PARTIE II, LETTRE II. â
fiait, sinon paisiblement, du moins sans accident , et. votre ami est aussi sain de corps qu'on peut l'être avec un cœur aussi malade ; il voudroit même affecter à l'extérieur une sorte de tranquillité. Il a honte de son état , et se contraint beaucoup devant moi ; mais tout décèle ses secrètes agitations : et si je feins de m'y tromper, c est pour le laisser aux prises avec luimême, et occuper ainsi une partie des forces de son ame à réprimer l'effet de l'autre.
Il fut fort abattu la première journée : je la fis courte , voyant que la vitesse de notre marche irritoit sa douleur. Il ne me parla point, ni moi à lui : les consolations indiscrètes ne font qu'aigrir les violentes afflictions. L'indifférence et la froideur trouvent aisément des paroles , mais la tristesse et le silence sont alors le vrai langage de 1 amitié. Je commençai d'apercevoir hier les premières étincelles de la fureur qui va succéder infailliblement à cette léthargie. A la dînée, à peine y avoit-il un quart d'heure que nous étions arrivés, qu il m'aborda d'un air d'impatience. Que tardons-nous à partir? me dit-il avec un souris amer; pourquoi restons-nous un moment si près d elle ? Le soir il affecta de parler beaucoup , sans dire un mot de Julie : il recommençoit des questions auxquelles j avois répondu dix fois. Il voulut savoir si nous étions déjà sur terres de France, et puis il demanda si nous arriverions bientôt à Vevai. La première chose qu'il fait à chaque station, c'est de commencer quelque lettre qu il déchire ou chiffonne un moment après. J'ai sauvé du feu deux ou trois de ces brouillons, sur lesquels vous pourrez entrevoir 1 état de son ame. Je
crois pourtant qu'il est parvenu à écrire une lettre
entière.
L'emportement qu'annoncent ces premiers symptômes est facile à prévoir ; mais je ne saurois dire quel en sera l'effet et le terme; car cela dépend d'une combinaison du caractère de l'homme, du genre de sa passion, des circonstances qui peuvent naître, de mille choses que nulle prudence humaine ne peut déterminer. Pour moi je puis répondre de ses fureurs , mais non pas de son désespoir; et, quoi qu'on fasse, tout homme est toujours maître de sa vie.
Je me flatte cependant qu'il respectera sa personne et mes soins , et je compte moins pour cela sur le zèle de l'amitié , qui n'y sera pas épargné, que sur le caractère de sa passion et sur celui de sa maîtresse. Lame ne peut guère s'occuper fortement et long-temps d'un objet, sans contracter des dispositions qui s'y rapportent. L'extrême douceur de Julie doit tempérer làcreté du feu qu'elle inspire, et je ne doute pas non plus que l'amour d'un homme aussi vif ne lui donne à elle-même un peu plus d'activité qu elle n en auroit naturellement sans lui.
J'ose compter aussi sur son cœur; il est fait pour combattre et vaincre. Un amour pareil au sien n'est pas tant une foiblesse qu'une force mal employée, i "ne flamme ardente et malheureuse est capable d absorber pour un temps, pour toujours peut-être, une partie de ses facultés : mais elle est elle-même une preuve de leur excellence et du parti qu il en pourroit tirer pour cultiver la sagesse ; car la sublime raison ne se soutient que par la même vigueur de 1 aine qui fait les.