PARTIE l, LETTRE LXIII
sur le sujet d'hier, et ma signifié sa volonté en tenues honnêtes, mais précis. Vous savez, m 1a-t-il dit, à qui je vous destine, je vous l'ai déclaré dès mon arrivée, et ne changerai jamais d'intention sur ce point. Quant à l'homme dont ma parlé milord Edouard, quoique je ne lui dispute point le mérite que tout le monde lui trouve, je ne sais s il a conçu de lui-même le ridicule; espoir de s allier à moi , ou si quelqu'un a pu le lui inspirer; mais, quand je n aurois personne en vue, et qu'il auroit toutes les guinées de l'Angleterre, sovez sûre que je n'accepterois jamais un tel gendre. Je vous défends de le voir et de lui parler de votre vie, et cela autant pour la sûreté de la sienne que pour votre honneur. Quoique je me sois toujours senti peu d'inclination pour lui, je le hais, surtout à présent, pour les excès qu il m'a fait commettre, et ne lui pardonnerai jamais ma brutalité.
A ces mots, il est sorti sans attendre ma réponse, et presque avec le même air de sévérité qu il venoit de se reprocher. Ah! ma cousine, quels monstres d enfer sont ces préjugés qui dépravent les meilleurs cœurs, et font taire à chaque instant la nature!
Voilà, ma Claire, comment s'est passée l explication que tu avois prévue, et dont je n'ai pu comprendre la cause jusqu'à ce que ta lettre me l'ait apprise. Je ne puis bien te dire quelle révolution s'est faite en moi, mais depuis ce moment je me trouve changée ; il me semble que je tourne les veux avec plus de regret sur l'heureux temps où je vivois tranquille et contente au sein de ma famille, et que je sens augmenter le sentiment de ma faute avec celui des
2 j4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
biens quelle m'a fait perdre. Dis, cruelle, dis-le-moi, si tu l'oses, le temps de l'amour seroit-il passé, et faut-il ne se plus revoir? Ah! sens-tu bien tout ce qu il y a de sombre et d horrible dans cette funeste idée ? Cependant l'ordre de mon père est précis , le danger de mon amant est certain. Sais-tu ce qui résulte en moi de tant de mouvements opposés qui s'entre-détruisent? Une sorte de stupidité qui me rend lame presque insensible , et ne me laisse l'usage ni des passions ni de la raison. Le moment est critique , tu me l'as dit, et je le sens; cependant je ne fus jamais moins en état de me conduire. J'ai voulu tenter vingt fois d écrire à celui que j'aime , je suis prête à m'évanouir à chaque ligne , et n'en saurois tracer deux de suite. Il ne me reste que toi, ma douce amie : daigne penser, parler, agir pour moi ; je remets mon sort en tes mains; quelque parti que tu prennes , je confirme d'avance tout ce que tu feras; je confie à ton amitié ce pouvoir funeste que l'amour m'a vendu si cher. Sépare-moi pour jamais de moi-même , donne-moi la mort s il faut que je meure; mais ne me force pas à me percer le cœur de ma propre main.
O mon ange ! ma protectrice ! quel horrible emploi je te laisse! Auras-tu le courage de l'exercer? saurastu bien en adoucir la barbarie? Hélas ! ce n'est pas mon cœur seul qu il faut déchirer. Claire, tu le sais, tu le sais, comment je suis aimée! Je n'ai pas même la consolation d'être la plus à plaindre. De grâce, fais parler mon cœur par ta bouche ; pénétre le tien de la tendre commisération de l'amour; console un infortuné; dislui cent fois... ah! dis-lui... Ne crois-tu pas, chère