond de mon cœur.

Après cela , prenant un ton plus grave, il m'a remise

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